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I!
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VOYAGE DE DÉCOUVERTES
TERRES AUSTRALES.
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PARIS, IMPRIMERIE DE LEBEL,
Jmp. du Roi, tu* d'Erf«rth, n° i.
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VOYAGE DE DÉCOUVERTES
TERRES AUSTRALES,
FAIT PAR ORDRE DU GOUVERNEMENT,
Sur les corvettes le Géographe, le Naturaliste, et la goélette le Casuarina*
pendant le* années 1800, 1801, 1802, z8o3 et 1804 ;
§x&toïic\ue.
RÉDIGÉ PAR PÉRON,
ET CONTINUÉ PAR H. LOUIS DX FREYCINST.
SECONDE ÉDITION,
REVUS, CORRIGÉE XT AUGMENTÉE
PAR M. LOUIS DE FREYCINET,
Capitaine de vaisseau , chevalier de S.-Louis et de la Légion-d'Honneur, correspondant
de l'Académie royale des sciences de l'Institut de France, et membre de pïnsienrs
antres sociétés savantes; commandant du Catuarina pendant l'expédition.
Ouvuxqc eaûcêl d ut? Auvexbe cûSUà coiuvoié de 6$ puxMcteè ,
*7
daisi %m coioxkUâ.
TOME TROISIEME.
PARIS,
ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
RUE HAUTEEEUILLE , K° 23.
1824.
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LIVRE IV.
DU PORT JACKSON A LA TERRE D'ARNHEIM,
INCLUSIVEMENT :
RETOUR EN EUROPE.
llf.
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LIVRE IV.
DU PORT JACKSON A LA TERRE DARNHEIM,
inclusivement:
RETOUR EN EUROPE.
CHAPITRE XXII.
ILE RING I ILES HUNTER I PARTIE NORD-OUEST DE LA
TERRE DE DIEMEN.
Du 18 novembre au 37 décembre 1802.
A peine nous étions sortis du port Jackson,
que nous essuyâmes un de ces violens orages que
j'ai décrits dans le chapitre xix : toute la côte
étoit comme embrasée par les éclairs, et la fou-
dre nous parut tomber sur divers points.
Dans la matinée du 20 nous rencontrâmes une
goélette angloise qui cherchoit à nous rallier, et
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4 DU PORT JACKSON
que nous joignîmes sur les dix heures. Quelle ne
fut pas notre surprise, en reconnojssant à bord
de ce navire un armateur françois de llle-de-r
France, M. Coxwell, que nous avions vu au port
Jackson, et; dont les malheurs doivent être ici
présentés avec d'autant plus de détails , qu'ils se
rattachent plus essentiellement à l'histoire des
colonies angloises aux Terres australes !
Malgré son immense étendue, la Nouvelle-Hok
, lande n'avoit pas encore fixé l'attention de l'Eu-
rope, lorsque, en 1788, l'Angleterre prit posses-
sion de la moitié de ce continent, et fit partir une
flotte pour y fonder une colonie. Cette entreprise
extraordinaire fut à peine remarquée par les po-
litiques, et n'excita guère d'autre intérêt que ce-
lui d'une curiosité stérile,
Enhardi, pour ainsi dire , par le silence des au-
tres gouvernement européens, le cabinet britan-
nique ne craignit point de rendre publiques les
instructions qu'il avoit remises au Commodore
Phillip , et dont nous allons rappeler ici quelques
dispositions. « La commission royale fut lue par
» M. D. Collins, juge-avocat. Cet acte nommoit et
» établissoit Arthur Phillip capitaine-général et
» gouverneur en chef de tout le territoire appelé
>> la Nouvelle-Galles du Sud, s'étendant (pi. 1 .) çjç-
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EN EUROPE. 5
» puis le cap "York ou extrémité septentrionale de
» la côte, par la latitude de io° *$*f sud, jusqu'au
» cap Sud ou extrémité méridionale de la même
» côte, par la latitude de 43° 3c) 1 sud* et de tout
» le pays intérieur à l'ouest, jusqu'au i35e degré
» de longitude orientale, en comptant du méri-
» dien de Greenwich, y compris toutes les îles
» adjacentes de l'océan pacifique, entre les lati-
tudes susdites de io° 37' sud, et de 43° 3()'
» sud, et de toutes les villes, garnisons, cita-
» délies, forts ou autres fortifications et ouvra-
» ges militaires qui pourroient être construits
» par la suite sur ledit territoire ou sur quel-
» ques-unes desdites îles '. »
* Péron ayant eu sous les yeux une traduction inexacte
de la pièce importante dont il vient d'être question , puis-
qu'il plaçait par io5° de longitude, au lieu de i35°, la
limite occidentale de la Nouvelle-Galles du Sud , j'ai pensé
qu'il seroit à propos de joindre ici le texte même de la Com-
mission royale tel qu'il est rapporté dans l'édition originale
du Voyage du gouverneur Phillip à Botany-Bay, pag* 65.
London, 1789.
« The Royal Commission was then reàdbyMr. D. Çollins,
» the Juge Advocate. By this instrument Arthus Phillip was
» constituted and appointed Captain General and Gopernor
» 111 Chiefin and over the territory called New South Wales.
» extending from the northen cape, or extremity of the
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6 DU PORT JACKSON
On voit par ces instructions remarquables,
que la moitié de la Nouvelle -Hollande, toutes
les îles du détroit de Bass et la terre de Diémen
se trouvent réunies dans l'acte de prise de pos*-
session de l'Angleterre; enfin que la Nouvelle-
Zélande et la plupart des archipels du grand
océan se rattachent aussi à ce nouvel empire,
sans aucune autre détermination de longitude à
Test que les rivages du Pérou et du Chili.
En s'arrogeant la possession de cet immeiise
espace de terre et de mer, il semble que le prin-
cipal but de l'Angleterre ait été de se ménager
un prétexte plausible pour écarter les autres
peuples du théâtre si important de ses pêches,
» coast, called Cape York t in the latitude of ten degrees,
» thirty-seven minutes south, to the southern extremity qfthe
» said territory of New South Wales % or South Cape, in
» the latitude of forty-three degrees, thirty-nine minutes
» south > and of aU the country inland to the tvestivard, as far
» as the one hundred and thirty-fifth degree ofeast longitude 9
» rechoningfrom the meridian of Greenwich , includind ail
» the islands adjacent in the Pacific Océan, within the lati-
» tudes aforesaid of io° 37 ? south, and 43° 3cj f south, and
» qfall towns, garrisons, cas tles, forts, and ail other fortifia
» cations, or other military worhs which mdy be hereaf-
» ter erected ùpon the said territory, or any of the said
» islands. » L. F.
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EN EUROPE; 7
et s'adjuger ainsi à elle-même les avantages
immenses que le commerce et les productions
de ces climats lointains pourraient offrir. Fidèles
à ce système d'exclusion et de monopole, les
gouverneurs du port Jackson ne négligent aucun
des moyens qui sont à leur disposition pour
assurer les intérêts et les prétendus droits de
leur pays : les craintes que- notre expédition
fit naître à M. King, et dont nous parlerons
bientôt, feront connoître jusqu'où vont leur
jalousie et leur prévoyance à cet égard. Mais
revenons d'abord au malheureux M. Coxwell.
Instruit des avantages que procurent dans les
régions australes la pêche des phoques et le
commerce de leurs fourrures , M. Coxwell s'étoit
associé, à l'Ile-de-France, avec le capitaine
Lecorre, expérimenté dans les affaires de ce
genre ; ils avoient armé le navire l 'Entreprise , de
Bordeaux, pour aller pêcher dans le détroit de
Bass. La paix, à cette époque ,-venoit d'être réta-
blie entre la France et l'Angleterre; et la meil-
leure intelligence paraissant régner entre les deux
gouvernemens, il étoit impossible, sous ce rap-
port, de se trouver dans des circonstances plus fa-
vorables. Malheureusement pour nos compatrio-
tes, ils éprouvèrent en route une si violente tem T
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* DU PORT JACKSON
pête, qu'après avoir perdu une partie de ïeuH
voiles et presque tous teurs bastingages, ils furent
contraints de venir se réparer au port Jackson.
On les y accueillit d'abord avec bienveillance ,
mais aussitôt que "le gouverneur anglois ftit in-
struit de l'objet de leur armement, il fit appeler
le capitaine Lecorre, et lui signifia Tordre de
s'éloigner des rivages de la Nouvelle-Galles, sous
peine d'être arrêté avec son navire et son équi-
page. Vainement ce malheureux capitaine supplia
le gouverneur de ne pas consommer sa ruine et
celle de sa famille, en faisant manquer ainsi l'objet
d'un armement dispendieux; tout fut inutile; et
'déjà t Entreprise étoit sur le point de retourner à
i'Ile^de-France, lorsque notre commandant parvint
à fléchir M. Ring, et en obtint une permission de
pêche aux conditions suivantes : i° que le capi-
taine Lecorre ne pourroit pas entrer dans le dé-
troit de Bass, qu'il se contenteroit en conséquence
de pêcher sur les £)eux-Sœurs 9 petits îlots escar-
pés qui se trouvent dans le nord des îles Fur^
neaux , et qui ne présentent aucune espèce d'abri
pour les bâtimens ; a° que, dans aucun autre cas
de ce genre , on ne pourroit jamais se prévaloir
de la permission particulière accordée au navire
l'Entreprise, et que le commandant se chargerait.
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EN EUROPE. 9
de prévenir l'administration et les armateurs de
l'Ile-de-France de l'intention où étoît le gouver-
nement de la Nouvelle-Galles de. repousser de
ces parages tous les navires françois qui vou-
draient y faire la pêche des phoques.
Quelque dure que pût être la condition im-
posée par le gouverneur anglois à MM. Coxweil
et Lecorre, ils partirent cependant pour aller
s'établir sur les Deux-Sœurs ; mais à peine ils s'y
trouvoient depuis huit jours, qu'une violente
tempête s'étant élevée, le navire fat entraîné
contre les brisans et mis en pièces. Dans ce cruel
naufrage, le capitaine Lecorre périt avec son
frère et les deux tiers de son équipage.... Tel fut
le triste sort du premier navire de commerce
françois qui parut dans ces mers; et les dispo-
sitions du gouvernement anglois envers les étran-
gers sont si rigoureuses, qu'on peut d'avance
prédire de semblables désastres aux. armateurs
européens qui, dans l'état actuel des choses,
voudraient porter leurs spéculations dans ces
contrées lointaines.
Après avoir offert à notre infortuné compa-
triote toutes les consolations qu'il étoit en notre
pouvoir de lui donner alors , nous poursuivîmes
notre route vers le détroit de Bass, que nous
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io DU PORT JACKSON
devions traverser pour aller reconnoïtre les îles
qui se trouvent à son ouverture occidentale ; mais
l'orage qui nous avoit assaillis le jour même de
notre départ du port Jackson fut suivi bientôt
d'une tempête qui dura $ presque sans interrup-
tion, jusqu'au i er décembre.
Pendant cet intervalle, nous fûmes séparés du
Casuarina, qui marchoit très-mal, ainsi que du
navire américain la Fanny^ qui désiroit passer
le détroit avec nous. Nous parvînmes pourtant,
dans la matinée du 3, à doubler le promontoire
de Wilson, et le 6 au soir nous laissâmes tomber
l'ancre dans la baie des Éléphans-marins , sur la
côte orientale <le l'île King {pi. i. ) *.
Bientôt après, le Casuarina vint nous rejoindre
au mouillage : il avoit beaucoup souffert pendant
notre séparation ; ses coutures, entr'ouvertes par
l'effort des vagues, avoient besoin d'être réparées ;
tous les calfats du Géographe furent employés à
cet ouvrage, et dès le lendemain cette goélette
appareilla pour, aller faire la reconnoissance des
îles Hunter, situées à l'extrémité nord-ouest de
la terre de Diémen. En même temps Fingénieur-
* Cette île a été découverte par le capitaine Rcecî,
commandant la goélette angloise la Martha,
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EN EUROPE. ii
géographe, M. Faure, partit dans le grand canot
pour lever le plan de l'île King : cette île n'avoit
été jusqu'alors fréquentée que par des pêcheurs,
et la carte n'en avoit pas été faite.
A peine ces dispositions étoient exécutées,
que nous vîmes paroître la petite goélette le Cum-
berlcmd, de la colonie du port Jackson. Ce na-
vire portoit M. Grimes, ingénieur en chef de
l'établissement anglois, qui venoit, par ordre du
gouverneur, nous faire une déclaration aussi
singulière dans sa forme que remarquable par
son objet. « Le bruit s'étant répandu, écrivoit
» M* King à notre commandant, que votre pro-
» jet est de laisser quelques hommes, soit à la
» terre de Diémen, soit à la côte sud-ouest de
» la Nouvelle-Galles , pour y jeter lesfondemens
» d'une colonie françoise, je crois devoir vous dé-
» clarer, monsieur le Commandant, qu'en vertu
» de l'acte de prise de possession de 1788, so-
» lennellement proclamé par l'Angleterre , toutes
» ces contrées font partie intégrante de l'empire
» britannique, et que vous ne sauriez en occuper
» aucun point sans briser les liens de l'amitié
» qui vient si récemment d'être rétablie entre
» les deux nations. Je ne chercherai pas même à
» vous dissimuler que telle est la nature de mes
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i2 DU PORT JACKSON
» instructions particulières à cet égard , que je
» dois m'opposer, par tous les moyens qui sont
» en mon pouvoir, à l'exécution du projet qu'on
» vous suppose : en conséquence, le navire de
» Sa Majesté le Cumberland 'a reçu l'ordre de nç
» votis quitter qu'au moment où l'officier qui le
» commande aura la certitude que vos opéra-
» tions sont étrangères à toute espèce d'enva*
» hissement du territoire britannique dans ces
» parages....»
Après avoir ternis leurs dépêches à notre chef,
le capitaine anglois et M. Grimes descendirent
à terre, et là, en notre présence, ils firent ar-
borer un pavillon anglois sur un grand arbre
au pied duquel ils placèrent quelques faction-
naires; faisant ensuite plusieurs décharges de
mousquèterie, accompagnées de trois huzza, ils
renouvelèrent la déclaration de prise de pos-
session de 1788.
Sans doute cette cérémonie pourra paraître
frivole aux yeux des personnes qui connoissent
peu la politique angloise; mais, pour l'homme
d'état, de telles formalités prennent un caractère
beaucoup plus important et plus sérieux. A la
faveur de ces déclarations publiques et répé-
tées , l'Angleterre semble chaque jour fortifier
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EN EUROPE. i3
ses prétentions , établir ses droits d'une manière
plus positive, et se ménage ainsi des prétextes
pour repousser, même par la force des armes,
tous les peuples qui voudroient former quel-
ques établissemens dans ces contrées.... Mais
écartons les réflexions pénibles qu'un tel sujet
inspire, pour reprendre notre narration au point
où nous l'avons laissée.
Le 8 décembre vit s'opérer enfin la séparation
des deux premiers vaisseaux de l'expédition :
notre conserve, le Naturaliste , appareilla dans la
soirée pour retourner en France. Tous les yeux
la suivirent long-temps, et lorsqu'elle disparut à
l'horizon , un sentiment de tristesse se peignit sur
chaque visage. Si loin de sa patrie, et dans la si-
tuation malheureuse où nous étions, on éprouve
plus vivement le besoin de la revoir ; et lorsque
cette douce perspective sembloit fuir devant
nous, étoit-il possible de ne pas envier le sort de
ceux de nos compagnons et de nos amis qui
déjà se livroient à l'espoir, d'être bientôt rendus
à leurs familles, à leurs affections les plus douces
et les plus chères?...
Le 10, les naturalistes obtinrent les moyens
d'aller s'établir à terre ; nous partîmes en consé-
quence, MM. Leschenault, Bailly, Lesueur et moi,
Dig^fizedby GoOgle
*4 DU ï>ORT JACKSON
avec le jardinier Guichenot, pour nous ren*
dre dans le fond de la baie des Éléphans-marins,
Mais, avant de présenter les détails de nos travaux
sur ce point, il me semble indispensable de dé-
crire rapidement l'île King elle-même, et les îlots
qui en dépendent.
Au milieu de l'ouverture occidentale du détroit
de Bass, à une distance presque égale de la terre
de Diémen et de la Nouvelle-Hollande, par 39
49 1 3o' f de latitude sud, et par ifa 7' 2" de
longitude à l'est du méridien de Paris l , se trouve
Fîle Kinç , dont la longueur du nord au sud est
d'environ quarante milles, tandis que sa largeur
de Test à l'ouest n'est que de vingt-cinq; sa cir-
conférence totale est de cent cinq* Toute la par-
tie occidentale de cette île, étant sans abri contre
les flots de l'immense océan austral, se trouve
hérissée de brisans dangereux; il en existe aussi
beaucoup vers le cap nord , que nous avons dé-
signé sous le nom de Cap d'Anville.ljz brassiage
est en général assez considérable autour de l'île,
et même à une petite distance de la terre on ne
trouve guère moins de 6 à 10 brasses; le fond,
1 C'est la position de notre observatoire sur Te rocher
des Éléphans.
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EN EUROPE. i5
presque partout, est d'un sable vaseux et noir,
très-propre au mouillage ; mais malheureusement
la couche en est si légère , elle recouvre des ro-
ches tellement tranchantes, qu'il n'est peut-être
pas d'endroits plus à craindre pour les naviga-
teurs. Outre ce premier inconvénient , l'île Ring
présente encore celui d'être exposée aux vents
du sud-ouest, les plus impétueux et les plus re-
doutables ; et sa situation à l'ouverture du détroit
la soumet à la funeste influence de ces courans
terribles dont nous avons parlé dans le cha-
pitre xiv. Enfin , sur toute la circonférence de
l'île , on ne trouve aucun port , ni même aucune
baie profonde. Il doit résulter de ces diverses
circonstances réunies, que le mouillage de cette
île est extrêmement dangereux pour les navires ,
et nous verrons bientôt combien il l'est en effet.
, Par sa position entre les hautes montagnes du
promontoire de Wilson, des îles Furneaux et de
la terre de Diémen , par son isolement et son ex-
position aux vents du sud-ouest, par l'épaisseur
des forêts qui la couvrent, et la nature des roches
qui composent son sol , l'île King paroît avoir ha-
bituellement une température humide et froide:
en effet, bien que nous nous y trouvassions à une
époque correspondante au mois de juin de l'hé-
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16 DU PORT JACKSON
misphère boréal , la constitution de l'atmosphère
fut toujours celle d'un automne pluvieux et
avancé de nos climats. Le thermomètre s'éleva
rarement au-dessus de i5 degrés, et le terme
moyen de ses variations journalières fut à peine
de i4 degrés pour midi. Les brumes et la rosée y
furent toujours très-abondantes; la pluie ne cessa
pour ainsi dire pas de tomber pendant les quinze
jours que nous passâmes à terré; et nous apprî-
mes par des pêcheurs anglois qui s'y trouvoient
fixés depuis treize mois, qu'il en étoit ainsi la
plus grande partie de l'année. Ces pluies sont
extrêmement froides et pesantes ; elles durent
ordinairement deux ou trois heures , et ne cessent
quelques instans que pour recommencer ensuite
avec la même violence,
Il suit de cet état de l'atmosphère, que l'hygro-
mètre est rarement au-dessous du point de satu-
ration ; le terme moyen de l'humidité s'y est élevé
jusqu'à 95^,33. Le baromètre est descendu plu-
sieurs fois de 28 pouces 4 lignes à 27 pouces 6 li-
gnes, ce qu'il faut attribuer sans doute à la violence
des orages que nous avons éprouvés; mais en
général la hauteur du mercure paroi t être moins
considérable qu'elle ne devroit l'être d'après la
position en latitude de cette île: circonstance qui
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EN EUROPE. i 7
dépend peut-être de l'humidité continuelle de
l'air. {Voyez le chap. ni, tom. 1er.) Le$ vents
de la partie de l'ouest ont été tellement do-
minans, que sur quarante- trois observations ré-
pétées de huit heures en huit heures pendant
notre séjour à l'île King, ils ont- seuls soufflé
trente-deux fois, et nous ont procuré constam-
ment des brumes ou des averses ; le peu de beau
temps dont nous avons joui nous a été donné
par les vents du sud-est , et plus particulièrement
par ceux de l'est-sud-est, qui paroissent être les
plus tempérés et les plus salubres de ces climats.
C'est à la combinaison de toutes les circon-
stances physiques que je viens de rapporter, que
l'île King doit l'avantage, si précieux dans ces
contrées , d'être abondamment pourvue d'eau
♦douce. Partout où la distribution du sol peut se
prêter à l'écoulement des eaux et à leur réunion,
on trouve des sources nombreuses; c'est ainsi,
par exemple, que vers le fond de la baie des Élé-
phans, la direction des collines étant perpendi-
culaire au rivage, et tout le sol sur ce point étant
granitique, il existe jusqu'à six ruisseaux dans
l'espace de cinq à six milles seulement; il en est
de même dans la baie des Phoques, opposée aux
îles du Nouvel-An , où l'on trouve aussi plusieurs
III. *
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18 DU PORT JAGKSON
sources. Maïs à la côte du nord-est, à celles de
l'ouest et du sud-ouest, où le sol se compose
particulièrement de dunes sablonneuses, incapa-
bles de retenir l'eau des pluies, nous n'avons pu
découvrir aucune trace de ruisseaux; et comme
ces dunes présentent vers la mer une barrière
non interrompue, il est possible de présumer que
les eaux sont contraintes à refluer vers l'intérieur
du pays. Cette présomption se trouve en quelque
sorte confirmée par le rapport des pécheurs an-
glais : ils assurent qu'il existe au centre de l'île
une espèce de grand lac, dont les eaux sont très-
profondes , et du milieu desquelles s'élève une
petite île que jusqu'à ce jour ils ont négligé de
visiter*
Les produits minéraux de l'île King sont très-
variés, et presque tous appartiennent aux roches
primitives. Parmi ces dernières, on distinguok
un très-beau porphyre, qui contient des cristaux
<le fer sulfuré ; plusieurs espèces de roches ser-
pentineuses et argileuses, dont quelques -unes
offraient dans leurs fissures comme de petits fi-
lons d'asbeste. Sur divers points du rivage on ren-
contrait des cristaux assez volumineux de quartz
hyalin , des fragments de jaspe, et surtout de très-
gros blocs d'une brèche rougeâtre et très-dnre,
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EN EUROPE, 19
composée de cailloux de toute grosseur, et qui
pourrait offrir, par la richesse de ses couleurs et
par leur variété* d'assez grands avantages au
sculpteur et au piarbrier. Indépendamment de
ces produits d'origine primitive , on vdit encore
çà et là quelques roches schisteuses, qui reposent
sur des parties granitiques ; et vers k pointe nord
de la baie des Éléphans,îl existe un'rodier qui,
du bord de la mer, s'avance jusque dans l'intérieur
d'une vallée voîsihe, et qui se compose entière-
ment d'un grès coquiHier très-dur et très-com-
pacte.
Toutes les eaux de l'île sont chargées d'une
si forte portion cFoxide de fer, qu'il paroït pro-
bable que le métal qui sert de base à cet oxide
entre pour beaucoup dans la composition de cer-
taines roches-, peut-être même foitae-t-il des
mines particulières; nous n'avons rien vu cepen-
dant qui pût confirmer cette conjecture.
Aucune espèce de substance saline ne s'est of-
ferte à notre observation, il est vrai; mais les
pêcheurs prétendent qu'il y a dans l'intérieur du
pays une colline entièrement composée de sel
gemme. J'indique ce fait important, sans vou-
loir en garantir ni en contester l'exactitude.
De toutes les roches particulières à l'île Kïng,
a.
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Google
no DU PORT JACKSON
il n'en çst point de plus remarquable que celle
dont il me reste à parler; c'est une espèce de gra-
nit d'un bleu noirâtre, à grain très-fin, mêlé de pe-
tits cristaux' d'amphibole noir^, ce qui lui donne
l'apparence d'une roche de corne. Cette sub-
stance affecte dans ses masses une sorte de
cristallisation régulière et rhomboïdale telle, que
chacune de ces masses présente une pyramide
trièdre, dont le sommet est tourné en haut,
et dont les arêtes sont vives et tranchantes. En
brisant un de ces cristaux, on observe qu'il se
résout en petites pyramides d'une forme analo-
gue à celle de la* masse principale.
C'est à cette disposition particulière que le
granit dont il s'agit doit le triste avantage d'être
la terreur des marins sur ces côtes. Comme il
forme la plus grande partie des rivages de l'île
King et de celles du Nouvel-An; comme il se
retrouve avec une disposition semblable au fond
de la mer, revêtu seulement d'une légère cou-
che de sable vaseux, il en résulte que les câbles
les plus forts sont bientôt coupés par les angles
tranchans de ce granit. Nous rapporterons plu-
sieurs exemples de cette funeste propriété.
Toute la partie de l'île que nous avons pu
reconnoître présente le tableau d'une végéta*
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EN EUROPE. ai
tion forte et vigoureuse; en divers endroits les
arbres et les arbrisseaux se trouvent tellement
pressés à la surface du sol, et leurs débris sont
partout si multipliés, qu'il est presque impos-
sible de pénétrer au milieu des forêts; mais en
général, les végétaux qui les composent n'offrent
pas ces proportions gigantesques que nqus avions
admirées dans ceux de la terre de Diémen ; du
reste, ils appartiennent aux mêmes genres que
ces derniers : comme eux ils demeurent toujours
verts ; comme eux encore ils sont dépourvus
de toute espèce de fruits mangeables, et sont
inutiles, sous ce rapport, aux besoins de l'homme
et des animaux frugivores. Nous ne nous
étendrons pas autant que nous l'eussions voulu
sur ces végétaux de l'île King , ces détails ren-
trant plus particulièrement dans le cercle des
précieuses études de notre botaniste M. Lesche-
nault : j'ajouterai seulement ici que la famille
des fougères, celles des mousses et des fungus,
présentaient un grand nombre d'espèces aussi
belles que vigoureuses ; ce qui m'a paru dépen-
dre de l'humidité habituelle de l'atmosphère et
du sol. Tous les rivages étoient couverts d'une
grande quantité de fucus, qui, pour la plu-
part, formoient des espèces nouvelles; j'en décru
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aa DÛ PORT JACKSON
vis plusieurs sous les noms de f. phjUotrichos ,
de f. caulitortus, de f. panacrochordus , etc. :
cette dernière paroît comme entièrement com-
posée de petites verrues. Je retrouvai pareille-
ment sur ces bords le fucus curieux que j'avois
précédemment décrit sous le nom de ptyrllo-
phoruSj et le f. gigantinus présentoit aussi çà
et là de puissans débris. L'abondance et la va*
riété de ces plantes marines s'expliquent suffi*
aamment par ce que nous avons dit de la nature
des rivages de cette île. C'est effectivement au
milieu de* rochers granitiques et sur les plages
orageuses que se complaisent les productions
de ce genre; c'est, pour ainsi dire, sous le choc
des vagues qu'elles s'élèvent et prospèrent.
Sur toute l'étendue de l'île Ring on n'aper*
çoit aucune trace de l'espèce humaine, et tout
annonce que cette lie est également étrangère
aux peuplades sauvages de la terre de Diémen
et de là Nouvelle*Hollande.
En revanche, il est peu d'endroits dans les
régions australes qui nourrissent autant d'ani-
maux utiles. Nous y avons recueilli, M. Lesueur
et moi, une foule d'espèces inconnues à l'Eu-
rope, parmi lesquelles se trouvent deux dasyu-
res élégans (pi. 63), deu* kanguroos, le sin-
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EN EUROPE. si
gulief animal que les habitans de la Nouvelle-
Hollande connoissent sous le nom de wombat
(pi. 58), et le quadrupède bien plus extraor-
dinaire encore que j'ai décrit sous le nom de
éckidné soyeux.
Tous les rivages de Hte sont couverts d'un
nombre prodigieux d'amphibies, dont quelques-
uns n'ont pas moins de a5 à 3o pieds de lon-
gueur ( pi. 62 ) , et qtii sont devenus pour les
Anglois la source d'un commerce intéressant. Le
chapitre suivant offrira l'histoire de ces monstres
marins et celle des pèches dont ils sont l'objet.
L'intérieur des forêts recèle une grande quan-
tité de casoars ( pi. 66 et 67 ) ; le rocher des
Éléphans nourrit un nombre procfigîeux de
pétrels, de mauves et de manchots, dont plu-
sieurs espèces étoient nouvelles pour les na-
turalistes; enfin, la plupart des oiseaux de la
terre de Diémen se retrouvoient sur ces rivages
brumeux.
La famille des reptiles ne m'a fourni que deux
espèces de lézards et deux serpens : ces derniers,
voisins du genre boa, sous le rapport des écailles,
étoient armés l'un et l'autre de crochets veni-
meux. Je me suis encore procuré une nouvelle
espèce de crapaud, la seule que j'aie pu trouver
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*4 DU PORT JACKSON
soit à la terre de Diémen , soit dans le détroit
de Bass.
Mais c'est surtout en mollusques, en vers et en
zoophytes {pi. 5(), 60 et 61 ), que l'île Ring pré-
sente à l'observateur des trésors pour ainsi dire
inépuisables: en effet, malgré les tempêtes violen-
tes qui régnèrent dans ces parages pendant le sé-
jour que nous y fîmes, je parvins à m'y procurer
plus de cent quatre-vingts espèces inconnues de
ces trois classes du règne animal. Je décrivis ces
objets avec soin , et M. Lesueur en fit un grand
nombre de dessins et de peintures. Dans cette
foule d'animaux , on distinguait beaucoup de
précieux coquillages, trente ou quarante espèces
d'épongés, d'antipathes , de gorgones, de celle-
pores, de rétepores, etc. ; plusieurs actinies,- des
ascidies singulières, dix ou douze holothuries,
de belles doris, d'élégantes amphitrites, plusieurs
aphrodites, des néréides, des planaires, etc., etc.
L'abondance extraordinaire de ces animaux se
rattache à celle des fucus et des plantes ma-
rines, au milieu desquelles ces tribus géla-
tineuses viennent chercher leur nourriture et
leur asile.
Considérées sous le rapport de la subsistance
de l'homme, les productions zoologiques dont
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EN EUROPE. a5
nous venons de parler présentent de nombreux
et importons avantages. Les kanguroos de l'île
King ont une chair plus tendre et plua savou-
reuse que celle des animaux du même genre ré-
pandus sur le continent voisin. Déjà le wombat ,
réduit à l'état domestique par les pêcheurs an-
glois, va chercher pendant le jour au milieu des
forêts la nourriture dont il a besoin , et rentre
le soir dans la cabane qui lui sert de retraite.
Animal doux et stupide, il est précieux par la
délicatesse de sa chair, qui nous a paru préfé-
rable à celle de tous les autres animaux de ces
régions. La langue des phoques monstrueux, dont
nous parlerons dans le chapitre suivant, est re-
gardée par les pêcheurs comme un bon manger.
Le puissant casoar, haut de 5 à 7 pieds , donne
des œufs de la grosseur de ceux de l'autruche ,
et plus délicats que ces derniers : la viande de
cet oiseau antarctique, intermédiaire, pour ainsi
dire , entre celle du coq dinde et du jeune co-
chon, est véritablement exquise. Les innombra-
bles troupes de cormorans, de pétrels, de mauves
et de manchots, établies sur le rocher des Élé-
phans marins et sur l'île dont il dépend , four-
nissent pendant une partie de l'année des mil-
liers d'œufs presque aussi bons que ceux de nos
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aô DU PORT JACKSON
poules, domestiques. Enfin , les crustacés divers
et les coquillages qui pullulent dans ces mers
complètent le riche ensemble des ressources que
la nature ici présente à l'homme.
Je viens d'esquisser rapidement le tableau gé-
néral de l'île King; c'est, aux détails de nos tra-
vaux et de nos périls qu'il faut nous attacher
maintenant. J'ai déjà rapporté que, le 10 au soir,
les naturalistes étbient partis pour aller s'établir
dans le fond de la baie des Éléphans. Située à la
côte orientale de l'île, cette baie n'a pas plus de
deux lieues d'ouverture, et se termine au sud
par la pointe Plumier, au nord par la pointe
Cowper. Beaucoup moins profonde que la baie
des Phoques, qui lui est opposée , celle dont nous
parlons a le précieux avantage d'être plus à l'a-
bri des vents d'ouest; mais elle n'est guère moins
dangereuse : ce que nous dirons dans un instant
suffira pour le prouver. Tout le fond de cette
baie , lorsque nous y abordâmes , étoit couvert
d éléphans marins qui , par leur couleur brune ,
se détachoiçnt fortement de dessus la grève blan-
châtre , et paroissoient de loin comme autant de
grosses roches noires. A notre aspect, quelques-
uns de ces animaux s'enfuirent en poussant d'af-
freux mugissemens; d'autres au contraire restè-
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EN EUROPE. 27
Veut immobiles sur le sable , et nous regardoient
d'un air indifférent et calme.
A peine nous commencions à dresser tios tenter,
quç nous vîmes paroître six pécheurs anglois qui
venoient nous faire les offres de service les plus
obligeantes : de ce nombre étoient deux Irlandois,
déportés pour opinions politiques, et condam-
nés à la plus misérable condition. Le chef de ces
pécheurs, nommé Cowper, nous apprit que de*
puis treize mois il étoit établi sur l'île avec dût
hommes pour faire la pèche des animaux marins,
et préparer avec leur huile et leur fourrure la
cargaison de quelques navires destinés pour la
Chine ; qu'il attendoit avec d'autant plus d'im-
patience ces bâtimens, que tous les tonneaux qui
lui avoient été remis étoient pleins depuis long*
temps, et qu'il se trouvoit réduit à l'inactivité la
plus contraire à ses intérêts.
Le 12 décembre, sur les trois heures du soir,
à la suite d'un vent impétueux du sud-ouest,
nous vimes le Géographe mettre sous voiles,
et s'éloigner précipitamment du mouillage qu'il
occupoit. Ce bâtiment venoit de perdre une de
ses grosses ancres, dont le câble avoit été coupé
par les roches*
Dans la matinée du i3, l'ingénieur anglois,
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2 8 DU PORT JACKSON
M. Grimes, et le capitaine du Cumberland^H. Ro-
bins, vinrent nous rendre visite sous nos tentes ,
et. consentirent obligeamment à partager notrç
frugal dîner. Ces messieurs nous apprirent sur
l'expédition du capitaine Flinders les détails sui-
vans* Peu de jours après notre arrivée au port
Jackson, cet officier étoit parti avec ses deux na-
vires, Ulnvestigator et la Lady Nelson , pour aller
terminer la reconnoissance de la côte orientale
de la Nouvelle-Hollande; il ne tarda pas sur ces
bords, dangereux à se trouver dans la situation
la plus critique. Après avoir perdu une partie de
ses ancres, M. Flinders avoit été contraint de ren-
voyer sa conserve la Lady Nelson, à qui il n'en
restoit pas une seule, et qui par conséquent se
trouvoit hors d'état. de continuer le voyage. Ce
dernier .navire étoit rentré au port Jackson la
veille du départ du Cumberland Dans la recon-
noissance périlleuse qu'il venoit d'exécuter, l'in-
trépide capitaine Flinders avoit fait quelques
découvertes importantes, et notamment celle
d'un très-beau port, voisin du cap Capricorne.
Tandis que nous nous entretenions encore
avec les officiers anglois, nous vîmes reparaître
le Géographe, qui ne tarda pas à jeter l'ancre,
mais dans un lieu différent de celui qu'il avoit
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t EN EUROPE. 29
occupé d'abord. Nos vivres se trouvoient épuisés;
nous en attendions d'autres avec une grande im-
patience, lorsque nous aperçûmes une embarca-
tion qui partoit du navire et se dirigeoit sur nos
tentes. Nous pensâmes tous qu'elle nous appor-
tait les secours dont on n'ignoroit pas à bord du
Géographe que nous avions le plus pressant be-
soin : nous nous trompions... Le commandant,
qui venoit se promener à terre, n'avoit pas voulu
laisser embarquer dans son canot les vivres que
le chef de notre table, M. Lharidon, avoit desti-
nés pour nous : une telle indifférence nous affli-
gea d'autant plus, que l'état du ciel annonçoit
une tempête violente et prochaine; elle éclata
dans la nuit; et le Géographe , après avoir encore
perdu ses ancres, fut obligé d'appareiller de
nouveau pour s'enfuir au milieu des ténèbres,
vers le détroit de Bass. Dans cet appareillage,
nous eûmes le malheur de perdre notre chaloupe
qui se trouvoit à la remorque au moment où le
câble fut coupé , et qui fat mise en pièces et sub-
mergée avant qu'il eût été possible de la rem-
barquer. Au même instant le crapaud et les ga-
loches du gouvernail de la corvette furent cassés
par l'effort des vagues. Le ciel étoit noir, chargé
de gros nuages; la pluie tomboit par torrens;
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3o DU PORT JACKSON
et lès rafales de l'ouest-sud-ouest étoient si vio-
lentes, qu'il faillit amener tontes les voiles, et
mettre à la cape sous le petit foc, la pouilleuse
et le foc d'artimon seulement. Dans ce dernier
ouragan, la goëtette angloise ne fuî pas plus heu-
reuse que le Géographe; après avoir perdu ses
ancres, elle se trouva pareillement forcée .à pren-
dre le large.
Tandis que notre navire, ainsi battu par la
tempête , erroit au milieu des récifs et des îlots
du détroit, notre propre situation devenoit à
chaque instant plus -critique. La terate où nous
logions, MAT. Leschenault, Lesueur et moi , mise
en lambeaux et renversée par les rafales, ne
suffîsoit plus pow «nous garantir des ondées «qui
nous ^ocabloieirt jour et nuit; mais ce désagré*
ment *i etoi* Tien, en comparaison de la faim qui
nous pressoit. Les vagues déferloient avec tant
de violence ïe long de la grève, qu'il eût été im-
possible d'aller y chercher les coquillages xlont
nous aurions pu nous nourrir. Tous les animaux
s étaient retirés >dans leur gîtes , afin de se sous-
traire aux torrens nie pluie qui tomboientdu.eiel,
«t nous manquions des moyens nécessaires pour
les y poursuivre. Il ne nous restoit aucune espèce
de provisions; et «pour comble de pekies, l'eau
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EN EUROPE. 3*
du ruisseau près duquel nos tentes étaient dres-
sées, contenant beaucoup doxide 4e fer, 3*ous
dounoit à tous un redoublement d'appétit dés-
espérant... Nous dûmes alors notre salut aux
pécheurs anglais; et sans les seoours généreux
qu'ils nous prêtèrent, nous eussions infaillible-
ment été victimes de Imprévoyance de notre
chef ou de son indifférence.
Ces pêcheurs avoient établi leur habitation an
sommet d'une <eoUfne, sur la pointe nord de la
baie des Éléphants (pl.fy*), à six milles environ
de notre bivouac : eBe consistait en quatre loges
<m cabanes ^ construites avec des pièces de bois
fichées en terre, et réunies en angle vers le haut;
quelques écorœs grossières fermoient les inter-
valles que les pièces de bois Mssoient entre
elles. Le chef ^de ces pêcheurs, le bon Çowper,
occupait un de ces tristes réduits avecime femme
des Iles de Sandwicb, qu'il arott amenée de
Mowie, et qui lui tenoit «Beu d'épouse et de
prœoipaie «Viagère : dans cette même cabane
se trouvaient réunies les provisions tsommunes
les plus précieuses, particulièrement celle des
liqueurs fortes. Dans les autres ^ases logeait le
reste <des pêdbenrs. Un large brasier entretenu
jour et nuit avec de gros trônes d'aAres, senrok
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3* DU PORT JACKSON
en même temps à chauffer les hommes et à cuire
leurs alimens. Un vaste hangar voisin contenoit
une énorme quantité de grosses barriques rem-
plies d'huile, ainsi que plusieurs milliers de
peaux de phoques desséchées et prêtes à partir
pour la Chine. On voyoit à côté une espèce de
crochet de boucherie, auquel étoient suspendus
cinq ou six casoars, autant de kanguroos, avec
deux gros wombats. Une grande chaudière rem-
plie de viandes de la même espèce venoit d'être
retirée du feu , et répandoit une odeur agréable.
A peine nous parûmes au milieu des pêcheurs,
que ces bonnes gens nous accablèrent de témoi-
gnages d'intérêt et de bienveillance : leur chef
nous introduisit dans son manoir enfumé; et là,
sur une espèce de tréteau, il no\is fit servir un
dîner que nous jugeâmes excellent. Ces masses
de viandes diverses, essentiellement délicates,
bien cuites dans leur jus, offroient une nourri-
ture savoureuse, quoique d'ailleurs il fallût les
manger sans pain, sans biscuit et sans aucune
autre substance analogue. Un tel genre de vie,
quelque bizarre qu'il puisse paroître d'abord ,
n'en est sans doute pas moins salubre; car tous
les pêcheurs jouissoient de la santé la plus vi-
goureuse, malgré les fatigues auxquelles ils
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EN EUROPE. 33
étaient contraints de se livrer, malgré la tem-
pératmre humide et froide de l'île qu'ils habi-
taient, et l'air infect qu'ils respiroient dans leurs
cabanes.
Pour se procurer l'énorme quantité de viande
qu'ils consomment, les pêcheurs emploient un
moyen aussi simple que peu dispendieux. Sur les
îles désertes dont nous parlons, les produits de
la multiplication des diverses espèces d'animaux
qu'y plaça la nature , ont pu, pendant des siècles,
s'accumuler sans trouble; aussi chacune de ces
espèces y compte-t-elle de nombreuses tribus : les
plus importantes sont, à l'île King, les kanguroos
et les casoars, également agiles à la course, et les
wombats, qui ne savent ni fuir ni se défendre.
Tous les moyens de chasse sont suffisans pour se
procurer ces derniers ; quant aux casoars et aux
kanguroos, les pêcheurs, afin de les atteindre,
ont dressé des chiens qui vont seuls battre les
bois, et qui manquent rarement d'étrangler cha-
que jour plusieurs de ces animaux : l'expédition
terminée, les chiens abandonnent leur proie, ac-
courent vers leurs maîtres, et, par des signes
non équivoques, annoncent les succès qu'ils ont
obtenus. Quelques hommes se détachent alors,
suivent ces uitelligens pourvoyeurs , qui , sans se
111. 3
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34 DU PORT JACKSON
, tromper, les conduisent aux lieux où gisent leurs
victimes. Ce n'est pas seulement pour # les avoir
appris des pêcheurs que je rapporte ces détails ;
nous pûmes, ainsi qu'on le verra par la suite, en
apprécier nous-mêmes toute l'exactitude, pendant
le séjour que nous fîmes sur l'île des Ranguroos.
Avec un seul de ces chiens chasseurs, nous prî-
mes en quelques jours un si grand nombre de
gros kanguroos, qu'il nous parut probable qu'un
petit nombre de tels chiens, abandonné sur l'île,
auroit suffi pour détruire la race de ces animaux
innocens.
Cette facilité qu'ont les pêcheurs anglois de se
procurer la nourriture nécessaire, ajoute beau-
coup à l'importance du commerce dont Hs s'oc-
cupent. Avec quelques foibles provisions de
viande salée, de farine ou de biscuit , pour parer
aux accidens imprévus, ces hommes peuvent
subsister des années entières sans coûter rien à
leurs armateurs, La plupart d'entre eux ne dé-
pensent pas beaucoup non plus pour se vêtir; car
en faisant subir quelques préparations grossières
aux peaux de phoques et de kanguroos, ils trou-
vent moyen d'en obtenir des habits. Tous ces dé-
tails, quelque minutieux qu'ils puissent paraître,
s« rattachent pourtant d'un manière essentielle
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EN EUROPE. 35
à l'histoire des pèches angloises dans les régions
australes; dételles économies, en effet, ne sau-
roient être étrangères à ces bénéfices énormes
que les armateurs britanniques retirent de leurs
expéditions sur ces rivages lointains.
Cependant le Géographe ne reparoissoit pas,
quoique la tempête eût cessé depuis deux jours;
et notre inquiétude sur le sort de ce bâtiment
devenoit d'autant plus vive, que nous çonnois-
sions mieux tous les dangers du détroit de Bass.
D'ailleurs les Angiois qui jusqu'à ce jour avoient
pourvu si généreusement à notre subsistance,
venoient de perdre un de leurs chiens qui s'étoit
égaré dans les bois ; et comme peu de jours avant
notre arrivée à l'île Ring un autre chien de cette
espèce avoit péri en cinq minutes de la rflorsure
du serpent triangulaire dont j'ai parlé précédem-
ment, il n'en restoit plus qu'un seul pour fournir
à l'approvisionnement commun. Le bon Cowper,
en nous annonçant cette triste nouvelle, nous
promit obligeamment de réserver pour nous tout
ce qu'il lui seroit possible de retrancher sur sa
propre portion et sur celle de ses gens ; mais il
ne nous dissimula pas ses alarmes sur notre sort
futur, dans le cas où notre navire viendroit à ne
point reparoître Ce fut alors surtout que
3.
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36 DU PORT JACKSON
nous sentîmes plus cruellement que jamais tous
les inconvéniens de cette misérable obstination
de notre chef à refuser des armes et des muni-
tions aux hommes qu'il envoyoit s'établir à terre.
Heureusement la fortune, qui tant de fois nous
a servis durant le voyage, ne nous abandonna
pas dans cette dernière extrémité; le Géographe
reparut le a3 au soir : et le lendemain matin, un
canot expédié pour nous reprendre mit fin à
notre détresse et à nos anxiétés.
Nous apprîmes, à notre retour à bord, que le
Géographe, après avoir perdu ses ancres et sa
chaloupe , avoit été poussé par la tempête jus-
qu'au-delà du promontoire de Wilson, et que
plusieurs fois il avoit été sur le point de se perdre
au milieu des îlots et des rochers qui bordent le
promontoire, ou qui, répandus dans l'intérieur
même du détroit, n'étoient pas indiqués sur les
cartes.
Ce fut alors que nous connûmes les détails sui-
vans des opérations de M. Faure, chargé, comme
nous l'avons dit ailleurs , de faire le tour de l'île
King, et d'en dresser la carte. Après avoir quitté
le Géographe dans la matinée du 7 décembre,
notre compagnon traversa le canal qui sépare
l'îlot des Éléphans d'avec la pointe Cowper; il y
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EN EUROPE. 3 7
trouva 5 brasses d'eau. Plus loin se présente une
baie de dix milles environ d'ouverture, peu pro-
fonde , bordée dans son pourtour de dunes sa-
blonneuses, et n'ayant pas moins de cinq à dix
brasses d'eau. Le cap Chardin x qui la termine au
nord, est défendu par deux chaînes de brisans,
entre lesquelles M. Faure ne craignit pas de na-
viguer; la sonde y rapporta six brasses fond de
sable.
Du cap Chardin jusqu'à celui de ftAnvUle au
nord, la terre court nord-ouest et sud-est. En cet
endroit, les récifs sont nombreux; le cap d' An-
ville en est cerné de toutes parts, et l'on en voit
de longues traînées à cinq ou six milles au large
de ce dernier cap. Après avoir passé la nuit , près
de la côte , à l'abri de tous ces brisans, notre in-
génieur traversa, le 8 au matin, la passe princi-
pale qu'ils laissent entre eux et l'extrémité nord
de l'île. Le brassiage y varia de deux à dix et
douze brasses.
Toute la portion du rivage comprise entre le
cap Chardin et le cap d'Anville est exclusive-
ment composée de roches granitiques; mais au-
delà de ce dernier point, la terre, qui se dirige
brusquement vers le sud, forme une grande
baie dont les côtes sont sablonneuses, et qui so
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38 DU PORT JACKSON
trouve protégée vers le sud - ouest par deux
petites îles de deux milles de longueur environ ,
essentiellement formées, comme l'île King, de
substances granitiques et de porphyres. Elles sont
connues sous le nom de New-Year-Dqy's islands
(isles du Nouvel-An), du jour où des pêcheurs an-*
glois en ont fait la découverte. Ces deux îles, les
îlots qui en dépendent, et la grande baie qui leur
est opposée, sont peuplés d'innombrables légions
de phocacés divers, à la chasse desquels un déta-
chement de douze Anglois se trouvoit alors em-
ployé. Ces chasseurs étoient- entretenus par le
commissaire-général de la Nouvelle-Galles, M. PaK
mer; et, comme Cowper, ils attendoient avec im-
patience le navire qui devoit porter en Chine la
riche cargaison d'huile et de fourrures qu'ils
avoien t préparée.
Cependant, les violentes rafales qui avoient
contraint le Géographe d'appareiller la première
fois, se faisoient sentir bien plus vivement en^
core à la côte occidentale de l'île, qui y est ex-
posée sans défense. M. Faure, après avoir tenté
vainement de lutter contre ces terribles vents du
sud-ouest, vint chercher un refuge derrière les
du Nouvel-An. Il y fut accueilli par les pe-
urs anglois avec la plus affectueuse bienveil-
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EN EUROPE. 3 9
lance; et pendant les trois jours que la tempête
le contraignit à passer dans leur asile , l'attention
de ces hommes ne se démentit pas un instant ,
soit envers lui, soit envers les matelots de son
équipage; ils le forcerait même, à son départ f
d'accepter quelques-unes de leurs plus belles
fourrures.... Pourquoi faut-il que cette hospitalité
touchante dont les voyages offrent tant d'exem-
ples, soit presque toujours exercée par des
hommes à qui la grossièreté de leur caractère
et leur condition misérable semble le moins en
imposer l'obligation!.,.. Le malheur, plus que
notre éducation brillante et notre philosophie,
seroit-il donc propre à développer en nous cette
vertu noble et désintéressée qui nous fait com-
patir aux peines d'autrui !
Au -delà des îles du Nouvel -An on trouve la
baie des Récifs, la plus considérable de toutes
celles de l'île King. Elle n'a pas moins de i5
milles d'ouverture, sur une profondeur de moins
de 2 lieues ; mais tout ce grand espace est telle-
ment obstrué parles brisans, qu'il ne sauroit offrir
un asile à la plus foible embarcation. La côte dans
cette partie est bien boisée : le rivage du fond
de la baie semblerait être formé par des dunes de
sable; mais les récifs, ainsi que les deux pointes
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4o DU PORT JACKSON
de la baie , sont essentiellement granitiques. De
ces deux pointes, l'une ( celle du nord) reçut le
nom de cap Pabiier , et l'autre fut appelée cap
Olivier, en Fhonneur du célèbre naturaliste et
voyageur françois de ce nom. Un récif assez
étendu gît par le travers, et à quelques milles
au large du cap Olivier. Le reste de la côte,
jusqu'au cap Bonpland , qui forme l'extrémité
$ud de l'île, se découpe en un grand nombre de
petites anses peu profondes et semées de roches ,
dans l'une desquelles M. Faure passa la nuit du
i3 au i4- Ce dernier jour il doubla le cap Bon^
pland , rangea de très^près la côte sud-est , re-
connut dix ou douze petits îlots qui se trouvent
disséminés le long de cette côte , et rejoignit le
Géographe dans la soirée , après avoir ainsi , le
premier des Européens , exécuté la circonnavi-
gation de l'île King, et en avoir reconnu les
détails géographiques.
Toutes nos opérations particulières se trou-^
vant ainsi terminées , notre sollicitude dut se
reporter sur le Casuarina. Déjà le temps qui
lui avoit été fi*é pour la reconnoissance des îles
Hunter étoit expiré , et ce bâtiment n'avoit pas
paru. Nous résolûmes donc d'appareiller pour
aller à sa recherche. Dans la soirée du 24 dé*
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EN EUROPE. 4'
cèmbre, nous fîmes route pour cet objet, et
dès le lendemain nous eûmes la vue des îles
Hunter. Le 26, nous continuâmes à louvoyer
en face de ces îles, sans avoir connoissance
du Casuarina; ce qui nous força de revenir
à l'île King, où nous arrivâmes le 27 au ma-
tin. M. Freycinet n'y étoit de retour que depuis
la veille, et déjà cependant il avoit perdu ime
de ses ancres, dont le câble avoit été coupé,
comme les nôtres et ceux de la goélette an-
gloise, par les redoutables roches qui tapissent
le fond de la baie. La réunion des deux bâti-
mens étant faite , M. Boullanger repassa de suite
à bord du Géographe , et nous apprîmes alors
les résultats précieux des opérations du Casua-
rina pendant son séjour aux îles Hunter.
À l'ouverture occidentale du détroit qui sé-
pare la Nouvelle -Hollande de la terre de Dié-
men , non loin de la pointe nord - ouest de
cette dernière terre, sont situées les îles dont
nous parlons maintenant. Le capitaine Flinders
les découvrit en 1798, et les appela du nom
qu'elles portent, en l'honneur de l'un des plus
estimables gouverneurs de la Nouvelle-Galles.
Contrarié par les vents, ou pressé peut-être par
l'objet essentiel de sa mission , la circonnaviga-
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42 DU PORT JACKSON
tion de la terre de Diémen, le capitaine anglois,
après avoir doublé le cap Rond ( Circular Head) ,
se porta de suite au nord des îles , et vint mouil-
ler sur la côte orientale de celle à laquelle il
imposa le nom de Three-Hummock island (île
aux Trois -Mondrains), à cause de trois pitons
remarquables que présente cette île. Du mouil-
lage qu'il avoit occupé , M. Flinders fit route di-
rectement à l'ouest, en prolongeant la côte nord"
des îles Hunter jusqu'au-delà d'un gros îlot, qui
fut appelé île des Albatros ( Albatross's island).
De ce dernier point il relevoit à l'ouest et dans
le lointain un rocher noir, qu'il nomma Black-
rock ; se rabattant alors vers le sud , il rangea
d'assez près une partie des îlots et des récifs qui
obstruent la grande passe du sud.
On voit par cet exposé rapide des opérations
de M. Flinders aux îles Hunter, que cet habile
navigateur n'avoit pu déterminer exactement ni
le nombre de ces îles, ni leur position relative,
ni leur configuration particulière : il en étoit de
même des canaux qui existent entre elles , et du
détroit qui les sépare de la terre de Diémen.
Par la même raison , toute la partie de côte de
cette dernière terre comprise entre le cap Rond
et la pointe du nord-ouest restoit ignorée des
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EN EUROPE. 43
géographes; enfin rien n'avoit été fait par
le navigateur anglois pour la connoissance de
la constitution physique et des productions
des îles dont je parle. Telles étoient les lacunes
que laissoit à remplir la carte angloise : on va
voir maintenant par les détails de nos propres
travaux qu'il reste bien peu de chose à désirer
sur cette importante partie du détroit de Bass.
Après avoir pris à son bord l'ingénieur-hydro-
graphe, M. Boullanger, chargé de faire avec
lui le plan des îles Hunter , M. Freycinet appa-
reilla dans la matinée du 7 décembre , et sur les
six heures du soir il reconnut les pitons de l'île
aux Trois-Mondrains, qui se dessinoient foible-
ment à l'horizon. Contrarié par les calmes , il ne
put approcher de la terre que dans la journée
du 9. A trois heures , il se trouvoit au nord et à
une très-petite distance de 111e des Albatros :
c'est un énorme rocher granitique , dont la sur-
face est aride et déchirée; ses flancs sont écores
et d'une hauteur médiocre ; il peut être rangé de
très-près sans aucun danger.
Le 10, MM. Freycinet et Boullanger prirent
connoissance de la côte nord-ouest de la plus oc-
cidentale des îles Hunter, qu'ils nommèrent ile
Fleurieil; après avoir passé la nuit au large, ils vin*
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44 DU PORT JAKCSON
rent chercher un asile dans le canal qui sépare
cette première île d'avec celle aux Trois-Mon-
drains : ils y mouillèrent par vingt brasses fond
de sable fin, et n'en partirent le lendemain qu'a-
près avoir déterminé , par leurs observations as-
tronomiques , la position du cap le plus nord de
l'île Fleurieu, qu'ils appelèrent cap Kèraudren,
en l'honneur du premier médecin de la marine.
Ce cap gît par 4°° a5' 38" de latitude australe
et par i4a° 38 ! 7" de longitude à l'est du méri-
dien de Paris. M. Flinders avoit placé le même
point par 4o° a5 r 20" de latitude et par i4a°
53' de longitude, également à l'est du méri-
dien de Paris; différence qui paraîtra très-foi-
ble , si l'on fait attention à la petite incertitude
toujours inséparable des observations de lon-
gitude.
Nos géographes, après avoir ainsi terminé
leurs travaux dans le canal qu'ils venoient de
visiter, et qui fut nommé canal Pérou , dou-
blèrent de nouveau le cap Réraudren pour tour-
ner l'île Fleurieu par l'ouest, et se porter au
sud; mais tous leurs efforts ayant échoué con-
tre la violence des vents et des courans con-
traires, ils furent réduits à regagner le canal,
et à se réfugier dans une très-grande baie qui
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EN EUROPE. 45
occupe la côte nord -ouest de l'île aux Trois-
Mondrains, et qu'ils désignèrent sous le nom
de baie Coulomb. En débarquant sur ce point,
ils recueillirent plusieurs échantillons d'un gra-
nit gris. et micacé,, qui constitue essentiellement
le sol des îles Hunter et des îlots qui s'y rat-
tachent. Le terrain leur parut en général assez
bien boisé; mais les vents impétueux qui ré-
gnent dans ces parages renversent une grande
quantité d'arbres, et ne permettent pas que les
végétaux acquièrent ici les dimensions colossales
et majestueuses qui caractérisent ceux dont se
composent les forêts du canal d'Entrecasteaux.
Le 12, à quatre heures du matin, M. Frey-
cinet appareilla pour se reporter à la côte occi-
dentale de l'île Fleurieu : bientôt après il décou-
vrit dans l'ouest et à quelques milles du cap
Réraudren, une chaîne de brisans très -éten-
due : entre la terre et ces brisans est un canal
que nos compagnons traversèrent; puis ils re-
connurent le fond d'une très-grande baie qui
occupe toute la partie nord-ouest de l'île Fleu-
rieu, et qui, de l'un des hommes les plus illus-
tres de notre patrie, reçut la dénomination de
baie Cuvier. Le cap Lenoir, hérissé de brisans
dangereux, la termine au sud-ouest.
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46 DU PORT JACKSON
En s'avançant ainsi vers le sud, le projet de
nos compagnons étoit de reconnoître et de tra-
verser le détroit qui sépare les îlesHunter d'avec
la terre de Diémen; ils le trouvèrent obstrué par
un très-grand nombre d'îlots et de récifs. « Les
» vagues qui venoient briser sur cet amas de
» roches, dit M. Freycinet, offroient un specta-
» cle effrayant; quelques-uns de ces récifs, abso-
» lument à fleur d'eau, ne présentaient à l'œil
» qu'une nappe d'écume blanchâtre ; d'autres ,
» plus élevés, mais d'une couleur noire, for-
» moient avec les premiers un contraste impo-
» sant et terrible. »
La passe qui se trouve entre ces nombreux
îlots et l'île Fleurieu paroissott praticable \
M. Freycinet s'y engagea, en rangeant de très-
près la pointe sud-ouest de l'île Fleurieu, qu'il
appela pointe Cassard ; et peu d'instans après il
se trouva à l'entrée d'une baie très-vaste , appar-
tenant à la côte nord de la terre de Diémen , et
qui reçut le nom de baie Boullanger. Déjà nos
compagnons s'applaudissoient de cette décou-
verte importante, lorsqu'aux approches du cap
Berthoud, qui forme la pointe occidentale de la
baie, le brassiage tomba tout-à-coup de 10 à 3
brasses , et les força de virer de bord pour s e-
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EN EUROPE. 4 7
chapper par le canal dangereux qu'ils venoient
de parcourir.
A cette époque, les vents souffloient avec
tant de violence, que M. Freycinet, pour soula-
ger son navire, qui fatiguoit beaucoup et qui
faisoit jusqu'à 10 pouces d'eau à l'heure, fut
obligé de mettre à la cape. « Durant tout le
» reste du jour, dit cet officier, le temps fut
» très-mauvais; les rafales étoient pesantes, et
» se succédoient rapidement. L'orage continua
» toute la nuit, et nous donna des grains très-
» forts; le tonnerre ne cessoit de faire entendre
» d'affreux roulemens, et la pluie tomboit avec
» une abondance extrême. » Je dois observer, à
cet égard, que pendant notre séjour à l'île
King, nous fumes nous-mêmes d'autant plus
étonnés de la fréquence et de la force du ton-
nerre dans ces régions, que l'atmosphère ne
cessa presque jamais d'être surchargée de bru-
mes très-froides et de brouillards épais. J'ai parlé
déjà plusieurs fois de ce phénomène singulier de
la météorologie des contrées australes, sans pou-
voir en accorder l'existence avec la position des
lieux, leur température et leur constitution hy-
grométrique.
La journée du i3 fut employée à prolonger
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48 t)U PORT JACKSON
une partie de la côte nord-ouest de la terre de
Diémen, et à se rapprocher des points dont le
mauvais temps de la veille avoit forcé nos ingé-
nieurs de s'éloigner. Le Casuarina durant la
nuit faillit se perdre sur une nouvelle traînée
de récifs, qu'il ne parvint à doubler qu'après les
plus grands efforts.
Le i4, tous les signes d'un coup de vent im-
pétueux et prochain se multipliant de plus en
plus, M. Freycinet, pour le recevoir, abandonna
ces côtes sauvages. Le i5, l'orage éclata par des
rafales de l'ouest-nord-ouest variables à l'ouest-
sud-ouest; le ciel, chargé de gros nuages, ver*
soit à flots une pluie continue; la mer étoit
énorme. Qu'on juge de toute la fatigue qu'avoietît
à supporter nos deux géographes dans un foible
esquif, entr'ouvert de toutes parts, et faisant
jusqu'à 1 1 pouces d'eau à l'heure : pour épuiser
ces torrens, l'équipage, accablé de veilles et de
fatigues, ne pouvoit plus suffire , et les officiers,
dans cette circonstance difficile, furent réduits
à travailler eux-mêmes à la pompe.
Le 1 6, le 17 et le j 8 décembre, l'ouragan
continuant toujours avec la même violence, et
le navire se trouvant de plus en plus maltraité
par les vagues, M. Freycinet résolut de se réfu-
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EN EUROPE. 49
gier derrière les îles Hunter. Il y parvint le 1 8
au soir, et laissa tomber l'ancre par treize bras-
ses fond de sable , à quelques milles et dans le
sud-ouest de l'île aux Trois-Mondrains.
Le 19, le 20 et le 21 décembre, les vents se
soutinrent avec tant de violence, le navire pa-
roissoit tellement fatigué par la tempête, qu'on
pouvoit craindre les plus funestes accidens en se
livrant de nouveau à la fureur d'une mer en
courroux. Pressé néanmoins de se conformer
aux instructions de son chef, qui ne lui avoit
donné que quinze jours pour terminer cette
dangereuse mission, M. Freycinet fit plusieurs
tentatives pour reprendre le large; mais. tout son
dévouement fut inutile, et chaque jour il se vit
contraint de revenir au lieu même qu'il s'efïbr-
çoit de quitter.
Enfin, le 22 décembre ayant ramené le beau
temps , nos géographes en profitèrent pour aller
reconnoître la grande baie qu'ils n'avoient pu
qu'entrevoir dans la journée du 12. A quatre
heures du matin, ils étoient sous voies; mais
bientôt après avoir dépassé l'extréro té sud de
l'île Fleurieu , qui reçut la dénomination de cap:
Lislet, le brassiage diminua si rapidement, qu'on
perdit tout espoir d'arriver jusqu'au fond de la
III. 4
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5o DU PORT JACKSON
baie. Cependant , comme il ne s'agissoit de rien
moins que de décider si les terres détachées
dans la carte de M. Flinders étoient effective-
ment des îles, ainsi qu'il étoit possible de le
croire, et que d'ailleurs le fond de la baie étoit
partout sablonneux, ils résolurent, au risque
d'un échouement, de poursuivre leur route vers
l'intérieur de la baie. Déjà ils n'avoient plus
qu'une brasse et demie d'eau lorsqu'ils voulu-
rent virer de bord ; mais il n'étoit plus temps ,
et le navire échoua par 7 pieds d'eau. Heureuse-
ment M. Freycinet avoit compté sur la marée
montante pour être remis à flot, et son calcul
ne fut pas trompé. Dans cette reconnoissance
hardie, nos géographes crurent remarquer que
la portion de côte représentée comme une île
dans la carte angloise appartient à la grand»
terre, et forme la côte orientale de la grande baie
Boullanger; mais ils se convainquirent en même
temps que cette baie, obstruée sur tous les
points par d'énormes bancs de sable, est abso-
lument inutile aux besoins des navigateurs.
Cependant M. Freycinet et son compagnon
avoient complété la reconnoissance de l'île Fleu-
rieu, du canal qui la sépare d'avec celle aitx
Trois-Mondrains, et d'une partie de cette der-
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EN EUROPE. 5i
nière île elle-même. Dans une navigation habile
et périlleuse , ils avoient embrassé les îlots nom-
breux du détroit qui existe entre la terre de
Diémen et les îles Hunter , reconnu là baie Boul-
langer, et fixé la position du cap le plus nord
de la terre de Diémen, auquel nous avons im-
posé le nom de cap Buache. Le temps prescrit
pour leur retour à l'île King étoit expiré; mais
abandonner ces rivages sans compléter leurs
travaux, sans examiner lia portion de côte qui,
du cap Buache, se porte dans Test jusqu'au cap
Rond , c'eût été perdre , pour ainsi dire , le fruit
de tant de peines et clé périls ; en conséquence
ils résolurent de prolonger leur séjour aux îles
Hunter, et de redoubler de zèle dans leurs opé-
rations.
Le <& décembre, après avoir exploré la côte
orientale de l'île aux Trois-Mondraîns, ils dou-
blèrent le cap Buache , et fixèrent la position de
cinq petits îlots qui l'entourent; ensuite ils dé-
couvrirent une nouvelle baie, peu profonde,
mais très-allongée, qu'ils nommèrent baie Ran-
sonnet : elle leur parut susceptible de fournir un
assez bon abri contre les vents d'ouest et de sud-
est en passant par le sud. Un isthme d'une na-
ture sablonneuse, large à peine d'un mille ou
4.
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5a DU PORT JAKCSON
deux, sépare cette dernière baie de celle de
l'ouest; le cap Guyton, formé de roches graniti-
ques, la termine au sud-sud-est.
Le 24, après avoir doublé le cap Élie^ oh se
trouva par le travers d'une ouverture très-pro-
fonde qui présentoit l'apparence d'une rivière*
« Son intérieur, dit M. Freycinet, se trouve rem-
» pli d'une multitude de bancs , dont la plupart
» assèchent à mer basse : quelques-uns sont ab-
» solument cachés sous l'eau; l'un d'entre eux,
t> sur lequel la mer vient briser, se termine au
» nord par un petit îlot. » La disposition de ces
bancs n'ayant pas permis a M. Freycinet de pé-
nétrer par le sud dans l'enfoncement qu'il ve-
noit de découvrir, et qui reçut le nom d'Entrée
du Casuarina, c|t officier s'y engagea par le
nord, en suivant un petit chenal compris entre
l'îlot dont je viens de parler et le cap Élie; mais
bientôt les sondés devinrent tellement irrégu*
lières, qu'il hésita plusieurs fois à s'avancer. Ce-
pendant, comme il étoit d'un grand intérêt de
constater l'existence d'une rivière sur cç point,
il poursuivit sa route; mais la sonde ayant sauté
tout-à-coup de 3 brasses à 7 pieds , il se trouva
échoué de nouveau sur un banc de sable , avant
d'avoir pu atteindre l'extrémité de l'enfonce-
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EN EUROPE. 53
ment, dont toutefois il apercevoit vaguement
les terres basses et coupées. Ainsi qu'il étoit ar-
rivé déjà dans la baie Boullanger, la marée suffit
pour remettre le navire à flot; et dans le même
temps une légère brise s'étant élevée du sud-
sud-ouest, M. Freycinet en profita pour opérer
sa retraite.
Le a5 au matin, après avoir fait les relèvemens
nécessaires pour lier ses opérations des jours
précédens avec la position du cap Rond, il s'em-
pressa de regagner l'île King. En côtoyant la
partie sud de l'île aux Trois - Mondraiiïs pour
venir gagner le canal Pérou, il aperçut à peu
de distance de la terre un petit îlot qui se trou-
voit entièrement couvert de phoques.
. Le rapport de MM. Freycijiet et Boullanger
fut reçu par tout le monde avec un plaisir d'au-
tant plus vif, qu'en réunissant ces derniers tra-
vaux à ceux que nous avions exécutés déjà, soit
à l'extrémité sud , soit à la côte orientale et dans
le nord de la terre de Diémen, il en résultoit
que la géographie du littoral de cette grande
île australe se trouvoit entièrement terminée
par nos soins.
A peine la jonction des deux navires étoit
faite, que nous nous mîmes en route pour la
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54 DU PORT JACKSON
côte Sud-ouest de la Nouvelle -Hollande; mais
avant d'aborder à ces nouveaux rivages, il con-
vient de présenter l'histoire du plus grand pho-
que des mers du sud, et des pêches lucratives
dont il est devenu l'objet.
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EN EUROPE. 55
CHAPITRE XXIII.
HISTOIRE DE l'ÉLEPHANT MARIN, OU PHOQUE A
trompe ( Phoca proboscidea , N. ) : pèches des
ANGLOIS AUX TERRES AUSTRALES.
En faisant un besoin aux phoques de venir se
reposer au milieu des terres , et d'y déposer leurs
petits, la nature semble avoir voulu les dévouer
à la mort et à la destruction. En effet, sans au-
cun moyen de défense, pouvant à peine se traî-
ner sur le sol, les phoques doivent partout tom-
ber victimes des grands animaux , et surtout de
l'homme. Aussi, fuyant également ces deux gen-
res d'ennemis, leurs troupeaux timides ne se
montrent - ils en grand nombre que sur ces
îles éloignées, que sur ces rochers solitaires,
qu'au milieu de ces glaces éternelles où les
bêtes féroces n'existent pas , où l'homme plus
redoutable qu'elles, n'a pas fixé son séjour ha-
bituel.
La plupart des îles des régions australes dé-
voient à ce double titre devenir plus particu-
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56 DU PORT JACKSON
lièrement la retraite de ces nombreuses légions
d'amphibies : on n'y a pu trouver encore aucun
animal féroce plus gros que le chat domestique;
et l'espèce humaine, déjà si rare sur les plus
grandes terres, n'habite pas les îles sans nombre
qui les avoisinent. C'est là que les phoques opt
établi leur empire; c'est là qu'ils ont pu, multi-
pliant leurs paisibles invasions, occuper succès-?
sivement les Malouines, où M. de BougainviMe et
Pernetty en observèrent plusieurs tribus remar-
quables; Tristan d'Acunha, où du Petit-Thouars,
avant Macartney, en découvrit une très-grande
espèce; la terre australe de Sandwich, où les
Anglois ont établi des chasses régulières contre
ces animaux; celle de Kerguelen, où Pages
en trouva de grandes troupes. Les îles Saint-Paul
et Amsterdam en ont offert d'innombrables lé-
gions à Cox, à Mortimer, au lord Macartney;
Hawkins, Schouten, Le Maire, Beauchène, Rog-
gers, Marion, Spilberg, Gandish, Nassau, Oli-
vier de Noort, Quirogoa, D^mpier, Surville,
Furneaux, Byron, de Gennes, Battell, Dracke,
Hputttnapn, Hagenaar, Narbrough, Labbe,
Guyot, Frézier, Wallis, Barrow, de Grandpré,
White , Stavorinus , etc. , etc. , en observèrent en
mille endroits de ces contrées méridionales; Au-
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EN EUROPE. 5 7
son a décrit ceux de l'île Juan-Fernandez ; Cook ,
Forster, Sparmann, ont reconnu les troupeaux de
la Nouvelle-Zélande, de l'île Georgia, et des îles
du Nouvel- An, à la terre des États; Labillardière,
Mainziez et Vancouver en ont rencontré plu-
sieurs espèces à la terre de Diémen, à la Nou-
velle-Hollande : les archipels dangereux de la
côte orientale de ce dernier continent en sont
abondamment fournis; nous en avons trouvé
nous-mêmes à la baie de l'Aventure , sur l'île
Bruny, à l'île Maria et dans la baie Fleurieu;
toutes les îles Furneaux , 'l'île Swan, Waterhouse,
l'île Clarck, l'île de la Préservation, les Deux-
Sœurs, l'île King, les îlots du Nouvel-An, les
îles Hunter , en nourrissent d'innombrables tri-
bus. De nouvelles troupes de ces curieux ani-
maux se SQnt offertes à notre observation sur
les rivages de l'île des Kanguroos, sur ceux des
îles Saint-Pierre et des îles Saint-François, à la
terre de Nuyts; dans le port du Roi-Georges et
dans la baie du Géographe; l'île Rottnest, l'île
Buache, l'île Berthollet, à la terre d'Édels, en
étoient pareillement couvertes; enfin nous avons
retrouvé de ces amphibies à la terre d'Endracht,
dans la baie des Chiens-marins, à la terre de
Witt, et jusqu'au milieu des régions éqûato-
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58 DU PORT JACKSON
Haies australes. Ainsi donc il n'est, pour ainsi
dire , aucun point de ces immenses contrées qui
ne nourrisse des espèces plus ou moins grandes ,
des troupeaux plus ou moins nombreux de cette
famille de phoques, si peu connue jusqu'à pré-
sent, et qui ne sauroit manquer un jour de for-
mer une des principales coupes du règne animal.
A la tête de ces mammifères marins de l'hé-
misphère antarctique , il faut placer sans doute
le phoque à trompe (phoca proboscidea, iV".), le
plus grand et l'un des plus remarquables de tous
ceux qui sont connus. Cette espèce, à la vérité,
n'est pas absolument nouvelle; mais elle a été
jusqu'à ce jour décrite d'une manière tellement
imparfaite, elle a deux fois été si grossièrement
dessinée , que le travail de M. Lesueur et le mien
doivent recevoir un intérêt particulier de celui-là
même qu'on a fait avant nous.
Les Hollandois, dans la relation du voyage de
la célèbre flotte de Maurice de Nassau, en i6a3,
parlèrent les premiers du lion marin de l'île de
Juan-Fernandez. (Recueil des Voyages de la com-
pagnie, tom. Ill,pag. 710. )
Après eux, en 1708, Roggers publia sur ce
grand phoque des détails qu'il avoit appris d'un
malheureux Écossois nommé Selkirk, abandonné
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EN EUROPE. 5 9
pendant plus de quatre ans sur les rivages de l'île
Juan-Fernandez, et que l'amiral anglois recueil-
lit à bord de son navire.
Anson passe cependant pour avoir le premier
Eut connoître le puissant amphibie dont nous
parlons; mais la date de son voyage ne remon-
tant pas au-delà de 1742, il s'ensuit que plus
d'un siècle auparavant l'existence du phoque à
trompe étoit connue de l'Europe. Si la plupart
des observations du lord anglois sont exactes, il
n'en est pas ainsi de la figure qui les accompa-
gne; elle se ressent trop de cette époque encore
peu éloignée, où l'amour du merveilleux entraî-
noit les meilleurs esprits. Une attitude que ne
saurait jamais affecter cet animal ; une expression
de physionomie qu'il n'a pas; des mains à cinq
doigts distincts, articulés, munis chacun d'un on-
gle bien arrondi; une queue bien élégamment
retroussée, bien régulièrement découpée en
feuilles d'acanthe ; tout dans cette figure semble
avoir eu pour objet de reproduire les anciens
tritons de la mythologie grecque, ou les hommes
marins des traditions populaires.
Dom Pernetty en donna lui-même une se-
conde figure non moins incorrecte , ou , pour
mieux dire, non moins fausse.
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1
6o DU PORT JACKSON
Cook, Forster et Bougainville ont parlé de ce
phoque, observé par les navigateurs anglois sur
l'île Georgia, et par M. de Bougainvillle aux
Malôuines, où Bernard Penrose l'avoit précé-
demment rencontré. Enfin , nous devons à Dam-
pier et à Byron quelques détails sur le même
animal.
Tous les navigateurs que je viens de citer
s'accordent à lui donner le nom de lion marin ,
nom beaucoup plus convenable xaphoca jubata
du nord, à qui sa longue crinière l'avoit fait
conférer déjà depuis long-temps. D'ailleurs, plu-
sieurs autres grandes espèces de phocacés, et
tout récemment encore celle des îles Saint-Paul
et Amsterdam, ayant obtenu ce même nom, il
devient de plus en plus une source de confusion
et d'erreur ; il doit donc être rejeté pour l'animal
que nous décrivons.
En l'indiquant sous le titres pécifique de leo-
nina, Linnaeus lui donne un caractère qu'il n'eut
jamais, celui d'une crête sur le front , fronte
cristata : ce célèbre naturaliste fut évidemment
abusé par les figures inexactes d'Anson et de
Pernetty. Tous les naturalistes postérieurs à
Linnaeus ont consacré la même erreur.
Les sauvages du Port-Jackson connoissent le
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EN EUROPE, 61
phoque dont il s'agit, sous le nom de miourong.
Enfin, les pêcheurs anglois de ces rivages
l'appellent éléphant - marin ( sea - éléphant ) ;
et c'est de là que la baie de l'île King, où
ces mammifères se réunissent en plus grand
nombre , a reçu le nom de baie des Êléphans.
Cette dernière désignation , manifestement dé-
duite des proportions gigantesques de l'animal ,
de la grossièreté de ses formes, et surtout de
l'espèce de trompe qu'il porte au bout du mu-
seau ; cette désignation , dis-je , seroit assez con-
venable, si elle n'eût été déjà consacrée pour le
morse , qui l'emprunta lui-même des deux sin-
gulières défenses analogues à celles de l'élé-
phant, qu'il porte à la mâchoire supérieure.
Aucune de ces différentes dénominations ne
pouvant donc être rigoureusement employée
comme spécifique, nous avons cru devoir adop-
ter celle de phoque à trompe (phoca probosci-
dea ) , qui rappelle d'abord le caractère parti-
culier par lequel cette espèce se distingue de
toutes celles que l'on a connues jusqu'à ce
jour. (pi. 62.)
Des dimensions énormes de ao, 1$ ou même
3o pieds de longueur, et de i5 à 18 pieds de
circonférence; une couleur tantôt grisâtre, tan-
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6 2 DU PORT JACKSON
tôt d'un gris bleuâtre, plus rarement d'un brun
noirâtre; l'absence des auricules, deux lanières
inférieures longues , fortes , arquées et saillantes ;
des moustaches formées de poils durs, rudes,
très-longs et tordus comme une espèce de vis;
d'autres poils semblables, placés au-dessus de
chaque œil , et tenant lieu de sourcils ; des yeux
extrêmement volumineux et proéminens ; des
nageoires antérieures fortes et vigoureuses, pré-
sentant à leur extrémité, tout près du bord
postérieur , cinq petits ongles noirâtres ; une
queue très-courte, cachée, pour ainsi dire, entre
deux nageoires horizontalement aplaties, et plus
larges vers leur partie postérieure : tels sont
les traits qui distinguent en général le phoque
à trompe. Mais un caractère plus particulier
se trouve dans cette espèce de prolongement
du museau, ou plutôt des narines, qui a fait
imposer à cet amphibie le nom d'éléphant
marin. Lorsque l'animal est en repos, ces na-
rines, affaissées et pendantes, lui donnent une
face plus large; mais toutes les fois qu'il se
relève , qu'il respire fortement , qu'il veut atta-
quer ou se défendre, elles s'allongent et pren-
nent la forme d'un tube d'un pied de longueur
environ : non -seulement alors la partie anté-
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EN EUROPE. 63
rieure de la tête présente une figure toute diffé-
rente , ainsi qu'on peut l'observer dans le dessin
de M. Lesueur {pi. 62), mais la nature de la
voix en est également beaucoup modifiée. Les
femelles sont étrangères à cette organisation;
elles ont même la lèvre supérieure légèrement
échandrée vers le bord.
Les individus de l'un et l'autre sexe ont le
poil extrêmement ras; dans tous il est d'une
qualité trop inférieure pour que leur fourrure
puisse rivaliser avec celle de la plupart des
autres espèces de phocacés l antarctiques.
1 J'appelle phocacés ( mammalia phocacea ) tous les
animaux réunis par les naturalistes sous le nom de pho-
ques. La famille nouvelle que je propose se divise en deux
genres, distingués par la présence des aurîcules ou leur
absence; les phocacés à auricules {phocacea auriculata)
sont réunis dans un genre particulier sous le nom d'otarie
(otaria, N. ). Les phocacés dépourvus d'auricules [pho-
cacea inauriculata ) , constituent le genre des phoques pro-
prement dits (phoca 9 N. ). Dans un travail très-étendu
que j'ai préparé sur la famille des animaux marins dont je
parle, j'insiste principalement sur la nécessité des distinc-
tions que j'adopte ici , et que Buffon avoit déjà proposées.
J'y démontre aussi que tous les ouvrages systématiques
sur les phoques sont remplis des erreurs les plus graves ;
que sous un même nom les espèces les plus disparates se
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64 DU PORT JACKSON
Habitant exclusif des régions australes , le
phoque à trompe se complaît particulièrement
sur les îles désertes , de manière toutefois qu'il
semble en affectionner quelques-unes exclusi-
vement aux autres. Ainsi, dans ce même dé-
troit de Bass qui réunit les îles Furneaux, l'île
Clarke , la Préservation, les Deux-Sœurs, Water-
house, l'île Swan, le groupe de Kent, les îlots
du Promontoire , l'île King , les îles du Nouvel-
An, l'île aux Trois-Mondrains, l'île Fleurieu et
les nombreuses petites îles qui se rattachent à
ce dernier groupe , le phoque à trompe n'ha-
bite en grandes troupes que sur les îles Hunter,
l'île King et celles du Nouvel- An; à peine en
trouve-t-on quelques individus sur les Deux-
Sœurs : ils paroissent être complètement étran-
gers à l'île Maria; sur l'île des Kanguroos je
n'ai pu voir qu'une seule défense de phoque à
trouvent confondues dans certains cas, tandis que, dans
d'autres circonstances, on a, pour ainsi dire, formé de
pièces de rapport des êtres qui restent sans type dans la na-
ture. Je m'efforce surtout de constater le principe impor-
tant , que toutes les espèces connues des phocacés antarctiques
sont différentes de celles du nord, et qu'il n'en est aucune ,
dans l'un ou dans l'autre hémisphère , qui soit véritablement
cosmopolite. ( N. B. Ce travail de Péron est encore inédit
et même, je crois, à plusieurs égards incomplet. L. F. )
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EN EUROPE; 65
trompe; enfin cet amphibie n'existe pas sûr le
continent de la Nouvelle-Hollande, non plus que
sur la terre de Diémen. Les habitans de ces
deux, dernières régions ne le connoissent que
par quelques individus que les courans ou les
tempêtes repoussent sur leurs rivages. On en
observe de nombreux troupeaux à la terre de
Kerguelen, sur l'île Georgia, et à la terre des
États , où les Ànglois font habituellement la
pêche de ces animaux. Nous avons vu qu'ils exis-
tent en grand nombre sur l'île Juan-Fernandez ,
et qu'on en trouve aux îles Malouines ; mais ils
sont plus rares sur ce dernier point. Quelle que
puisse être la raison de cette préférence, qui dé-
pend peut-être de la présence ou de l'absence
des petites mares d'eau douce dans lesquelles
les phoques à trompe aiment à se vautrer, il ré-
sulte de toutes les observations faites jusqu'à ce
jour sur cet objet , que ces puissans animaux
sont confinés entre les 35 e et 55 e degrés de lati-
tude sud, et qu'ils existent dans l'océan atlan-
tique et le grand océan austral.
Non-seulement le phoque à trompe n'habite pas
indifféremment sur toutes les îles, mais encore
il ne réside pas toujours sur celles qu'il a choi-
sies de préférence. Également ennemi d'une cha-
III. 5
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66 DU PORT JACKSON
leur trop active ou d'un froid trop vif, il s'avance
avec l'hiver de ces parages, du sud vers le nord,
et retourne avec l'été, du nord vers le sud* C'est
a la mi-juin qu'il exécute sa première migration :
il aborde alors en grandes troupes sur les rivages
de l'île deKing; ces rivages en sont quelquefois
couverts, disent les pêcheurs anglois. Cette
marche régulière avait été déjà décrite par le ca-
pitaine Roggers ; il paroît même que plusieurs
phocacés du nord ont des mœurs analogues,
ainsi qu'on peut s'en convaincre par le passage
suivant de Steller, qui, ayant fait naufrage sur
111e de Bering, eut occasion d'observer plus par-
ticulièrement ces animaux : Léo et ursus mari-
ai, animalia migra ntia , eâdem ratione ut an s ère s >
cigny, etc., recessus maris et incultas instdas quœ-
rwtty quo ibi à pinguedine se Uberare, veneri in-
dulgere, et parfum edere possint ; quibus peractis,
, avium more domum repetunt. (Steller , de Bestiis
mariais, pag. agi.) On va voir que tous les dé-
tails de cette observation conviennent parfaite-
ment au phoque à trompe.
Un mois après leur arrivée, les femelles com-
mencent à mettre bas; réunies toutes ensemble
sur un point du rivage, elles sont environnées
par les mâles, qui ne les laissent plus retourner
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EN EUROPE. 67
à la mer , et qui n'y retournent plus eux-mêmes,
non-seulement jusqu'à ce qu'elles se soient déli-
vrées de leur fruit, mais encore pendant toute la du-
rée de l'allaitement. Lorsque les mères cherchent à
s'éloigner de leurs petits, les mâles les repoussent
en les mordant. Ces détails singuliers sont déjà
rapportés par Roggers; ils n'avoient pas échappé
non plus au rigoureux observateur dont nous
avons tant de fois confirmé le jugement et l'exac-
titude. « Cet animal, dit Dampier en parlant de
» de son lion marin, demeure quelquefois des
» semaines entières à terre, s'il n'en est pas
» chassé. »
Le travail du part ne dure pas plus de cinq
ou six minutes, pendant lesquelles les femelles
paroissent beaucoup souffrir; dans certains mo-
mens elles poussent de longs cris de douleur; elles
perdent peu de sang. Durant cette pénible opé-
ration , les mâles, étendus autour d'elles , les re-
gardent avec indifférence.
Les femelles ne font jamais qu'un petit; et
dans l'espace de cinq ou six ans que les pêcheurs
ont observé ces phoques sur divers points des
régions australes , ils n'ont vu qu'un seul exem-
ple de portée double. Ainsi donc, dans cette es-
pèce, on trouve une nouvelle preuve en faveur
5.
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«S DU PORT JACKSON
d'un principe généralement vrai. Le nombre des
fœtus est doutant moindre que les animaux sont
plus grands.
L'éléphant , marin en naissant a 4 ou 5 pieds
de longueur; il pèse environ 70 livres; les mâles
sont déjà plus gros que les femelles x ; du reste,
les proportions relatives des uns et des autres
n'offrent pas de différence sensible d'avec celles
qu'ils doivent avoir un jour.
Poiir donner à téter à son nourrisson , la mère
se tourne sur le côté , en lui présentant ses ma-
melles. L'allaitement dure sept ou huit semaines,
pendant lesquelles aucun membre de la famille
ne mange ni ne descend à la mer. Ce phénomène
d'une si longue abstinence n'avoit pas échappé
non plus à i'Écossois dont nous avons précé-
demment parlé, a Vers la fin du mois de juin,
» dit Roggers d'après Selkirk, ces animaux vont
» sur 111e Fernandez, pour y poser leurs petits à
» une portée de mousquet du bord de la mer, et
» ils s'y arrêtent jusqu'à la fin de septembre sans
» bouger de place, et sans prendre aucune sorte
1 Vite disproportion semblable a lieu pour le phoca ur-
sina, Lin. ( otaria ursina, N. ) : Mares partit midtiim ma-
jores eduntut. (Steller, de Bèstiis marinis , pâg. 349» )
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EN EUROPE. 6g
» de nourriture apparente. » (Roggers, tom. I,
pag. 207.) Forster avoit fait la même observa-
tion à la terre des Etats : « Ils viennent à terre
» pour engendrer sur ces cantons paisibles; ils ne
» prennent pas de nourriture pendant leur séjour
» sur la côte , qui est quelquefois de plusieurs
» semaines; mais ils deviennent maigres, et ils
» avalent une quantité considérable de pierres
» pour tenir leur estomac tendu. » (Forster,
<f voy. de Cook, tom. IV, pag. 56.) L'auteur
parle ici de Yotaria leonina, N. x
L'accroissement des nourrissons est si prompt,
que dans les premiers huit jours qui suivent la
naissance, ils gagnent 4 pieds de longueur et
IOQ livres de poids environ.
Un développement si considérable ne peut
avoir lieu qu'aux dépens de la mère, puisqu'elle
ne compense par aucune espèce d'alimens, la
déperdition de substance nourricière qui le pro-
duit; aussi maigrit- elle à vue d'œii : on en a
* Quelque singulier que puisse être le phénomène dont il
s'agit, il n'est pas cependant particulier aux grands phocacés
des régions australes ; Steller a observé quelque chose d'a-
nalogue sur le lion marin du nord ( otaria Jubata, N. ) :
Senes autem junio et julio parum vel etiam nihil omnino
comedunt, ac interea temporis valdè macilentœ evadunt.
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7 o DU PORT JACKSON
même vu périr pendant cet allaitement pénible;
mais il serait difficile de décider si elles a voient
succombé d'épuisement, ou si quelque maladie
particulière avoit causé leur mort.
Au bout de quinze jours, les premières dents
paraissent; en quatre mois elles sont toutes de-
hors. Les progressions de l'accroissement sont si
rapides, qu'à la fin de la troisième année les
jeunes phoques ont atteint la longueur de 18
à a 5 pieds, qui est le terme le plus ordinaire
de leur grandeur; dès ce moment ils ne crois-
sent plus qu'en grosseur.
Lorsque les nourrissons se trouvent âgés de
six à sept semaines, on les conduit à la mer :
les rivages sont abandonnés pour quelque temps;
toute la troupe vogue de concert, si l'on peut
s'exprimer ainsi. La manière de nager de ces
mammifères est assez lente; ils sont forcés, à
des intervalles très ^courts, de reparaître à la
surface de l'eau pour respirer l'air dont ils ont
besoin. On observe que les petits, lorsqu'ils
s'écartent un peu de la bande, sont poursuivis
aussitôt par quelques-uns des plus vieux qui les
obligent, par leurs morsures , à regagner le gros
de la famille.
Après être demeurés trois semaines ou même
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EN EUROPE. 71
un mais à la mer, soit pour familiariser leurs
petits, avec cet élément, soit pour réparer leurs
forces épuisées par une longue abstinence , les
éléphans marins reviennent une seconde fois au
rivage; ils y sont ramenés par un besoin pres-
sant, celui de la reproduction.
Je viens de dire qu'à l'âge de trois ans ces ani-
maux ont pris tout leur accroissement : alors
aussi se développe cette trompe remarquable du
mâle , dont nous avons précédemment parlé.
Jusqu'à ce moment il étoit confondu, pour ainsi
dire, avec la femelle : on peut donc regarder cet
organe comme un indice de la puissance qu'il a
acquise de multiplier.
À la voix impérieuse de l'amour, l'union com-
mune disparoît pour tout le temps que doit
durer l'ivresse qu'il inspire. Animés par les
mêmes désirs, les mâles viennent se heurter
entre eux; ils se battait avec acharnement, mais
toujours individu contre individu : ce caractère
de générosité n'est point particulier aux animaux
dont nous parlons ; on le retrouve aussi dans
l'ours marin du nord ( otaria ursina, N.) l . La
1 Si duo advenus unum pugnant , alii oppressi veniunt
in auxiliurn, indignati imparis certaminis. ( Steller, de
Bestiis marinis , pag. 35 1. )
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7 a DO PORT JACKSON
manière de combattre des phoques à trompe est
assez singulière. Les deux colosses rivaux se
traînent pesamment; ils se joignent; et se met-
tant, pour ainsi dire, museau contre museau,
ils soulèvent toute la partie antérieure de leur
corps sur leurs nageoires; ils ouvrent une large
gueule; leurs yeux paroissent enflammés de dé-
sirs et de fureur : puis> s'entre-choquant de toute
leur masse, ils retombent l'un sur l'autre, dents
contre dents, mâchoire contre mâchoire : ils se
font réciproquement de larges blessures l ; quek
quefois ils ont les yeux crevés dans cette lutte ;
plus souvent encore ils y perdent leurs défenses :
le sang coule abondamment; mais ces opiniâtres
adversaires, sans paroître s'en apercevoir, pour-
suivent le combat jusqu'à l'entier épuisement
de leurs forces. Toutefois il est rare d'en voir
quelques-uns rester sur le champ de bataille,
et les blessures qu'ils se font, quelque profondes
qu'elles soient, se cicatrisent avec une prompt>
tude inconcevable. Une telle guérison dépend
Vulnera dentibus inferunt adeb grandia et crudelia , ut
acinace inflicta videantur. ( Steller, de Bestiis marinis t
pag. 353. ) L'auteur parle 4e Yotaria ursina, N. (phoca
ufsina, Z, )
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EN EUROPE. 7 3
bien moins peut-être delà qualité de leur graisse,
comme le pensent les pêcheurs anglois, que de
l'épaisseur même de la couche qu'elle forme au-
tour de l'animal , et dont l'effet nécessaire est
de mettre les parties blessées à l'abri du contact
de l'air, en même temps qu'elle s'oppose aux
hémorragies.
Pendant ces combats meurtriers, les femelles,
indifférentes en apparence aux fureurs qu'elles
allument, attendent du sort le maître qu'il doit
leur donner. Fier de la victoire qu'il vient d'ob-
tenir , il s'avance au milieu du troupeau timide ,
s'approche de la compagne qui paroît lui con-
venir le plus : celle-ci se renverse sur le côté ; le
mâle la saisit fortement avec ses nageoires anté-
rieures, et s'applique contre son ventre... Ils
s'accouplent... Dans cet état, qui dure à peu
près douze ou quinze minutes, rien ne sauroit
les distraire; la douleur même la plus vive ne
les arracheroit point à leur union; ils ne font
entendre aucun cri , toutes leurs facultés sem-
blent anéanties par le plaisir.
Cette première jouissance ne suffit pas pour
calmer les appétits luxurieux du vainqueur; tant
qu'ils durent, il est impossible aux autres indi-
vidus d'approcher d'aucune femelle. L'amiral
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7 4 DU PORT JACKSON
Anscm avait eu déjà occasion de faire cette re-
marque importante au milieu des tribus de la
même espèce qui peuploient l'île Juan-Fer-
nandez. Il rapporte que ses matelots , compa-
rant ce phoque jaloux et despote au maître d'un
harem turc, l'avoient surnommé le bâcha. Steller,
de son côté, avoit observé la même particularité
dans les ours marins du nord x.
Chez les grands animaux qui nous occupent,
les désirs, comme chez Phomme, ne tardent pas
à s'émousser par la jouissance ; alors le sultan
jaloux abandonne le sérail à ses anciens rivaux ,
qui s'emparent des femelles à leur tour, et s'ac-
couplent indifféremment avec les unes ou les
autres.
La durée de la gestation paroît être d'un peu
plus de neuf mois; de sorte que les femelles fé-
condées vers la fin de septembre, commencent à
mettre bas, ainsi que nous venons de le dire,
vers la mi-juillet.
Cependant, à mesure que le soleil se rap-
proche de l'hémisphère antarctique, la chaleur
1 Mares poljgami sunt ; mas sœpè 8, i5 ad Sofœmeflas
habet, quas anxiè œmulabundus custodit, et vel alio tan-
tiliàm appropinquante , in furorem agitur. ( Steller, de
Bestiis marinis, pag. 349. )
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EN EUROPE. 7 5
devient plus forte : elle l'est bientôt trop pour
des animaux originaires de régions plus froides;
rien ne les retient plus sur ces rivages. A la fa*
veur de la douce température du printemps, les
femelles ont mis bas leurs petits : ceux-ci ont
été familiarisés par les mâles avec l'élément pour
lequel ils sont faits; le grand œuvre de la repro-
duction est consommé.... Toute la troupe re-
prend la routé du sud, pour y demeurer jusqu'à
l'époque où le retour des frimas doit la rame*
ner sur les rivages alors plus tempérés de l'île
Ring.
Ces émigrations périodiques ont été constatées
aussi par Selkirk, Roggers et l'amiral Anson,
pour les phoques de File Juan-Fernandez ; il faut
observer cependant qu'il en demeure toujours
un assez grand nombre sur l'île Kinget sur celles
du Nouvd-^Ln , sans qu'il soit possible de décider
avec certitude s'ils y sont retenus par quelque
infirmité, par le manque des forces indispen-
sables pour une longue navigation , ou par toute
autre disposition qui leur rende une forte cbaleur
plus nécessaire qu'au reste de la troupe.
L'habitude de ces grandes migrations de l'é-
léphant marin, quelque remarquable qu'elle
puisse être, n'est pas uniquement propre à cette
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76 DU PORT JACKSON
espèce; il est probable même qu'elle appartient
à toutes les tribus de la famille des phoques. Dé-
terminés par les mêmes besoins, ces voyages ont
lieu dans l'un et l'autre hémisphère à des épo-
ques analogues; et telle est, à cet égard, la con-
formité de mœurs qui existe entre les phoques
du nord observés par Steller, et ceux que je dé-
cris, qu'on peut croire que ces mœurs sont com-
munes à la généralité de ces animaux amphi-
bies ». .
Nous venons de voir tout ce qui concerne les
éléphans marins sous le rapport de leur associa-
tion générale; il me rpste à présenter plusieurs
traits non moins curieux de leurs habitudes.
La plupart des phocacés connus préfèrent les
rochers pour leur habitation ; le phoque à trompe ,
au contraire, se trouve exclusivement sur les
plages sablonneuses; il recherche le voisinage de
■ Propter securum veneris otium , ab ursis marinis ( ota-
riis ursinis , N. ) eliguntur septentrionalia et incultœ hœ
insulœ inter Américain et Asiam, magno numéro a gradu
latitudinis 5o ad 56 sitœ , et ut matres junio mense ibidem
pariant y acpostpartum dulci otio vires reparent , partus
autem ibi nutriatur , adoleseat tantùm intra très menses , ut
parentes domum autumno revertentes, sequi valeat.(Steh
1er, op. cit. pag. 348. )
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EN EUROPE. 77
l'eau douce, dont il peut se passer, il est vrai,
mais dans laquelle les animaux de cette espèce ai-
ment à se plonger, et qu'ils paroissent humer avec
plaisir. Ils dorment indifféremment étendus sur
le sable , ou flottans à la surface des mers. Lors-
qu'ils sont réunis à terré en grandes troupes pour
dormir , un ou plusieurs individus veillent cons-
tamment : en cas de danger, ceux-ci donnent
l'alarme au reste de la bande ; alors tous ensemble
s'efforcent de regagner le rivage pour se jeter au
milieu des flots protecteurs. Rien n'est plus sin-
gulier que leur allure; c'est une espèce de ram-
pement, dont les nageoires antérieures sont les
seuls mobiles; et leur corps dans tous ses mou-
vemens, paroît trembloter comme une énorme
vessie pleine de gelée, tant est épaisse la couche
de lard huileux qui les enveloppe, et dont j'au-
rai bientôt à parler. Non-seulement leur allure
est lente et pénible , mais encore tous les quinze
ou vingt pas ils sont forcés de suspendre leur
marche, haletant de fatigue et succombant sous
leur propre poids; si, dans le moment de leur
fuite, quelqu'un se porte au-devant d'eux, ils
s'arrêtent aussitôt; et si, par des coups répétés,
on les force k se mouvoir, ils paroissent souf-
frir beaucoup; ce qu'il y a de plus remarquable
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7 8 DU PORT JACKSON
dans cette circonstance, c'est que la pupille de
leurs yeux, qui dans l'état ordinaire est d'un vert
légèrement bleuâtre , devient alors d'une cou-
leur de sang très -foncée. Malgré cette lenteur
et cette difficulté de leur mouvement progres-
sif, les phoques à trompe parviennent sur file
King à franchir des dunes de sable de 1 5 à 20
pieds d'élévation, au-delà desquelles se trouvent
de petites mares d'eau douce. Ces animaux
savent suppléer par la patience et l'obstina-
tion à tout ce qui leur manque d'adresse et d'a-
gilité.
Le cri des femelles et des jeunes mâles res-
semble assez bien au mugissement d'un bœuf
vigoureux; mais dans les mâles adultes, le pro-
longement tubuleux des narines donne à leur
voix une telle inflexion , que lé cri de ces derniers
a beaucoup de rapport, quant à sa nature, avec
le bruit que fait un homme en se gargarisant.
Ce cri rauque et singulier se fait entendre au
loin ; il porte avec lui quelque chose de sauvage
et d'effrayant : et lorsqu'au milieu des nuits ora-
geuses dont j'ai parlé dans le précédent chapitre,
nous nous trouvions éveillés en sursaut par les
hurlemens confus des nombreux colosses qui
couvroient les plages voisines de nos tentes,
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EN EUROPE. 79
nous avions peine à nous défendre d'un senti-
ment de trouble , que la certitude seule de la
foiblesse réelle de ces animaux pouvoit dis-
siper.
Si les émigrations périodiques du phoque à
trompe prouvent évidemment qu'il répugne aux
chaleurs trop fortes , il est une autre particula-
rité de ses habitudes qui l'annonce également.
Lorsqu'un de ces animaux repose étendu sur la
plage , et que la force des rayons du soleil l'in-
commode, on le voit soulever à diverses reprises,
avec ses larges nageoires antérieures, de grandes
quantités de sable humecté par l'eau de la mer,
et le jeter sur son dos jusqu'à ce qu'il en soit
entièrement couvert. C'est alors surtout qu'on
seroit tenté avec Forster de prendre les élé-
phans marins pour autant de grosses roches.
La plupart des sens extérieurs paraissent être
peu subtils dans ces amphibies. L'aplatissement
de l'œil, la densité très-remarquablè de l'hu-
meur vitrée , observée déjà par M. de Labillar-
dière,,la densité non moins extraordinaire du
cristallin, tout annonce que l'organe de la vision,
parfaitement approprié à la nature du fluide dans
lequel ces animaux sont surtout destinés à vivre,
est par cela même peu propre à les bien gui-
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8o DU PORT JACKSON
der dans un autre élément : aussi ne peuvent-ils,
en sortant de la mer, distinguer les objets qu'à
de très-petites distances. D'un autre côté , le dé-
faut d'auricules contribue peut-être à l'imperfec-
tion de leur ouïe, qui paroît être assez mauvaise.
Les éléphans marins sont d'un naturel extrê-
mement doux et facile; on peut errer sans
crainte parmi ces animaux; on n'en vit jamais
chercher à s'élancer sur l'homme, à moins qu'ils
ne fussent attaqués ou provoqués de la manière
la plus violente. Ce n'est pas seulement sur le
rivage qu'ils se présentent avec ce caractère de
douceur et d'innocence; souvent, m'ont dit les
pêcheurs, de jeunes phoques d'une espèce infi-
niment plus petite que la leur, viennent nager
au milieu de ces monstrueux amphibies, sans
que ceux-ci fassent le moindre mal à ces débiles
étrangers. Les hommes eux-mêmes peuvent im-
punément se baigner dans les eaux où les élé-
phans se trouvent réunis, sans en avoir rien à
redouter, et les pécheurs sont accoutumés à le
faire. Il paroît aussi que ces animaux sont sus-
ceptibles d'un véritable attachement, et d'une
sorte d'éducation particulière. Dans les premiers
temps de leur arrivée sur l'île, un des pêcheurs
anglois ayant pris en affection un de ces mam-
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EN EUROPE. 81
mifères, obtint de ses camarades qu'on ne feroit
aucun mal a son protégé. Long-temps, au mi-
lieu du carnage, ce phoque vécut paisible et
respecté. Tous les jours le pêcheur s'approchoit
de lui pour le caresser, et dans peu de mois il
étoit si bien parvenu à l'apprivoiser, qu'il pou-
voit impunément lui monter sur le dos, lui en-
foncer le bras dans la gueule, le faire venir en
l'appelant; en un mot, cet animal docile et bon
faisoit tout pour son protecteur, et souffroit tout
de sa part sans jamais s'offenser de rien. Mal-
heureusement ce pêcheur ayant eu quelque lé-
gère altercation avec un de ses camarades,
celui-cî, par une lâche et féroce vengeance,
tua le phoque adoptif de ôon adversaire. Ce
n'est pas seulement l'éléphant marin qui se dis-
tingue par ce caractère d'intelligence et de dou-
ceur; la plupart des autres espèces de la même
famille le partagent avec lui, et les auteurs
nous ont conservé plusieurs traits pareils à celui
que je viens de rapporter >. Quelque bons et
i Phocœ accipiunt disciplinant , voceque pariter et visu
populum (in spectaculis exhibitœ) salutant incondito fre-
mitu; nomine vocatœ respondent. (Varinus; vid. Rondelet,
pag. 833.)
Vidi ego in hdc urbe ( Bononiâ ) Vitulum marinum sic
III. G
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8 2 DU PORT JACKSON
quelque paisibles que soient les phoques à
trompe, on peut douter cependant qu'ils le
soient assez pour souffrir le traitement que Pen-
a circumforaneo, a quoper totam Europam trahebatur, ins-
titutum, ut ad nomen eujusvis principis ckristiani, ceu gau-
dio ajfectus, nescio quid voce obstreperet ; et contra,
nominato vel Turcd, vel heretico aliquo, plane obmutes-
cereL Quomodo canes terrestres etiam soient institut. (Ulys-
ses Aldrovandus , de Cetis , pag. 7*5. )
De nos jours ( en 1777 ), il parut à Nîmes un phoque de
plus de 6 pieds de longueur , à l'égard duquel M. Sabarot
de la Vernière, médecin de cette ville, s'empressa d'adresser
à M. de Buffon les détails suivans : « Docile à la voix de son
» maître, il prenoit telle position qu'il lui ordonnoit ; il s ele-
» voit hors de l'eau pour le caresser et le lécher , iléteignoit
» une chandelle du souffle de ses narines ; son conducteur se
» couchoit auprès de lui lorsqu'il étoit à sec, etc. » (Buffon 9
Supplément, tom. VI, pag. 319.)
I^fin , Buffon lui-même a fait des observations analogues
sur le fameux phoque à ventre blanc (phoca leucogas*
ter, N. ) qui fit l'étonnement de tout Paris. « Le regard de cet
» animal, dit M. de Buffon, est doux, et son naturel n'est
» point farouche , ses yeux sont attentifs et semblent annon-
» cer de l'intelligence; ils expriment du moins ses sentimens
» d'affection et d'attachement pour son maître, auquel il
» obéit avec toute complaisance. Nous l'avons vu s'incliner
» à sa voix , se rouler , se tourner , lui tendre une de ses na-
» geoires antérieures, se dresser en élevant son buste; il
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EN EUROPE. 83
rose assure leur avoir été fait par ses matelots.
« Ils montaient, dit-il, sur ces animaux comme
» sur des chevaux; et quand ils n'alloient pas
» assez vite, ils leur faisoient doubler le pas en
» les piquant à coups de stylet ou de couteau, et
» leur faisant même des incisions dans la peau. »
Pour ce qui concerne la durée de la vie du
phoque à trompe, les Ànglois n'ont pu me don-
ner, à la vérité, des notions bien précises à cet
égard; mais ils sont portés à croire, d'après le
grand nombre d'individus qu'ils voient mourir,
» répondoit à sa voix ou à ses'signes par un son rauque , qui
» sembioit partir du fond de la gorge. On pouvoit impunément
» lui mettre la main dans la gueule , et même se reposer sans
» crainte auprès de lui , et appuyer le bras ou la tête contre,
» la sienne. Lorsque son maître l'appeloit, il lui répondoit ,
•» quelque éloigné qu'il fût : il sembioit le chercher des yeux
» lorsqu'il ne le voyoit pas ; et dès qu'il l'apercevoit après
» quelques momens d'absence , il ne manquoit pas de lui
» témoigner sa joie par une espèce de gros murmure »
( Buffon, Suppl. tom. Vl>pag. 3io.)
En général , tous ces animaux ont une physionomie si
douce et si bonne, que je ne doute guère qu'il ne fut possible,
en les apprivoisant, de renouveler quelques-uns des pro-
diges que l'antiquité nous a transmis au sujet des dauphins ,
prodiges qui me paroissent , pour la plupart , ne pouvoir
convenir qu'à des phoques.
6.
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84 DU PORT JACKSON
naturellement sur les rivages, que le terme
moyen de leur existence ne va guère au-delà
de vingt-cinq oii trente ans. Nous retrouvons
donc encore ici une nouvelle preuve de cette?
règle généralement admise : La durée de l'exis-
tence est proportionnelle au temps du dévelop-
pement; elle est d'autant moindre qu'il est plus
rapide.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans la
période qui termine la carrière des animaux
dont nous parlons, c'est qu'aussitôt qu'ils se
sentent malades, ils quittent les flots, s'avancent
dans l'intérieur de l'île plus loin qu'à l'ordi-
naire, se couchent au pied de quelque arbris-
seau et y restent jusqu'à leur mort, sans retour-
ner à la mer, comme s'ils vouloient quitter la
vie dans les mêmes lieux où ils l'ont reçue. Ce
qui fait présumer aux pêcheurs que la fin de
ces animaux est naturelle en ce cas, c'est que,
sans aucune trace de blessure ou de contusion ,
ils paroissent beaucoup souffrir, et meurent ef-
fectivement au bout de quelques jours. Steller
avoit fait de semblables observations sur la mort
des ours marins du nord h
i Quot annis permulti ursi marihi ( otariœ utsincb , .ST.),
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EN EUROPE. 85
Au milieu des mers orageuses qu'ils habitent,
les phoques à trompe ont d'autres chances à re-
douter que celles des maladies ou de la vieillesse.
Quelquefois , surpris par la tempête , entraînés
par les courans et par les vagues, ils se trouvent
précipités contre les rochers et mis en pièces.
J'ai vu moi-même dans cette nuit terrible où
notre vaisseau perdit ses ancres, sa chaloupe, et
courut les plus grands dangers; j'ai vu, dis-je,
deux de ces animaux brisés sur les masses de
granit qui forment la pointe Plumier dans la baie
cjes Éléphans.
D'autres périls les attendent au fond des eaux.
Dans certains cas, disent les pêcheurs, on les
voit inopinément sortir tout épouvantés du sein
de l'océan : plusieurs sont couverts d'énormes
blessures; ils perdent des flots de sang; leur
effroi concourt avec ces plaies à. prouver qu'ils
ont été poursuivis par un ou plusieurs ennemis
redoutables. Quels peuvent être ces terribles
adversaires? Les pêcheurs conviennent unani-
suâ sponte senio confecti in kdc insulâ ( Beringii scilicet )
pereunty ità ettotinpugnâ cadunt , et ab inflictis vulneribus
obeunt 9 ut in aliquibus locis totum littus ùssibus et calvariis
coopcriatur, veluti ingentia prœlia ibi commissa fuerint.
( Steller, op. cit. pag. 358. )
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86 DU PORT JACKSON
mement qu'aucun animal connu ne pourrait
faire des blessures si larges, si profondes : ils
présument seulement que ces monstres habitent
loin des côtes et dans les abîmes de la mer, at-
tendu qu'ils n'en ont jamais pu découvrir la
moindre trace; ils ajoutent que c'est sans doute
pour en préserver leurs petits , que les phoques
à trompe les empêchent, avec tant de soin,
de trop s'avancer au large, et de plonger trop
profondément , ainsi que nous l'avons déjà ob-
servé.
Un ennemi bien plus redoutable attend ces
animaux sur la terre... c'est l'homme... Nous
avons eu occasion de rapporter que quelques
individus étoient entraînés par les courans et les
tempêtes sur le continent de la Nouvelle^HoU
lande ou sur la terre de Diémen. Aussitôt que
les sauvages de ces régions viennent à en dé-
couvrir un, ils l'enveloppent : vainement celui-ci
tente de regagner le rivage; toute retraite lui est
interdite : armés de longs morceaux de bois en-
flammés par un bout, les sauvages assiègent le
malheureux naufragé ; à peine il a entr'ouvert la
gueule pour présenter les seules armes qu'il
reçut de la nature , qu'on lui enfonce à la fois
dans la gorge plusieurs de ces torches ardentes.
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EN EUROPE. 87
Le géant amphibie pousse de longs mugisse-
mens, agite avec violence son énorme masse, et
meurt bientôt suffoqué par le défaut de respira-
tion et par la douleur. Alors des cris de joie
s'élèvent de toutes parts ; on ne pense plus qu'à la
curée : les féroces vainqueurs se groupent au-
tour de leur victime; on la déchire de tous les
côtés à la fois; chacun mange, dort, se réveille ,
mange et dort encore. L'abondance- avoit réuni
les tribus les plus ennemies entre elles ; les haines
paroissoient éteintes ; mais dès que les derniers
lambeaux corrompus de leur proie ont été dé-
vorés , les ressentimens se réveillent , et des
combats meurtriers terminent ordinairement ces
dégoûtantes orgies. Il y a quelques années que
dans les environs du port Jackson une double
scène de cette nature eut lieu parmi les sauvages
du comté de Cumberland, à l'occasion d'une ba-
leine énorme qui y avoit échoué , et sur les
ossemens de laquelle ils s'entr'égorgèrent.
Les animaux dont nous parlons, guidés par
un sage instinct, avoient su jusqu'à ce jour se
dérober à la fureur de l'espèce humaine. Loin des
lieux qu'elle habite, retirés sur des îles sauvages
et solitaires, ces grands phoques pouvoient, sans
ennemis, sans alarmes, y multiplier et y croître
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88 DU PORT JACKSON
à l'envi... tout est changé désormais pour eux ;
et s'il leur fut possible de trouver un $bri contre
la voracité des habitans de ces climats, ils
n'échapperont point à l'avidité mercantile, qui
paroît avoir juré l'anéantissement de Jeur race...
En effet, les Anglois ont envahi ces retraites si
long-temps prptectrices : ils y ont organisé par?
tout des massacres, qui ne sauroient manquer
de faire éprouver bientôt un affaiblissement
sensible et irréparable à la population de ces
animaux.
Les pêcheurs Anglois se servent pour les tuer,
d'une lance de 12 à i5 pieds de longueur, dont
le fer, extrêmement ^céré, n'a pas moins de 24 à
3o pouces: ils saisissent avec adresse l'instant
où l'animal, pour se porter en avant, soulève sa
nageoire antérieure gauche; c'est sous cette par-
tie que la lance est plongée de manière à percer
le cœur; et les hommes chargés de cette opéra-
tion cruelle y sont tellement exercés, qu'il leur
arrive rarement de manquer leur coup. Le mal-
heureux amphibie tombe aussitôt, eu perdant
des flots de sang.
Quelque doux et quelque paisibles que soient
habituellement ces animaux, il est nécessaire
toutefois d'épier avec la plus grande attention
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EN EUROPE. 89
leurs mouvçmens lorsqu'on veut les frapper;
comme s'ils pressentaient la fin, qu'on leur pré-
pare, ils réunissent toute leur vigueur pour s'é-
lancer contre leurs meurtriers. L'amiral Ànson
perdit un de ses matelots, qui mourut peu de
jours après avoir eu le crâne fracassé par un pho-
que en furie. Mais, en général, la défense que ces
amphibies peuvent opposer est bien foible; leur
masse énorme ne sert qu'à les embarrasser, et
leurs dents n'ont de redoutable que l'apparence.
Vainement ils entrouvrent, comme par instinct,
une gueule monstrueuse, hérissée de crochets me-
naçans; ces armes, si terribles par elles-mêmes,
sont mises en mouvement par des leviers si
lourds et si grossiers , que l'animal ne sauroit en
retirer à terre d'autre avantage que celui de l'ef-
froi que leur première vue peut inspirer.
Rarement les femelles des phoques opposent
la violence; elles ont reçu d'autres armes, mais
plus impuissantes encore que celles des maies.
À peine elles se voient attaquées, qu'elles cher-
chent à fuir; si la retraite leur est interdite, elles
s'agitent avec violence ; leur regard porte l'ex-
pression du désespoir; elles fondent en larmes.
J'ai vu moi-même une de ces jeunes femelles en
verser abondamment, tandis qu'un de nos ma-
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9 o DU PORT JACKSON
telots, homme méchant et cruel, s'amusoit, toutes
les fois qu'elle vouloit entr'ouvrir la gueule, à lui
casser les dents avec le gros bout d'un des avirons
de notre chaloupe : ce pauvre animal inspiroit la
pitié; toute .sa gueule étoit en sang, et les larmes
lui ruisseloient des yeux. Steller, cet habile obser-
vateur des phoques de l'hémisphère boréal, a
fourni des détails curieux sur les mêmes signes
de douleur que donnent aussi les ours marins
(otaria ursina , TV.). Une femelle venoit d'être
battue par un mâle : « cette malheureuse , dit
» Steller, rampoit devant lui comme un ver; elle
» le baisoit (exosculabatur), et répandoit des
» larmes tellement abondantes, qu'elles couloient
» comme d'un alambic sur sa poitrine, et l'inon-
» doient. » (De Bestiis mariais , pag. 353.) '
Il est dans les massacres dont nous venons de
parler une circonstance qui dément ce caractère
de générosité par lequel les phoques à trompe
se distinguent , et qui paroît surtout en opposi-
* Ailleurs, en parlant d'un mâle, Steller ajoute : Simili
moreutfœmeUa,adeo largiterlacrymabatur, ut totumpectus
adpedes usque lacrymis inundaret y quodetpost gravia in~
fiicta vulnera contingit, vel post gravera iUatam injuriant
quant ulcisci nequiu Observavi pkocas captas simili ratione
lacrymari. ( Steller , op. cit. pag. 353. )
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EN EUROPE. 91
tion avec le principe qui tient ces animaux réu-
nis en famille : c'est la froide indifférence qu'ils
affectent alors les uns pour les autres; non-seu-
lement, en effet, ils ne cherchent point à se dé-
fendre réciproquement, mais encore ceux qui
survivent n'ont pas même Pair de s'apercevoir
de ce qui se passe autour d'eux.
Quand ils ne tombent pas immédiatement sous
le coup qu'on leur porte, mais qu'ils se sentent
grièvement blessés, au lieu de retourner à la mer,
ils se traînent dans l'intérieur des terres, aussi
loin que leurs forces peuvent le leur permettre;
il se couchent au pied d'un arbre, et y restent
jusqu'à la mort. Cette habitude singulière , que
nous avons indiquée déjà en parlant des maladies
du phoque à trompe, se retrouve dans le lion
marin du nord (phocajubata, Lin.). Alors même
qu'il vient d'être blessé mortellement dans les
flots, il en sort pour venir mourir sur le conti-
nent. (Steller, op. cit., pag. 36a.) Kracheninni-
kow a fait la même observation sur les phocacés
du Kamschatka. {Voyez son Histoire du Kams-
chatka, tom. I er , pag. 287.)
Quelque facile et quelque prompte que puisse
paroître la manière dont les pêcheurs anglois
tuent les éléphans marins , elle n'est cependant
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92 DU PORT JACKSON
pas la plus expéditive ni la plus simple ; les pê-
bheurs même ne l'emploient que pour déter-
miner une effusion de sang qui doit contribuer
à rendre meilleure l'huile qu'ils préparent. En
effet, ce qu'on auroit peine à croire, si les na-
vigateurs n'en avoient répété l'observation sur
presque toutes les espèces de phoques , sans en
excepter celle dont nous parlons, c'est qu'il suffit
de quelques coups , et parfois d'un seul coup
de bâton appliqué fortement sur le bout du
museau de ces amphibies , pour les tuer à
l'instant. Les anciens connoissoient déjà cette
fragilité de l'existence des phoques.
Non hami pénétrant phocas, saevique tridentes...-
In caput incutiunt, et circùm tempora puisant
Nam subitâ pereunt capitis per vulnera morte.
Oppianus.
« La pêche de ces animaux, dit Frézier, est
» très-facile; on en approche sans peine sur terre,
» et on les tue d'un seul coup sur le nez. » ( Fré-
zier, Voyage à la mer du Sud, in-4°, pag. 74
et 75. )
En voyant un matelot féroce, armé d'un lourd
bâton , courir quelquefois pour s'amuser au mi-
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EN EUROPE. 9 3
lieu de ces troupeaux marins , assommant autant
de phoques qu'il en frappe, et s'entourer en
peu de temps de leurs cadavres, on ne peut
s'empêcher de gémir sur l'espèce d'imprévoyance
ou de cruauté de la nature , qui semble n'avoir
créé des êtres si puissans , si doux et si malheu-
reux, que pour les livrer en marâtre à tous les
coups de leurs ennemis... C'est d'ailleurs un des
phénomènes les plus singuliers de la physio-
logie animale, que cette espèce de foudroiement
des phoques par un seul coup de bâton sur le
museau.
En ouvrant l'estomac de ceux qu'on vient de
tuer , on y trouve ordinairement un grand
nombre de becs de seiches, beaucoup de fucus,
de pierres ou de gravier -, jamais on n'y aperçoit
des débris de poisson ou de tout autre animal
osseux. Je dois observer ici que, malgré l'assertion
de quelques anciens voyageurs, il n'est pas vrai
que ces animaux paissent l'herbe du rivage , ou
même broutent le feuillage de certains arbres ;
les pêcheurs anglois m'ont assuré que le fait
étoit absolument controuvé , et nous n'avons
nous-mêmes jamais rien vu de pareil. Au sur-
plus, les expériences directes de Pages à ce sujet
sont plus que suffisantes pour montrer toute
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94 DU PORT JACKSON
l'invraisemblance de cette assertion. (Pages,
Mémoire sur les phoques, )
A Fégard des pierres qu'on a coutume de ren-
contrer dans l'estomac du phoque à trompe, cet
animal a cela de commun avec la plupart des
phocacés connus. Quelquefois même ces pierres
sont si nombreuses et si grosses , qu'on a peine
à concevoir comment les parois de l'estomac qui
les contient ne sont pas déchirées par leur pe-
santeur. Votaria cinerea^N.^ de l'île des Kangu-
roos, m'a offert en ce genre une particularité
remarquable ; trente -trois pierres de diverses
grosseurs étoient accumulées dans l'estomac d'une
seule otarie. Forster avoit fait une observation
non moins singulière : « Nous reconnûmes avec
» surprise, dit-il, que les estomacs de plusieurs
» de ces animaux étoient remplis de dix ou douze
» pierres rondes et pesantes, chacune de la gros-
» seur des deux poings. » ( Forster , a e voyage
de Cook , tom. IV , pag. 56. )
La faculté extraordinaire qu'ont les phocacés
de vivre presque indifféremment au milieu de
l'atmosphère ou dans le sein des eaux , a fixé
depuis long-temps l'attention des physiciens et
des naturalistes. Buffon avoit cru pouvoir en
assigner la cause dans l'ouverture du trou de
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EN EUROPE, 9 5
Botal, qui, suivant ce grand homme, persistait
dans les animaux de cette famille, tandis qu'elle
s'oblitère dans les autres mammifères, aussitôt
que la circulation pulmonaire a remplacé celle
du cordon ombilical. Tout le monde connoît
cette ingénieuse théorie de BufFon , et les expé-
riences curieuses qu'il fit sur divers fœtus pour
l'appuyer ou pour la défendre. Malheureusement
le fait principal, s'il existe dans quelque espèce,
est bien loin d'être général ; et dès lors la sup-
position du célèbre naturaliste françois devient
insuffisante. En effet, M. de Labillardière, Stel*
1er et plusieurs autres observateurs avoient déjà
constaté l'occlusion du trou de Botal dans di-
verses espèces de phoques, et je l'ai reconnue
moi-même dans cinq espèces nouvelles des mers
du sud.
Ce n'est pas sous le rapport de la qualité de
leur chair, que des chasses régulières ont été di-
rigées contre les éléphans marins; elle est non*
seulement fade, huileuse, indigeste et noire,
mais encore il est presque impossible de la reti-
rer du milieu des couches de graisse qui l'enve-
loppent. La langue seule fournit un aliment assez
bon ; les pêcheurs salent ces langues avec soin ,
et les vendent au prix des meilleures salaisons.
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9 6 DU PORT JACKSON
Nos matelots mangeoient aussi le cœur; mais la
chair m'en a paru très-serrée , très-dure et très-
indigeste. A l'égard du foie, qu'on recherche dans
plusieurs espèces de phocacés, il paroît avoir
dans l'éléphant marin quelque qualité nuisible;
car les pêcheurs anglois, ayant voulu essayer de
s'en nourrir, éprouvèrent un assoupissement in-
vincible, qui dura plusieurs heures, et qui s'est
renouvelé toutes les fois qu'ils ont voulu goût.er
de ce perfide aliment.
La graisse fraîche du phoque à trompe jouit
aussi parmi les pêcheurs d'une grande réputa-
tion pour la guérison des plaies ; c'est à cette;
substance qu'ils attribuent la cicatrisation rapide
des blessures profondes que ces animaux se font
entre eux, ou qu'ils reçoivent de leurs ennemis.
Les Anglois eux-mêmes n'emploient pas d'autre
moyen contre les coupures journalières et sou-
vent, très-grandes qu'ils se font en dépouillant
ces animaux, en dépeçant leur graisse, etc.; et
rien n'est comparable, disent-ils, à la prompti-
tude avec laquelle ces coupures guérissent.
La peau du phoque à trompe présente de plus
grands avantages que toutes les parties dont je
viens de parler. Si, par la nature de son poil très-
court et très-rude, elle se trouve exclue de la
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EN EUROPE. gy
classe des fourrures proprement dites, son épais-
seur et sa force la rendent très-recommandable
pour d'autres ouvrages domestiques: on l'emploie
à couvrir de grandes et fortes malles; ou l'es-
time surtout convenable pour les harnois des
chevaux et des voitures. Malheureusement celles
des individus vieux, et dès lors les plus pré-
cieuses par leurs dimensions et par leur force,
sont les plus mauvaises , à cause des nombreuses
et larges cicatrices dont elles se trouvent cou-
vertes.
Les petits avantages dont je viens de parler
entrent pour peu de chose dans le but essentiel
des établissemens anglois sur ces rivages. C'est à
la graisse seule des éléphans marins que les ar-
mateurs britanniques en veulent; elle est seule
l'objet immédiat de leurs entreprises et de leurs
expéditions lointaines : elle le mérite bien à tous
égards, soit par son abondance, soit par la fa-
cilité de sa préparation, soit enfin par la qualité
de l'huile qu'elle fournit. En effet, égal pour les
dimensions à plusieurs grands cétacés, le phoque
à trompe ne leur cède nullement pour l'épais-
seur de la couche du lard qui l'enveloppe. Anson
n'a point exagéré lorsqu'il a dit qu'elle étoit de
plus d'un pied. Aussi la quantité d'huile qu'Un
III. 7
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98 DU PORT JACKSON
seul de ces animaux peut fournir, est-elle prodi-
gieuse. Les pêcheurs l'estiment, pour les plus
gros individus, de i4 à i5oo livres.
Aussitôt que l'animal est tué, on le dépouille;
puis, avec de larges tranchoirs bien acérés, on
enlève la graisse par longues bandes, à peu près
comme cela se pratique pour le dépècement de
la baleine : on coupe ensuite cette graisse en pe-
tits cubes, et on la fait fondre à petit feu dans
d'immenses chaudières dressées à cet effet sur
le rivage ; lorsqu'elle a reçu le degré de cuisson
jugé nécessaire, on la coule dans des tonneaux.
Toute cette opération est si facile et si prompte,
que les dix hommes établis sur l'île King pou-
voient aisément par jour faire 3ooo livres
d'huile, y compris le temps de la chasse, du dé-
pouillement, du dépècement et du transport.
Aussi toutes les futailles qu'on avoit remises à
ces hommes étoient- elles pleines depuis long-
temps lorsque nous arrivâmes à File King, et
le chef de cet établissement se plaignoit de ce
que ses armateurs ne lui fournissoient pas la
vingtième partie de celles qu'il auroit pu remplir.
La quantité de substance oléagineuse qu'on re-
tire de chaque éléphant marin est assez con-
stamment proportionnée au volume de l'animal
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EN EUROPE. 99
quels que soient d'ailleurs son sexe et son âge;
mais elle est' infiniment moindre dans tous les
individus à cette époque singulière de la mise-
bas et de la lactation, où les mâles et les femelles
restent plusieurs semaines de suite sans prendre
aucune nourriture. Quant à la qualité, on n'ob-
serve aucune différence bien sensible entre l'huile
fournie par les jeunes ou par les vieux, par les
mâles ou par les femelles : chez tous elle est éga-
lement bonne. Roggers, An son, Pernetty, Forster,
Coréal, etc., s'accordent à la vanter, et vérita-
blement elle est encore au-dessus des éloges qu'ils
en ont faits. Préparée par les pêcheurs anglois,
l'huile du phoque à trompe est limpide, inodore,
et ne contracte point ce goût rance dont on ne
sauroit jamais dépouiller l'huile de baleine ou de
poisson. Employée pour les alimens de quelque
nature qu'ils soient, elle ne leur communique au-
cune saveur désagréable; elle fournit à la lampe
une flamme extrêmement vive et pure* sans faire
de fumée, sans exhaler l'odeur infecte de la plu-
part des huiles animales; enfin elle dure plus que
les autres produits de même nature; car la sei-
zième partie d'une pinte suffit pour entretenir
une mèche ordinaire pendant douze heures. Ces
détails m'avoient été communiqués par les pê-
7-
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îdo DU PORT JACKSON
cheursanglois, et nous avons pu nous-mêmes en
reconnoître l'exactitude sur celle que leur chef >
le brave Cowper, nous força d'accepter à notre
départ i. Toute cette huile est destinée pour
l'Angleterre, où on l'emploie à divers usages
économiques, maïs particulièrement dans les
manufactures de drap, pour adoucir les laines;
elle s'y vend, nous ont dit les pécheurs, 6 shil*
lings 6 pences (8 francs i3 centimes) le gallon a .
i « Nous gardâmes pour la friture l'huile qu'on retire de
» ces animaux jeunes ( il parle des éléphans marins ) , et nous
» la trouvâmes aussi bonne que l'huile d'olive. » ( Voy. de
Coréal, tom. I er , pag. 180. )
On peut appliquer à cette huile tout ce que Steller dit de
celle de la vache marine, ou mainate du nord. Pinguedo
crassa, grandulosa, consistais, candida : soliverd exposita
butyri maïalis instar flavescens : ut gratis s imi odoris, ita et
saporis est , adeô ut cum nulla marinorum animalium con-
fundenda; quin imà quadrupedum adipi longé anteponenda.
Prœter quant enim quàd diutissimè, etiam calidissinds
diebus y conservari potest 9 nec rancorem autfœtorem uUum
contrahit; excocta, ita dulcis est et sapida , ut omne butyri
desiderium excusserit, sapore fermé ad oleum amjrgda-
larum dulcium accedit, iisdemque usibus omnibus quibus
butyrum, destinari potest. Inlampade clarè absquefumo ac
fœtore ardet. ( Steller, op. cit. pag. 3i8 )
2 Cette mesure équivaut à peu prés à quatre pintes, me-
sure de Paris.
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EN EUROPE. 101
11 paroît certain, d'après les observations de
Mortimer, que l'importation en Chine de cette
substance seroit très-avantageuse; et je ne doute
nullement qu'elle ne devienne bientôt' pour
les Anglois un nouvel et précieux objet d'é-
change.
Quoi qu'il en puisse être de ce dernier aperçu,
la pêche des éléphans marins offre tant de faci-
lité, elle exige si peu de capitaux, elle assure des
bénéfices si considérables , que tout a concouru
depuis quelques années à lui donner un déve-
loppement rapide dans les régions australes.
Déjà sur l'île de King et sur celles du Nouvel-An
deux pêcheries sont en pleine activité; une troi-
sième existe à la terre de Kerguelen; un qua-
trième établissement de ce genre se trouve, m'a-
t-on dit, sur la terre australe de Sandwich;
d'autres viennent de se former à la terre des
États \ Les Malouines ne sont plus étrangères
aux pêcheurs anglois; et de nouvelles troupes de
ces hommes actifs ne sauraient manquer de se
fixer bientôt sur l'île Juan-Fernandez , s'ils n'y
sont pas prévenus par les Espagnols*
Ainsi donc cette grande espèce de phoques va
1 Barrow, Nouveau Voyage en Afrique, Introduction.
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ioa DU PORT JACKSON
se trouver attaquée sur tous les points à la
fois; elle va subir partout des pertes effrayantes ,
et qui deviendront de plus en plus irréparables.
11 ne tui restera pas même la ressource qu'ont
les baleines, celle de pouvoir, en se réfugiant
au milieu des glaces des pôles , s'entourer contre
l'homme des horreurs de la nature. En effet,
une douce température est absolument néces-
saire aux phoques : la terre est leur séjour habit
tuel; après avoir été le berceau de leur existence,
elle devient le théâtre de leurs amours, elle
reçoit leurs derniers soupirs... Avec de pareils
besoins , comment pourroient-ils se soustraire à
la poursuite de leur principal ennemi?... Pour
eux, plutôt encore que pour les baleines, doit
se réaliser sans doute cette éloquente prédiction
de l'un de mes premiers et de mes plus chers
professeurs : « Cette grande espèce s'éteindra
» comme tant d'autres; découverte dans ses re-
» traites les plus cachées, atteinte dans ses asiles
» les plus reculés , vaincue par la force irré-
» sistible de l'intelligence humaine, elle dispa-
» roîtra de dessus le globe : on ne verra plus
» que quelques restes de cette espèce gigan^
» tesque; ses débris deviendront une poussière
» que les vents disperseront. . . Elle ne subsistera
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EN EUROPE. io3
» plus que dans ie souvenir des hommes et dans
» les tableaux du génie. » ( Lacépède, Histoire
naturelle des Cétacés, pag. 101- )
Des avantages que les Anglois retirent des
phoques des mers australes.
Ce n'est pas seulement par la singularité de
l'organisation et des habitudes , par le gigan-
tesque des formes et l'énormité des masses, que
les phoques des régions australes méritent de
axer l'attention : devenus depuis quelques an-
nées l'objet d'un dquble commerce également
précieux pour une grande nation rivale de la
nôtre, ces animaux commandent un intérêt plus
réel et plus particulier. Sous ce dernier rapport
aussi je n'ai rien négligé de ce qui peut com-
pléter leur histoire; mais, pour faire mieux res-
sortir toute l'importance de ces nouvelles consi-
dérations, il est indispensable d'établir quelques
idées générales sur le commerce de l'Europe avec
la Chine : il s'en faut de beaucoup, ainsi qu'on
le verra bientôt, que cette courte digression soit
étrangère à notre objet.
Ce commerce , qui successivement a passé des
Portugais aux Hollandois, et de ceux-ci aux An-
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io4 DU PORT JACKSON
glois, a pris, dans ces derniers temps surtout,
un développement si prodigieux, il s'exerce
d'une manière si particulière , qu'il devient de
plus en plus impossible d'en calculer les résul-
tats ultérieurs sur l'état politique de l'Europe.
Ce ne sont plus quelques bâtiroens qui s'y
trouvent employés aujourd'hui , ce sont des
flottes de trente, quarante et même cinquante
vaisseaux, presque tous d'un très-fort tonnage,
armés chacun de vingt, trente ou même qua-
rante pièces de canon , montés par de nombreux
équipages, capables, en un mot, de prêter le
côté à des frégates et même à des vaisseaux de
ligne. Les dernières affaires de l'Inde ont dû
convaincre tous les esprits de la haute impor-
tance, ou plutôt de l'énormité du commerce de
l'Europe avec la Chine. Les observations de
Lettsom , consignées dans le précieux mémoire
de IM. Desfontaines sur le thé, le prouvent d'une
manière non moins évidente. On y voit, en effet,
que la quantité de cette dernière substance , im-
portée de Chine en Europe depuis 1776 jus-
qu'en 1794* a été annuellement de 20, a5, 3o et
même 36 millions de livres pesant : or, quel que
soit le prix auquel on veuille porter maintenant
cette marchandise , il n'en sera pas moins prot
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EN EUROPE. io5
digieux. Qu'on y ajoute ensuite la valeur de ces
riches cargaisons des plus belles soies , dont nos
manufactures de gazes , de blondes , etc. ne sau-
raient se passer; de toutes celles que, d'après
le rapport fait au gouvernement par M. Ver-
ninac, préfet du Rhône, nous sommes forcés
d'acheter à grands frais de la compagnie angloise
pour l'usage de nos fabriques de Lyon ; qu'on
y ajoute encore toute la valeur de ces nankins
également inimitables, soit pour la qualité du
tissu , soit pour celle de la teinture ; et l'on con-
viendra sans doute que, sans parler des vernis ,
du camphre, de l'encre, de la porcelaine, des
étoffes de soie, de l'ambre, du musc, des dror
gués médicinales , et de quelques autres objets
de moindre valeur, le commerce de la Chine
est le plus considérable qui se soit jamais fait
avec un seul pays.
Par malheur l'inconvénient qu'il porte avec
lui est tellement grave, que si l'Europe ne par-
vient pas à y remédier , elle sera contrainte peut-
être de renoncer à ses rapports avec la Chine,
faute des moyens nécessaires pour les entrete-
nir. Ce dernier empire, en effet, avec une sur-
face presque égale, en y comprenant la Tartarie
chinoise, aux deux tiers de l'Europe , avec une
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io6 DU PORT JACKSON
population de 70 à 80 millions d'habitans '
réunit sur son spl excessivement varié, tous les
objets nécessaires à ses besoins. Un orgueil natio-
nal extrême concourant d'ailleurs avec la reli-
gion et les lois à consacrer le mépris pour les na-
tions étrangères, il en résulte que la voie des
échanges, cette base essentielle du commerce
des peuples, est presque entièrement nulle avec
les Chinois. Des étoffes grossières de coton, du
poivre, du sandal, du câlin, du riz, des tri pans,
de l'opium, des dents d'éléphant, de la cire, sont
à peu près les seuls produits que l'Inde et les
Moluques fournissent à la Chine ; et ces objets,
à l'exception de l'opium et du sandal , sont géné-
ralement de peu de valeur. D'Europe , on y trans-
porte quelques draps, de l'azur, de l'alun, du
soufre, de l'étain, du corail, et un petit nombre
d'autres articles de moindre importance. Tous ces
objets réunis équivalent à peine à la douzième
partie du prix d'achat des marchandises embar-
1 Caréri porte la population de l'empire chinois à
3 00 millions; Pinkerton va plus loin encore; il compte
jusqu'à 333 millions d'habitans en-deçà de la grande mu-
raille, sans comprendre dans ce nombre exorbitant la po-
pulation de la Tartarie chinoise et du Tibet. Tous ces
calculs paraissent exagérés, pour ne pas dire absurdes.
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EN EUROPE. 107
quées sur les vaisseaux européens; le reste se
paie exclusivement en numéraire , et les négo-
cians les plus instruits dans ce genre de com-
merce estiment de 4° à 5° millions au moins
le tribut d'argent que l'Europe et l'Amérique
versent chaque année en Chine. Qu'on calcule
maintenant la progression de ce commerce de-
puis trente ans, et l'on sentira que si les produits
des mines du Brésil et du Pérou venoient à chan-
ger de direction, le commerce de l'Europe avec la
Chine seroit bientôt anéanti.
Le gouvernement anglois, plus que ses foi-
bles rivaux les Américains f et les Danois , a dû
sentir combien les bases sur lesquelles repose
le commerce de la Chine sont ruineuses : il
* Négocians habiles, navigateurs économes et coura-
geux, les Américains, depuis quelques années, sont deve-
nus des rivaux incommodes pour les Anglois. En partageant
avec ces derniers le bénéfice du commerce des fourrures
à la côte nord-ouest d'Amérique , et le bénéfice plus con-
sidérable encore des pêches du grand océan austral, ils
sont parvenus à multiplier leurs relations avec la Chine,
et à faire redouter leur concurrence Déjà les plaintes
des armateurs britanniques se sont élevées à cet égard;
déjà des moyens ont été proposés au gouvernement pour
exclure les Américains des mers du sud, et ruiner ainsi
leur commerce à Canton
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io8 DU PORT JACKSON
n'a rien négligé pour le ramener au principe
général des échanges; et s'il n'a pas complète-
ment encore atteint son but, du moins il a su
se procurer de puissans palliatifs contre un si
grand mal.
Les objets d'échange pouvoient être tirés de
l'Europe elle-même ou des autres parties du
monde. C'est pour les premiers que l'expédition
du lord Macartney fut spécialement résolue. Sous
prétexte des présens à faire, les vaisseaux le Lion
et Tlndostan furent encombrés de tout ce que
nos climats pouvoient offrir de plus précieux et
de plus parfait en produits du sol, des arts et des
manufactures. On fit naître avec adresse de fré-
quentes occasions d'étaler ces objets aux yeux
des Chinois : soins inutiles! Macartney lui-même
est forcé d'en convenir; il ne put inspirer à la
nation, à la cour, le goût d'aucune des choses
qu'il avoit apportées dans ses navires.
Pour ce qui concerne les productions étran-
gères, l'Angleterre vient d'obtenir des succès
plus importans. En effet, les fourrures ont
été de tout temps d'un grand prix à la Chine.
Après le Canada, si malheureusement perdu
pour la France , la côte nord-ouest de l'Amérique
donne les pelleteries les plus belles et les plus
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EN EUROPE. 109
faciles à obtenir, A la faveur de leurs foibles éta-
blissemens . sur ces rivages, les Espagnols en
avoient fait long-temps le principal commerce,
sans y donner cependant toute l'extension dont
il est susceptible. Sous des prétextes frivoles,
l'Angleterre arme tout-à-coup, en 1790, une des
plus belles escadres, dit Vancouver lui-même,
qu'on eût encore vues dans ses ports; et profi-
tant de la terreur et de la foiblesse du gouver-
nement espagnol pris au dépourvu, elle le force
à lui livrer le port de Cox, celui de Nootka, de-
venu le principal entrepôt du commerce des
fourrures, et à reconnoître, en faveur de la
Grande-Bretagne, le droit illimité de trafiquer
tout le long du reste de la côte d'Amérique au
nord de Nootka.
Dans le même temps, l'Angleterre établissoit à
la Nouvelle-Hollande des colonies qui, sous un
rapport semblable, lui garantissoient des avan-
tages encore plus précieux. Tous les voyageurs,
en effet, avoient successivement parié de l'é-
norme affluence des pïiocâcés et des cétacés vers
les régions australes. Les fourrures des phoques,
sans être comparables aux pelleteries de la côte
nord-ouest et du Canada, n'en étoient pas moins
à la Chine d'un débit très-avantageux, et la foci-
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no DU PORT JACKSON
lité de les obtenir devoit suffisamment compen-
ser L'infériorité de leur valeur. Les espérances du
gouvernement anglois n'ont point été trompées-
Chaque jour ce commerce prend un développe-
ment plus rapide > et les profits en deviennent,
pour ainsi dire, incalculables. Eh! comment
pourroit-il n'en être pas ainsi d'une spéculation
peu dispendieuse, si facile et si prompte à réa-
liser? « A midi je descendis à terre avec qua-
» rante hommes, dit Coréal, nous entourâmes
» les loups marins, et en une demi^heure nous
» en tuâmes quatre cents. {Voy. de Coréal, tom. II,
» pag. î8o.) Pendant les huit jours que nous res-
» tâmes dans la rade de Vlaming, dit Mortimer,
» nous tuâmes douze cents phoques, dont nous
» emportâmes les peaux après les avoir fait sé-
» cher au soleil; et si nous eussions pu donner
» quelques jours de plus à cette chasse , nous en
» aurions tué sans peine plusieurs milliers i. »
1 Tous les endroits étoient également bons pour chasser
les veaux marins, car toute la côte en étoit couverte.
(Cook, a e Voy., tom. IY, pag. 53.)
Toutes les îles voisines de la terre des États sont remplies
de lions de mer, d'ours de mer, etc. ( Cook, 2 e Voy.,
tom. IV, pag. 6i.)
Les loups marins s'y trouvent en si grande quantité,
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EN EUROPE. m
Or ces fourrures, dont on peut se procurer si
facilement des milliers en quelques jours, se
vendent à la Chine de 2 piastres et demie à 3
piastres, c'est-à-dire de 12 à 16 francs la pièce,
et les cargaisons en sont d'un débit certain et
rapide. Les Chinois en paient la valeur avec du
numéraire, qui est employé à l'acquisition des
marchandises de retour. Par cette sorte d'échange,
qui devient chaque jour plus considérable, l'An-
gleterre est parvenue du moins à diminuer de
beaucoup pour son propre compte la propor-
tion des espèces qu'elle étoit obligée de laisser
annuellement à la Chine *. Sous ce rapport, la
qu'on en voit souvent tous les rochers couverts. ( Frézier,
Voy. à la mer du Sud, pag. 74. )
1 Avant la guerre précédente avec l'Espagne, l'Angle-
terre étoit parvenue à retirer de la compagnie des Philip-
pines, en échange des marchandises de l'Europe et de l'Inde
qu'elle fournissoit à cette compagnie, une portion de l'argent
nécessaire au commerce britannique avec la Chine. Dans
ces derniers temps , les Anglois avoient obtenu des avan-
tages encore plus précieux ; maîtres de la presqu'île de
l'Inde , du cap de Bonne-Espérance et de la côte Natal , ils
l'étoient aussi du commerce de l'ivoire ; la conquête des îles
Timor et Solor leur avoit livré d'immenses forêts de bois de
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ii2 DU t>ORT JACKSON
Nouvelle-Hollande est devenue pour elle de la
plus haute importance ; et son acte de prise de
possession du grand océan austral, qui paroit
d'abord illusoire est en effet un chef-d'œuvre
de politique. A la faveur de ce titre solennelle-
ment proclamé, la Grande-Bretagne peut écarter
à son gré toutes les nations européennes de ce
vaste et précieu* théâtre de ses pêches. Nous en
avons rapporté dans le chapitre précédent une
preuve aussi triste qu'évidente.
Tandis qu'avec les fourrures du nord de l'A-
mérique, réunies à celles des régions australes,
l'Angleterre va solder à Canton une partie des
marchandises qu'elle en tire, et qu'elle doit nous
revendre à haut prix, la chasse de quelques
autres espèces d'animaux marins lui procure en
Europe des bénéfices plus directs et non moins
sandal et beaucoup de cire; Teniate leur fournissent des
cargaisons inépuisables du poivre le plus estimé des Chinois;
Ceylan, Amboine et Banda leurs assuroient le monopole
exclusif des plus riches épiceries ; et , par leur domination
dans l'Inde et dans le Golfe Persique, ils faisoient presque
exclusivement la vente de l'opium.... Ainsi, l'univers entier
étoit mis à contribution pour donner au commerce de l'An-
gleterre avec la Chine ce développement prodigieux qu'il
a reçu dans ces derniers temps....
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EN EUROPE. n3
importans. Peu satisfaite d'exploiter presque ex-
clusivement aujourd'hui la pêche du cachalot et
de la baleine au nord, elle vient d'envahir cette
même branche de commerce dans l'hémisphère
austral. J'ai dit ailleurs (chap. xxi) à quel point
les pêches de ces cétacés dans le détroit de Ma-
gellan, à la côte de Natal, la terre de Kerguelen,
la terre de Sandwich, et surtout à la Nouvelle-
Zélande, produisaient aux Anglois d'énormes bé-
néfices, je ne dois donc plus parler en ce moment
que des avantages du même genre que cette na-
tion retire des phoques.
Indépendamment du phoque à trompe, il en
est deux autres espèces qui ne fournissent pas
une moindre quantité d'huile : c'est le lion ma-
rin proprement dit {otaria leonina, iV.), qui se
trouve sur la plupart des îles australes, et le
grand phoque des îles Saint-Pierre et Amsterdam
(phoca rekma, JY.), dont Macartney, Cox et
Mortimer nous ont successivement donné l'inté-
ressante histoire. Ces trois espèces de phocacés,
les plus grandes que nous connoissions jusqu'à
ce jour, ne peuvent à la vérité servir par leur
fourrure les projets de l'Angleterre; mais la qua-
lité de l'huile qu'on en retire , la facilité de sa
préparation, l'énorme quantité que chacun de
III. 8
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u4 DU ÇORT JACKSON
ces ^nipwux en fournit, etc., tout concourt à'
leur donner une importance non moins grande
qu'aux espèces à fourrures plus belles- La pèche
de ces derniers amphibies offrira encore bien
plus d'avantages, s'il est vrai, comme l'assure Mor-
timer, que ses produits puissent devenir en Chine
jm nouvel objet d'échange; mais, en attendant,
l'importation de cette huile en Europe procure
au* armateurs anglois des bénéfices d'autant
plus assurés, qu'ils peuvent la fournir à des prix
beaucoup moindres que les armateurs des autres
nations, qui se trouvent réduits à glaner au mi-
lieu des régions épuisées du nord. Ainsi donc
tout tend à concentrer de plus en plus, entre les
main* de l'Angleterre, ces pèches lointaines et
lucratives. Un intérêt plus puissant que celui du
gain lui commande epcore cette politique, « En
» effet, dit avec raison M. de Fleurieu, chez nos
» rivaux on compte pour beaucoup, on compte
» pour tout, de donner la plus grande activité au
» commerce et à la marine qui l'alimente, et
» toute l'extension possible à la navigation , et
» surtout â la grai^de navigation où s'élève, cette
» innombrable pépinière de matelots qui, endur-
» cis de lpngue main k la fatigue et aux dangers,
» et versés ensuite sur les vaisseaux de l'état, ces
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EN EUROPE. n5
» citadelles mouvantes de la Grande-Bretagne ,
» assurent à la fois son indépendance et sa do-
» mination. » (Fleurieu, Voyage de Marchand,
tom. II, page 655.)
8.
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n6 DU PORT JACKSON
M M M H WM MMMM N UM «MM MI I MM > MI IM
I
CHAPITRE XXIV.
RETOUR A LA CÔTE SUD -OUEST DE LA NOUVELLE-
HOLLANDE : ILE DES KANGUROOS.
Du 37 décembre 1802 au i«* février x8o3.
Quelque importans qu'eussent été nos pre-
miers travaux à la côte sud-ouest de la Nouvelle-
Hollande, ils n'embrassoient cependant pas tous
les détails de cette terre immense ; la saison trop
avancée , la grandeur de notre navire , la fré-
quence des orages et les vents contraires ne
nous avoient pas permis de compléter la recon-
noissance de l'île des Kangurbos et des deux
golfes qui sont à Fopposite. Ce fut vers ce point
intéressant de la Nouvelle-Hollande que nous
fîmes route , après avoir opéré notre jonction
avec le Casuarina, dans la matinée du 27 dé-
cembre , ainsi que je l'ai dit ailleurs.
L'atmosphère étoit chargée de brumes épaisses,
et les vents étant peu favorables, nous eûmes
beaucoup de peine à doubler l'île King par le
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EN EUROPE. 117
sud. Dans \a matinée du a8, le Casuarina faillit
se perdre contre deux rochers d'une grande éléva-
tion , mais qui se trouvoient tellement envelop-
pés de vapeurs, qu'on ne put les apercevoir qu'au
moment où il n'étoit plus possible de lès fuir :
un canal, large à peine de 200 toises , séparait
ces roches formidables; il fallut s'y jeter : heu-
reusement il étoit profond , et notre conserve
put échapper au désastre qui la menaçoit. A
cette époque, le baromètre se soutenoit de a8P
a 1 à a8r 3 l , et le thermomètre ne s'élevoit
guère au-dessus de ia^, bien que nous fussions
alors dans une saison correspondante à la fin du
mois de juin de nos climats.
Du 29 au 3 1 décembre, l'humidité continua,
et ce dernier jour fut marqué par une de ces
illusions d'optique dont l'histoire des voyages
offre plusieurs exemples. Une immense écharpe
de vapeurs, fixée à l'horizon, présentoit si par-
faitement l'apparence d'une terre, que tout le
monde,, à bord des deux navires, y fut trompé.
De toutes parts on croyoit distinguer les caps,
les pitons et les enfoncemens divers qui consti-
tuent une grande étendue de côtes; mais, après
avoir couru pendant-plusieurs heures vers ces
rivages fantastiques , nous reconnûmes notre er-
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iife DU PORT JACKSON
reur, et nous nous empressâmes de reprendre
Ja rouie que nym avions aimai à propos changée,
lue ? janvier j8o3, nous eûmes connoissance
des terres qui forment l'extrémité la plus orien-
tale <Je nie de$ Kanguroos ( pi i3.) Cette île
est, de toutes celles qui se rattachent au conti-
nent de la Nouvelle-Hollande, la plus grande qui
soit connue. Toute sa côte méridionale est
pxposée, s^ns abri, aux flots impétueux du
grand océan austral.
Les rivages septentrionaux de cette île ayant
été déjà reconnus dan* notre précédente cam*
peigne , nous nous rapprochâmes d'abord du eap
Sanèy vers la partie, orientale de l'île, et com-
iuauçanfies , aussitôt après, noa opérations à
la cote sud. Yingt pailles environ à l'ouest du
cap Sapé , se présente une haie très-large^ mais
peu profonde et peu sûre, que nom nommâmes
haie d'Etitêes; h cap linoiç ea forme ia pointe
australe.
Le £ 3 ipidi, npw nous tro*w^m> déj£ par le
trayçrs, du çap sjjd de VUe ^41 fut $tppel$ cep Gm*
theaume : deua petits. îlots, çeçué* de récifs, en
spnt à peu de dist^pee et dans le sud-sud^est.
La baie Vworme, que nous découvrîmes ensuite,
a quatre ou cinq Lieues d'ouverture; mais, comme
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EN EUROPE. 119
la précédente, elle est peu profonde, et ne sa u-
roit fournir aucuri abri contre les vents impé-
tueux qui dominent dans ces régions. À cinq cm
six milles au large de cette baie , >et vers sa pointe
occidentale, on aperçoit une grosse chaîne de
récifs , que nous rangeâmes à très^peu de dis-
tance.
Du cap Kersaint, qui termine à Foues* laf baie
Vivotoe , jusqu'à la hauteur du cap du Coùëdic,
dans une étendue de prltrs de trente milles, Fîïe
des Kanguroos court à peu près est et ouest ,
sans offrir aucun détail remarquable. La mer
brise avec violence le long de cette côte , et Fon
observe çà et là de$* récifs qui paroisseitt très-
rapprochés du rivage : cependant un* de ces ré-
cifs, qui gtt patf le travers d ? ûn petit cap que
nous avons nommé cap Bouguer, s'avance à plus
de trois lieues a* large y et présente un danger
d'autant plus à cràindrte , qai'M se trouve plus* à
fleutf d'eau. Le cap du Couëdic est défendu par
une double chaîné de brâans, et les îlots du
Ca$U$rmù> sont pareillement environnés dte ré-
eifs. La haie Maupertuis , comprise entre le cap
du Couëdic et le cap Bedouî, offre la même con-
figuration que tes précédentes , et ne mérite pas
plus d'intérêt qu'elles.
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lao DU PORT JACKSON
Au-delà, du cap Bedout , qui forme la pointe la
plus occidentale de Vile, on découvre une ravine
profonde, qui paroît servir de lit à quelque tor-
rent : nous la nommâmes ravine des Casoars, du
grand nombre des animaux de ce genre qui
existent sur l'île*
Le 4 au matin , nous doublâmes le cap nord-
ouest, que nous consacrâmes sous le nom de
cap Borda: de ce point nous vîmes la côte se
diriger vers Test, en présentant plusieurs caps
peu saillans, qui reçurent les noms de cap For-
bin, cap Prony, cap Cassini et cap d'Estaing;
le cap Marsden forme à la fois l'extrémité nord de
l'île , et la pointe occidentale d'une grande baie
que les Anglois ont nommée baie Nepean : nous
y mouillâmes le 6 janvier au matin.
Cette baie, située vers la partie nord-est de
l'île, est le plus considérable de tous les enfon-
cemens que présente l'île; elle en est aussi le
plus important sous tous les rapports; sa situa*
tion la met à l'abri des vents du sud-ouest, et son
étendue la rend propre à recevoir des flottes
nombreuses; elle a 17 milles d'ouverture, sur
une profondeur de 8 à 10 milles; le brassiage y
varie de g à ia brasses, et le fond est partout
d'un sable vaseux, mêlé d'herbages, et d'une très-
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EN EUROPE. iac
bonne tenue. Dans la partie occidentale de cette
baie se trouvent deux anses remarquables : Tune,
très-étroite et plus profonde, fut appelée anse
des Hauts-fonds, à cause de ceux qui l'obstruent ;
l'autre, plus large et plus libre, servoit particu-
lièrement d'asile à des troupeaux nombreux
d'animaux amphibies : nous la nommâmes anse
des Phoques. Un gros cap très -saillant, le cap
Vendôme occupe le milieu de la baie, et sé-
pare cette dernière anse d'un petit port ou la-
gon extrêmement irrégulier, presque partout
obstrué de bancs de sable , mais dont les eaux
paisibles nourrissent d'innombrables légions de
pélicans. Le cap des Kanguroos termine à l'est
la baie Nepean. Deux milles environ au-delà
de ce dernier cap, se trouve la petite anse des
Sources y qui mérite une mention particulière,
parce que c'est le seul point de l'île sur lequel
nous ayons pu nous procurer quelque eau douce.
Plus loin est une baie de 2 ou 3 milles d'ouver-
ture et d'une profondeur un peu moindre , dans
l'intérieur de laquelle nous savions déjà mouillé
l'année précédente. A ce dernier point, la côte,
en s'inclihant vers le sud-sud-est, rencontre le
cap Willoughby, peu éloigné du cap Sané, dont
nous avons parlé d'abord. On voit par cette con-
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iaa DU PORT JACKSON
figuration compliquée de la partie orientale de
l'île des Kanguroos, que tout l'espace compris
entre le lagon dont nous avons parlé et ce der-
nier cap, forme une presqu'île de ao milles de
long , sur deux lieues de large, dans sa partie la
plus étroite, et que nous avons nommée presqu'île
la Galissonnière , en mémoire du vainqueur de
l'amiral Bing,
Après avoir esquissé te tableau géographique
de l'île des Kanguroos, nous allons nous occuper
maintenant de l'histoire physique et météorolo-
gique de cette grande île*
C'est un phénomène bien étrange que ce ca-
ractère de monotonie, de stérilité, si générale
ment empreint sur les diverses parties de la Noti-
velle-Hellande, et sur les îles nombreuses qtii s'y
rattachent^ un tel phénomène devient encore plus
inconcevable par le contraste qui existe entre ce
continent et les terres voisines. Ainsi , vers le
nord-ouest, nous avions vu les îles fertiles de
l'archipel de Timor offrir à nos regards leurs
hautes montagnes, leurs rivières, lewrs ruis-
seaux nombreux et leur» forêts profondes, lors-
qu'à peine quarante-huit heures s'étoient écou-
lées depuis notre départ des côtes noyées , ari-
des et nues de la terre ée Witt; ainsi, vers le
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EN EUROPE. m3
sud , nous avions admiré les puissans végétaux
de la terre de Diémen et les monts sourcilleux
qui s'élèvent sur toute la surface de cette terre ;
plus récemment encore, nous avons célébré la
fraîcheur de l'île King et sa fécondité.... La scène
change ; nous touchons aux rivages de la Nou-
velle-Hollande, et pour chaque point de nos ob-
servations il faudra désormais reproduire ces
sombres tableaux , qui tant de fois déjà ont fa-
tigué Fesprit du lecteur, comme ils étonnent le
philosophe , comme ils affligent le navigateur.
L'île des Kanguroos {pi. i3. ) ne présente,
malgré «a grande étendue, aucune espèce de
montagnes proprement dites : la charpente en-
tière du' pays se compose de collines plus ou
moins élevées, mais dont les sommets sont pres-
que partout réguliers et uniformes. Totrt le long
de la cote méridionale , ces collines se dévelop-
pent pur un seul plan de a à 3oo pied» de hau- *
teur perpendiculaire. Les pentes en sont telle-
ment unies , que dan& leur partie supérieure
elles paraissent glissantes; mais, aaa bord oie la
mer, ces même» coltines sont taillées à pié, et
s'élèvent puisque partout comme nn rempart.
Leurs couleurs sont tristes et saurages; eHes- va-
rient du gris au bnm, ou même au noirâtre; les
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ia4 DU PORT JACKSON
espaces moins rembrunis sont d'un jaune docre
plus ou moins sale.
Du cap Bedout jusqu'à la ravine des Casoars ,
les terres n'offrent qu'un seul plan de collines
parfaitement semblables à celles de la partie
sud, mais plus hautes; et bien qu'elles soient
dépourvues de toute espèce d'arbres , on y dis-
tingue pourtant çà et là quelques traces de ver-
dure- A travers cette chaîne, la ravine des Ca-
soars laisse apercevoir, dans l'intérieur, d'autres
collines dont quelques parties sont boisées. La
côte du nord est aride et nue comme celle du
sud , et se montre partout avec un aspect ana-
logue.
Les rivages de la baie Nepean sont formés
eux-mêmes de collines peu élevées; mais la ver-
dure qui les couvre , et les forêts dont les som-
mités se montrent sur divers points , donnent à
cette partie de l'île un aspect plus riant et plus
agréable.
Telle paroît, aux yeux du navigateur qui la
circonscrit dans sa route , la plus grande île de
la Nouvelle-Hollande : cependant le tableau que
je viens de tracer, rigoureusement exact pour
toutes les côtes de cette île, serait devenu sans
doute plus intéressant et plus varié, s'il nous
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EN EUROPE. ia5
eût été possible de pénétrer dans l'intérieur du
pays, pour en observer la constitution physique
et les productions diverses.
Dépourvue de montagnes, étrangère à cette
végétation active qui entretient l'humidité de la
terre, l'île des Kanguroos nous a paru presque
entièrement manquer d'eau douce; il est vrai
que nous nous trouvions alors dans la saison la
plus chaude de l'année : nous parvînmes cepen-
dant, en creusant quelques trous dans la petite
anse des Sources, à nous procurer une quantité
d'eau suffisante pour notre consommation jour»
nalière.
Ce n'est pas seulement le long des rivages que
cette île, à l'époque dont je parle, étoit privée
d'eau douce; il est une particularité de l'his-
toire des animaux qui la peuplent , qui semble-
rait annoncer que cette disette étoit alors, si-
non absolue, du moins bien générale dans l'in-
térieur du pays. En effet, aussitôt que la chaleur
du jour commençait à diminuer, on voyoit ac-
courir du fond des bois de grandes troupes de
kanguroos et de casoars , qui alloient demander
à l'océan une boisson que la terre leur refusoit
sans doute.
Cette rareté des eaux, le peu d'élévation du
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ia6 DU PORT JACKSON
sol, la foiblesse générale de la végétation, con-
courant sur ces rivages à rendre plus vive la
chaleur de l'atmosphère, il n'est pas étonnant
que le terme moyen de nos observations ther-
mométriques ait été pour midi, de i8 d , 7. Le
20, le i»5, le 27 , le 2*9 et le 3o janvier furent sur-
tout des journées très-chaudes; le mercure, à
l'ombre et à deux heures de l'après-midi, s'éleva
sur l'île jusqu'à ^7^, 5; les vents de terre, c'est-
à-dire ceux de nord-est, du nord-nord-est, de
l'e&t«nord-est, dominaient «lors, et nous pûmes
nous convaincre qu'ils participoient de la nature
des vents brùlans qui désolent l'intérieur de la
Nouvelle-Hollande,
L'atmosphère, sur les côtes arides et dépri-
mées de l'île des Kançurooé , s'est montrée pres-
que toujours d'une sérénité parfaite : à peine,
dans l'espace de vingt^huit jours,; avons-nous eu
quelques instaos d'une pluie légère; et le i5 jan-
vier , un foible orage , qui nous arrivoit de
l'ouest , fut dissipé aussitôt, pour ainsi dire,, qu'il
eut touché les rivages de. l'Ile. La marche de l'hy-
gromètre fut conforme à l'état de l'atmosphère,
et les variations de cet instrument, comprises
entre 68 et g^ il 9 nous donnèrent pour terme
moyen 8a d , o5 ; mais de yfns les résultats de ce
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EN EUROPE. I27
genre que nous obtînmes, le plus curieux fut la
marche rapide; dej'aiguille vers la sécheresse, au
moment où les vents du nord-est soufûoient avec
force daijs l'après-midi du %$ : de 94 elle rétro-
grada jusqu'à 68 d .
En réunissant ces faits remarquables aux ob-
servations analogues que nous aurons à rappor-
ter dans le chapitre xxv, nous pouvons donc dé-
duire Ja conséquence suivante :
«Les vents qui traversent la Nouvelle-Hollande
» du nord-est au sud-ouest, du nord- nord-est au
» sud-sud-ouest, et de l'e&t-nord-est à l'ouest-sud-
» ouest, sont, pour la cote Sud-ouest de ce con-
» tinent, des vents chauds et secs. »
Que si Ton cherche maintenant à comparer
ces résultats de nos recherches météorologiques
sur l'île dçsKanguroos, avec ceux du mëo&e genre
que nous avoqs obtenus à l'Ue King, qj* trouve
que le thermomètre s'çst élevé de u d , 5 plus
haut sur la première de ces Ues que sur la der-
nière; que le terme moyen de la chaleur, qui
n'avoit été que de i4 d dans la baieWes Élépbans,
est de i8 d ,7 pour l'île des Kanguroos; et que
celui de l'humidité est, à ce dernier point, de
i8 d ,a8 moindre que sur l'Uç Ring. Sa«s doute de
telles différences ne satfcoient dépendre delà posh
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i28 DU PORT JACKSON
tionde deux endroits si voisins; maison en trouve
la cause réelle dans la constitution opposée des
deux îles que je compare. Ainsi tout s'enchaîne
dans l'observation des phénomènes de la nature :
la connoissance de l'état physique du sol éclaire
ici l'histoire météorologique de l'île, et toutes les
deux ensemble vont prêter d'utiles secours au
naturaliste.
Les produits minéraux de l'île des Kanguroos,
moins variés que ceux de l'île de Ring , offrent
plus d'intérêt que ces derniers ; ils se composent
essentiellement des diverses espèces de schistes
primitifs, entre les couches desquels se trouvent
quelques veines de quartz opaque, le plus or-
dinairement blanchâtre , et quelquefois rougeâ-
tre. Toute la partie occidentale de la baie Nepean
est principalemeut composée d'un grès ferrugi-
neux rouge et très-dur : c'est à cette roche que
le cap Vendôme, celui du Géographe, le cap
Rouge et le cap Marsden doivent la teinte rou-
geâtre et sombre qui les fait distinguer au loin.
Deux autres espèces de grès existent encore
sur l'île qui nous occupe ; l'une, primitive,
quartzeuse et très-compacte, forme des parties
de cotes assez étendues; l'autre, secondaire,
calcaire et moins dure, joue dans l'histoire géo-
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EN EUROPE. i2 9
logique du sol un rôle sinon plus important, au
moins plus singulier que la première espèce.
C'est au milieu de cette roche que sont enfouis
des arbres , on pçurroit dire même des portions
entières de forêts pétrifiées.... En plusieurs en-
droits où les dunes sont taillées à pic, on distingue
parfaitement les troncs de ces arbres; on peut en
suivre les plus petits détails; on voit leurs ra-
meaux, également pétrifiés, s'enfoncer et se per-
dre dans la gangue commune : il n'est pas jus-
qu'aux plantes parasites et grimpantes, qu'on
ne retrouve dans le même état de pétrification,
et serpentant autour des arbres dont il s'agit.
Sur quelques points, les dunes gréeuses se sont
éboulées; les décombres en ont été successive*
ment entraînés par les eaux, dispersés par les
vents: le sol s'est aplani, et présente des surfaces
plus ou moins égales et quelquefois très-étendues.
Là se montrent, d'une manière encore plus re-
marquable, les pétrifications curieuses que je
décris. Coupés naturellement au niveau du sol,
les troncs des arbres forment comme de larges
mosaïques : en examinant ces troncs avec beau-
coup de soin, on y reconnoît encore les diverses
couches du tissu ligneux L'esprit étonné s'ar-
rête sur un si grand phénomène, et cherche à
111. 9
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i3o DU PORT JACKSON
découvrir dans la nature le principe et les agens
d'une telle métamorphose.... Nous dirons dans le
chapitre xxxvn, quels paraissent être ces agens;
contentons - nous ici d'avoir exposé les faits.
Sur plusieurs points de la baie Nepean , on
rencçiitre deux espèces de pierres calcaires :
l'une , d'un grain plus serré , d'un tissu plus ho-
mogène, se rapproche de la nature des grès;
l'autre ressemble davantage aux substances cré-
tacées. Ces pierres calcaires sont ordinairement
superposées aux roches schisteuses, ainsi qu'aux
grès primitifs : on les observe à plus de 5o ou 60
pieds au-dessus du niveau de la mer, et , à cette
élévation , elles contiennent une grande quantité
de détritus et de débris de coquilles pétrifiées.
I^e sable du rivage est très-fin, de nature
quartzeuse, mélangé d'environ une cinquième
partie de terre calcaire fortement atténuée. Ce
sable , repoussé du bord de la mer par les vents
et par les eaux, s'élève, sur une grande partie
du rivage, en dunes de 60 à 80 pieds de hau-
teur. Je reviendrai, dans un des chapitres suivans,
sur ce sable, sur ces dunes, et nous verrons leur
histoire se rattacher d'une manière intéressante
à celle des pétrifications.
Dans le fond de la grande baie qui nous
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EN EUROPE. i3i
occupe, on rencontre des forêts qui paroissent
se prolonger assez loin vers l'intérieur du pays,
et qui se composent, comme toutes celles de
ces régions lointaines, de diverses espèces d'eu-
calyptus, de banksias, de phébaliums, de mi-
mosas, de casuarinas, de métrosidéros , de lep-
tospermes , de styphélias , de conchiums , de
diosmas , d'hakéas, d'embothriums , etc., etc.
Parmi ces arbres , et surtout parmi les plus gros,
il en est un grand nombre qui sont si complè-
tement gâtés à l'intérieur, qu'ils ne sauraient
être employés à aucune sorte d'usage; cette al-
tération m'a paru généralement dépendre de la
maigreur du sol, qui ne fournit point à ces vé-
gétaux une quantité suffisante de sucs nutritifs ,
lorsque, parvenus à de fortçs dimensions, ils
exigent plus d'humidité pour leur entretien. Que
dirai-je de l'inutilité des forêts de l'île sous le
rapport de la nourriture de l'homme et des ani-
maux ? Elles partagent ce triste caractère avec
toutes celles de la Nouvelle-Hollande et des îles
qui en dépendent ; caractère d'autant plus incon-
cevable, que ces régions lointaines nourrissent
un plus grand nombre de végétaux magnifiques.
Nulle trace du séjour de l'homme ne se fait
remarquer ici , et nous n'y avons vu que trois
9-
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i3a DU PORT JACKSON
espèces de mammifères : Tune appartient au joli
genre des dasyures ; les deux autres sont nou-
velles et paroissent être les plus grandes de la
famille des kanguroos. Plusieurs de ces animaux
sont ici de la hauteur d'un homme et plus, lors-
qu'assis sur les jambes de derrière et sur la
queue, ils tiennent leur corps perpendiculaire.
Favorisée par l'absence de tout ennemi, la multi-
plication de ces grands quadrupèdes a été con-
sidérable dans cette île ; ils y forment de nom-
breux troupeaux. En quelques endroits plus
habituellement fréquentés par eux, la terre est
tellement foulée , qu'on n'y voit pas un brin
d'herbe. De larges sentiers , ouverts au milieu des
bois, viennent aboutir de tous les points de l'in-
térieur au rivage de la mer; ces sentiers, qui se
croisent dans tous les sens , sont partout forte-
ment battus; on pourroit croire, en les voyant
d'abord, qu'une peuplade nombreuse et active
habite dans le voisinage.
Cette abondance de kanguroos rendant la
chasse aussi facile que profitable , nous pûmes
nous en procurer vingt -sept, qu'on embarqua
vivans à bord de notre navire, indépendamment
de ceux qui furent tués et mangés par l'équipage.
Cette précieuse acquisition ne nous coûta ni mu*
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EN EUROPE. i33
nitions, ni fatigue; un seul chien fut notre pour-
voyeur : formé par des pécheurs anglois à ce
genre de chasse, il poursuivoit les kanguroos,
et lorsqu'il les avoit joints, il les tuoit aussitôt,
en leur déchirant les artères jugulaires. Il ne
falloit rien moins que la présence et les cris du
chasseur pour arracher la victime à une mort
certaine. Avec un tel chien, avec une telle mé-
thode de chasse, il n'est pas douteux que plu-
sieurs hommes auraient pu se procurer sur cette
île une nourriture abondante; on conçoit même
que la race innocente et foible des kanguroos
serait infailliblement détruite en peu d'années
par quelques chiens de l'espèce de celui dont je
parle.
Parmi les phocacés nombreux qui peuploient
les rivages de l'île , on distinguoit surtout une
nouvelle espèce du genre otarie x , qui parvient
à la longueur de 9 à to pieds. Le poil (Je cet
animal est très-court, très-dur et très-grossier;
mais son cuir est épais et fort, et l'huile qu'on
prépare avec sa graisse est aussi bonne qu'abon-
dante. Sous l'un et l'autre rapport, la pêche de
cet amphibie offrirait de précieux avantages ; il
» Otaria cinerea, N.
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,34 DU PORT JACKSON
en est dé même de quelques autres espèces de
phocacés plus petites, qu'on trouve également en
très-grand nombre sur ces bords, et qui portent
des fourrures de bonne qualité. Dans le cas d'une
spéculation de ce genre , l'anse des Sources pro-
çureroit aux; pêcheurs assez d'eau pour leur con-
sommation, tandis que les kanguroos et les ca-
soars leur fourniroient une nourriture salubre et
inépuisable.
Comme toutes les autres îles désertes de la
Nouvelle-Hollande, celle dont nous parlons réu-
nit de grandes troupes d'oiseaux de terre et de
mer : les premières se composoiënt d'Urie foulé
de belles espèces de perroquets , dé cacatoès ,
de mésanges , de muscicapas, de bouvreuils, de
turdus, etc. ; on y trouvoit le beau pigeon au*
ailes d'or, la jolie mésange à collier bleu-d'ou-
tre-mer, le bouvreuil à croupion rouge , l'autour
blanc de la Nouvelle^Hollande, une nouvelle es-
pèce de chouette, etc. Les tribus pélagierihés et
de rivages offroient surtout à notre observation
des pélicanâ à gorgé jaune , à ailés mi - parties
de blanc et de noir ; des mauves , dont une
grande espèce se fai&oît distinguer par là belle
couleur lilas du dessus de son corps ; des sternes,
des huîtriers, diverses espèces de procellaria,
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EN EUROPE. i35
un grand aigle de mer, plusieurs sarcelles re-
marquables par l'éclat et la variété de leurs cou-
leurs, etc., etc. Mais de tous les oiseaux que cette
île reçut en partage delà nature, les plus utiles
à l'homme sont les casoars ( pi 66. ) : ces gros
animaux paraissent exister sur l'île en troupes
nombreuses ; mais comme ils sont très - agiles à
la course, et que nous mîmes peu de soin à les
chasser, nous ne pûmes nous en procurer que
trois individus vivans.
Sur un sol privé d'eau douce , il n'est pas
étonnant que nous n'ayons découvert aucune
trace de crapauds, de grenouilles et de rainettes;
en revanche , la famille des lézards , dont l'or-
ganisation s'accommode si bien des lieux ari-
des et sablonneux , y comptoit un grand nom-
bre d'espèces nouvelles : tels sont le scinque
noir (scincus aterrimus,]S.\ le gecko pachyurus,
le gecko sphincturus , le scincoïde ocellé ( sein-
coides oceïlatusy JV. ) , l'iguane d& l'île des Kan-
guroos ( iguana Decresiensîs, JV. ), etc. , etc. Quel*
que importons que puissent être ces divers ani-
maux , ils ont cependant bien moins d'intérêt
pour la science , que deux autres sauriens que
j'ai décrits sous les noms de tridactyle et de té-
tradactyle : le premier, comme les seps et les
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i36 DU PORT JACKSON
chalcides, ne porte que trois doigts à chaque
patte; tandis que le second en a quatre, soit
aux pieds de devant, soit à ceux de derrière;
combinaison de doigts inconnue jusqu'alors
parmi les reptiles , mais dont mon illustre maî-
tre , M. de Lacépède , avoit annoncé l'existence
comme possible, et même comme probable.
Des diverses parties de la Nouvelle-Hollande
que nous avons pu visiter, l'île des Kanguroos
est une de celles qui nous ont paru les moins
poissonneuses. Tous nos moyens de pêche ordi-
naires, et toutes nos recherches, ont pu nous
procurer à peine douze espèces de poissons,
nouvelles il est vrai , maïs dont cinq ou six ne
se mangent pas ordinairement. Parmi ces es-
pèces, on comptoit un labre, qui r par ses
couleurs sales , grises* et ternes , m'a paru mé-
riter le nom spécifique de squalidus; un scom-
bre, assez semblable au maquereau d'Europe,
mais différent de ce dernier par ses proportions
beaucoup plus petites, et par quelques détails de
ses nageoires; un caranx, dont le dos est d'une
belle couleur d'azur; un scombrésoce, de aa
pouces de longueur , et qui brille de toutes les
couleurs du prisme ; une petite coryphène rou-
geâtre; deux sphy rênes; une fistulaire; trois ba-
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EN EUROPE. i3 7
listes 9 dont l'un se fait remarquer par quatre
bandes brunes et latérales , l'autre par la belle
couleur pourprée de ses nageoires pectorales;
le troisième, qui est un balistacanthure, se distin-
gue surtout par la couleur noire de son corps
et par les quatre gros aiguillons dont chacun
des côtés de sa queue est armé. Mais de tous
les poissons de cette île, le plus étonnant est une
espèce de squale , qui parvient jusqu'à la lon-
gueur de i5 à ao pieds, et qui est très-commun
dans la baie Nepean : jour et nuit on voyoit rô-
der autour du bâtiment plusieurs de ces mons-
trueux animaux, qui cherchoient quelque pâ-
ture , et glaçoient d'effroi tous les spectateurs. Un
de ces squales redoutables s'étant pris à l'émé-
rillon, il fallut se servir de palans pour le his-
ser à bord : il avoit 1 5 pieds 6 pouces de lon-
gueur, et ne pesoit pas moins de 1000 à
1200 livres; sa gueule affreuse, garnie de sept
rangées de dents, avoit a3 pouces d'ouverture....
Et cependant on voyoit dans la mer des indivi-
dus beaucoup plus volumineux que celui-ci
Quels animaux peuvent donc assouvir la vora-
cité de tels monstres ! Ce doivent être les mal-
heureux phoques et leurs petits ; car on ne sau-
roit concevoir autrement l'existence de tant de
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i38 DU PORT JACKSON
squales gigantesques dans une baie d'ailleurs peu
poissonneuse.
Annoncer que l'île des Kanguroos a pu four-
nir à mes collections trois cent trente-six espè-
ces de mollusques, de crustacés, d'aranéides,
d'insectes , de vers et de zoophytes , c'est dire
assez qu'il me seroit impossible d'entrer dans
de longs détails sur cette multitude d'animaux ;
je me bornerai donc à présenter quelques-uns
des principaux résultats de mes observations en
ce genre.
i° A l'entrée du lagon des Pélicans, on trouve
une grande espèce d'huître, qui forme sur ce
point des bancs très-étendus ; la chair de cet
animal est tendre et délicate.
a° Parmi les coquilles de ces bords, j'indique-
rai surtout une belle espèce d'haliotis ( haliotis
conicopora, IV. ), dont tous les pores sont sail-
lans , et forment comme autant de petits cônes
ouverts et tronqués. Une seconde espèce du même
genre, que je décrivis sous le nom de cyclobate
(haliotis cychbates, N.\ à cause de sa bouche
presque orbiculaire et très-profonde, est un des
plus beaux et des plus grands ormiers qu'on
connoisse; sa nacre étincelle de toutes les cou-
leurs du prisme.
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EN EUROPE. ' i3 9
3° Vers le fond de la baie se trouvent des
espèces de prairies couvertes d'algues et d'ulva,
au milieu desquelles vivent , enfouis dans la vase
et dans le sable , des millions de pinnes marines
ou jambonneaux : ces coquillages fournissent
une soie comparable* sous tous les rapports, à
celle qu'on obtient d'animaux analogues le long
des côtes de la Calabre et de la Sicile; mais les
jambonneaux européens habitant à une pro-
fondeur de 3o à 4o pieds , la pêche en est très-
difficile; au lieu que ceux de l'île des Ranguroos
sont à peine couverts de a 5 à 3o pouces d'eau,
et qu'on pourroit aisément en ramasser des mil-
liers dans quelques heures.
4° Nos collections entomologiques se sont en-
richies de cinquante - quatre espèces nouvelles,
appartenant à trente-trois genres différons. Parmi
ces espèces on en comptoit une de termes,
dont les nids avoient a ou 3 pieds de hauteur;
plusieurs espèces de fourpiis, dont les innom-
brables légions se retrouvoient partout. On y
voyôit encore deux scorpions , six araignées , un
magnifique cossyphe, neuf 'espèces de blattes, de
sauterelles et de grillons , deux oniscus, un iule,
deux scolopendres, dont une remarquable par la
belle couleur rouge de son ventre ; deux pettta-
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t4o DU PORT JACKSON
tomes, une forficule noire, une espèce de papil-
lon de la division des brassicaires de M. Latreille,
outre diverses espèces de chrysomèles, de bu-
prestes, d'œdémères, de lébies, d'opis, d'hélops,
de cérambyx, de thynnes, etc, etc.
On voit, par rénumération que nous venons de
faire des principaux insectes de l'île des Kangu-
roos , que ceux de ces animaux qui se plaisent
dans les lieux arides et sablonneux sont effecti-
vement, sur cette île, les plus nombreux et les
plus variés. A l'île King, au contraire, où toute
la plage étoit couverte de cadavres d'éléphans
marins, les insectes carnivores constituoient la
masse principale de ceux que j'y pus recueillir :
là, se trouvoient les sylphes, qui exhalent , pour
ainsi dire, l'odeur infecte des chairs pourries dont
ils font leur pâture; les staphylins, destinés, sui-
vant l'expression d'un naturaliste célèbre, à ré-
duire les cadavres à leur dernière dissolution ; les
trox, qui dévorent les ligamens et les membra-
nes des plus anciennes charognes; les .histers
avides de sang, les voraces ixodes, etc.... Ainsi,
les détails les plus obscurs de l'histoire naturelle
d'un pays ont d'intéressans rapports avec l'en-
semble de sa constitution physique.
5° Sur divers points de la baie Nepean , on ob-
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EN EUROPE. 141
servoit avec admiration des masses très-volumi-
neuses d'une espèce de roche calcaire , entière-
ment formée d'un nombre prodigieux de serpules
entrelacées ensemble. Ceux de ces animaux qui
t)ccupoient la surface de chaque groupe, étoient
seuls vivans; tous les autres, étouffés sans doute
par le développement successif de leurs propres
rejetons, étoient riiorts depuis une époque plus
ou moins ancienne; mais leurs tubes conser-
voient encore leur première solidité. De tous
les vers testacés que j'ai pu voir, aucun ne m'a
paru se rapprocher autant des lithophytes tubu-
leux; et c'est d'après cette considération que j'ai
cru devoir décrire l'animal dont il s'agit, sous le
nom de serpule lithogène (serpula lithogenà, iV.).
6° L'île des Kanguroos est, sans contredit, un
des lieux les plus riches en éponges; j'y en ai re-
cueilli vingt-six espèces des plus grandes et des
plus belles. Cette fécondité remarquable me mit
à même de faire une étude plus particulière de
ces zoophy tes, qui, par leur organisation, se trou •
vent repoussés jusqu'aux dernières limites du
règne animal, et d'établir dans le genre qui les
comprend les trois coupes suivantes :
Éponges dépourvues de pores ocellés et de
tubes distincts, spongiœ cœcœ> N.;
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i4a DU PORT JACKSON
Éponges pourvues de pores ocellés , sans tubes
distincts, spongiœ oceUatœ, N.;
Éponges pourvues de tubes distincts, spongiœ
tubiporœ, N.
7 Nos collections d'ascidies , déjà bien nom-
breuses, s'enrichirent encore de plusieurs espèces
propres à l'île des Kanguroos. L'une d'elles, que
je décrivis sous le nom d'antropocéphale (ascidia
anthropocephala, IV.) 9 est d'une belle couleur
rouge, et présente, dans sa masse > une ressem-
blance singulière avec une tête d'homme vue de
profil. J'ai retrouvé depuis ce zoophyte aux îles
Saint-Pierre, et dans le port du roi Georges à la
terre de Nuyts.
Je ne dirai rien des belles astéries, des ophiu-
res variées, des brillantes actinies que l'île a pu
nous offrir; l'histoire de tant d'animaux, quel-
que importante qu'elle puisse être, ne sauroit
convenir à la nature de cet ouvrage : il me suffit
d'avoir indiqué combien les rivages qui nous
occupent sont féconds en ce genre, et combien
est immense la carrière qu'ils présentent aux
recherches du naturaliste
En parcourant ainsi les diverses branches de
l'histoire générale de l'île des Kanguroos, j'ai
dû naturellement entrer dans des détails qui ren-
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EN EUROPE. 143
droient superflus la plupart de ceux qui ont
rapport à notre séjour dans la baie Nepean : le
lecteur se rappellera, sans doute, que nous y
avions jeté l'ancre le 6 janvier au matin; le Ca-
suarina, qui étoit resté de l'arrière, vint nous y
rejoindre le lendemain. Après avoir reçu quel-
ques réparations indispensables, ce navire appa-
reilla dans la nuit du 10 au r 1 pour aller com-
pléter la reconnoissance des golfes de la côte
Sud-ouest. M. Freycinet devoit n'employer que
vingt-six jours à ce travail difficile, pour l'exécu-
tion duquel notre ingénieur-géographe, M. Boul-
langer, lui fut adjoint.
Dans cet intervalle , nous levâmes le plan de
la baie, des anses et du lagon qui s'y rattachent;
nous mîmes une nouvelle chaloupe sur les chan-
tiers , et préparâmes les bois nécessaires à sa con-
struction : plusieurs hommes établis à terre s'oc
cupoient, dans la petite anse des Sources, à
recueillir la provision d'eau journalière de l'équi-
page ; notre astronome fixoit la marche des chro-
nomètres, et répétoit diverses expériences sur l'in-
clinaison magnétique, sur les marées ,. etc. , etc. :
enfin, MM. Leschenault , Bailly, Lesueur et
moi, nous réunissions de. toutes parts les pro-
duits minéraux de l'ile, les plantes diverses
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i44 DU PORT JACKSON
et les animaux nombreux qui lui sont propres.
Tous ces travaux étant finis, et le Casuarina
ne reparoissant pas au terme convenu pour son
retour, nous appareillâmes le matin du i er fé-
vrier, abandonnant ainsi notre conserve, dont
les besoins pressans nous étoient connus, et
dont le secours nous étoit indispensable pour
la suite de nos opérations Mais à peine nous
étions partis depuis quelques heures, que le
Casuarina parut à l'horizon, forçant de voiles
pour nous joindre Nous dirons dans le cha-
pitre suivant, pourquoi, malgré tous ses efforts,
M. L. Freycinet ne put pas opérer sa jonction, à
quel péril il se trouva livré, quels travaux il exé-
cuta pendant sa séparation d'avec nous; mais,
pour ne pas intervertir l'ordre naturel du récit
et des événemens, il convient d'exposer d'abord
tout ce qui concerne la mission du Casuarina
dans les deux golfes qu'il étoit allé visiter.
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EN EUROPE, i45
f
CHAPITRE XXV*
GOLFES DE Là CÔTE SUD -OUEST DE LA NOUVELLE-
HOLLANDE.
Du 10 janvier au 2 février i8o3<
L'absence de toute espèce de grande rivière à
la Nouvelle-Hollande est un phénomène si ex-
traordinaire , que plusieurs physiciens célèbres
se sont occupés à en rechercher la Cause : les
uns ont cru la trouver dans la constitution du
sol et dans sa disposition générale; les autres
ont voulu disjoindre le continent , s'il est permis
de s'exprimer ainsi; et, parce que plusieurs por-
tions n'en avoient pas été vues , ils ont supposé
des coupures et des détroits , qui auroient formé
de laNouvelle*Hollande un nombre d'îles plus ou
moins grand : ainsi la Nouvelle-Guinée, mieux
connue, s'est montrée ouverte sur plusieurs
points.
Cette dernière supposition paroissoit d'autant
111. 10
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146 DU PORT JACKSON
moins invraisemblable, qu'au golfe de Carpen-
tarie, dont aucun des détails n'étoit alors regardé
comme certain, on voyoit correspondre au sud-
ouest un enfoncement considérable , qui pou-
voit, à la rigueur , remoriter vers le golfe du
nord- est, communiquer avec le fond de ce
golfe , et conséquemment ouvrir sur ce point un
très-long détroit. A ces premières et puissantes
considérations venoient se joindre les inter-
valles que l'immortel Cook n'avoit pu visiter
lors de sa reconnoissance de la côte orientale ,
et les lacunes plus étendues que présentoient à
l'ouest la terre de Leuwin , et au nord-ouest la
terre de Witt. Sans prétendre montrer ici ce
qu'on doit penser des diverses hypothèses dont
il s'agit, nous dirons par quelle suite de décou-
vertes récentes l'intégrité du continent austral
se trouve établie. C'est à la connoissance des
golfes de la côte Sud-ouest qu'il £aut borner nos
recherches actuelles; mais leur histoire, bien loin
de résoudre les difficultés que présente la consti-
tution physique de la Nouvelle-Hollande, va les
accroître.
Des deux golfes dont il s'agit, le plus voisin
dé l'île des Kanguroos, le plus oriental et le
moins étendu , est celui auquel les Anglois ont
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EN EUROPE. i4y
donné le nom de golfe Saint- Vincent : sa partie
sud correspond à l'île dont je viens de parler*
Toute la face orientale de la presqu'île Yorke
se compose des rivages occidentaux du golfe,
tandis que ceux de l'est appartiennent à la pres-
qu'île Fleurieu, dont nous avons déjà parlé,
mais sur laquelle il convient de donner ici
quelques nouveaux détails. Cette presqu'île,
comme celle de l'Italie, a la figure d'une botte :
le cap Mollien la termine à l'est ; se renfonçant
alors vers le nord, elle présente une jolie baie de
5 à 6 milles d'ouverture, sur une profondeur
un peu moins grande; nous l'avons nommée baie
Cretet; plus loin sont les petites îles Decaen , et ,
le cap du même nom, qui forme, pour ainsi
dire, l'éperon de la botte ; le cap Montativet en
est comme le talon. A une distance presque
égale du continent et dé l'île des Kanguroos se
trouvent trois îles très-petites , environnées de
récifs, qui ont été nommées les Pages. Le cap
Dupleùc s'avance un peu plus à l'ouest que les
Pages, et le cap Jervis termine à l'est la pres-
qu'île Fleurieu, en formant comme le bout du
pied de la botte.
Ici commence véritablement le golfe Saint-
Vincent : le cap Sévigné est le premier point
io.
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i48 DU PORT JACKSON
remarquable que présente la côte orientale de
ce golfe; la baie Hortense, qui se développe
ensuite à Test, se termine elle-même à un
second cap, qui gît par 35° a4'> et q ue nous
désignâmes sous le nom de cap Lœtitia : la
baie Vendôme est large, peu profonde, et se
trouve bornée vers le nord par le cap Jeanne-
Hachette : plus loin , en continuant à remonter
la côte orientale du golfe, on découvre suc-
cessivement le cap Stéphanie, par 35° 9', le cap
Nemours par 35 9 c ', et le cap Lafayette, par 34° 49'.
C'est à cette dernière hauteur que le Géographe
avoit été contraint, Tannée précédente, de termi-
ner ses relèvemens, et que le Casuarina devoit
commencer les siens;
« A peine, dit M. L. Freycinet, avions-nous
d dépassé la pointe fictorine, que le fond dimi-
*> nua beaucoup ; bientôt nous ne trouvâmes
» plus que deux brasses ; cette variation dans
» le brassiage me força à mettre le cap au nord ,
» et peu d'instans après à l'ouest. Toute la por-
» tion de côte que nous avions en vue est basse ,
» marécageuse et couverte de petits arbres : une
» chaîne de hautes collines se laissoit apercevoir
» dans l'intérieur du pays, et affectoit sensi-
j> blement la direction du nord au sud. L'ap*-
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EN EUROPE. 14
» proche du rivage étoit défendue par une mul-
» titude de bancs sous l'eau et hors de l'eau ,
» qui formoient une ceinture fort étendue :
» à 6 milles ete terre, nous n'avions que deux
» brasses d'eau. »
Tels sont les obstacles qui nous avoient
arrêtés dans notre première campagne; et si
Ton se rappelle maintenant ces nuits obscu-
res et orageuses pendant lesquelles nous fûmes
réduits à louvoyer au milieu de ce golfe avec
un gros navire chargé de voiles, on frémira
sans doute des périls auxquels nous avions été
livrés, et dont nous étions bien, loin de soup-
çonner alors toute l'étendue*
De la pointe Victorine, qui gît par 34°
4o', jusqu'au fond du golfe, la côte ne pré-
sente que trois points qui soient un peu re-
marquables; le cap Scudéry, par 34° 3a 1 ,
la pointe Pauline y par 34° s5' \ et le cap
Sandy, par 34° ift*. Toute cette étendue de
côtes est extrêmement basse et sablonneuse ;
les hauts -fonds continuent à s'y montrer en
grand nombre, et M. L. Freycinet, quoique à
la distance de 6 à 7 milles du rivage, na-
vigua toujours par 4? 3, 2, et même une
brasse et demie d'eau.
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i5o DU PORT JACKSON
Cependant à mesure que nos compagnons s'a-
vançoient dans l'intérieur du golfe, ils voyoient
les. terres se rapprocher, en formant comme
le lit d'une grande rivière ; déjà même ils
avoient l'espoir de faire quelque découverte
importante, lorsqu'en arrivant à l'extrémité
de ce vaste enfoncement, ils le trouvèrent
terminé par des terres basses et noyées, sans
aucune apvarence d'ouverture ou de communi-
cation intérieure. Sur ces bords marécageux
vivent, sans doute, plusieurs hordes sauvages;
car on y aperçut un grand nombre de feux.
Ainsi trompés dans leur attente, MM. Frey-
cinet et "Boullanger se reportèrent à la côte
occidentale du golfe : ils y reconnurent bientôt
la pointe Mangrove , qui s'avance passable-
ment au large; elle forme, avec le cap Sandy,
une grande baie qui occupe tout le fond du
golfe, et que nous avons nommée baie Ca-
roline, Le brassiage s'y soutient entre trois et cinq
brasses, fond de vase et d'herbage.
Après avoir passé la nuit du i3 dans les
environs de la pointe Mangrove , nos ingé-
nieurs prolongèrent le lendemain toute la
portion de cote qui s'étend jusqu'au cap Graf-
fîgny, par la latitude de 34° 3i'. Au - des-
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EN EUROPE. i5i
sous de ce dernier point, le rivage forme une
baie peu profonde, de îq milles d'ouver-
ture environ, et que nous nommâmes baie
Julie; le cap qui la termine au sud gît par
34° 4o\ et» fut nommé cap Amélie. Toute
cette dernière portion du golfe est assez saine ,
et la sonde n'y a pas donné moins de quatre
brasses et demie; le terrain en est aussi plus
élevé que celui de la côte orientale, «t Ton
y ' distingue quelquefois des falaises rougeâ-
tres, qui, sans être fertiles, présentent pour-
tant une assez belle végétation.
C'est à la hauteur du cap Jeanne-d'Arc que
les bancs de sable et les hauts-fonds commen-
cent à se montrer de nouveau; ils continuent
presque sans interruption jusqu'au cap Adèle ,
par 34° 58' ; ils reparoissent au sud de la
baie Dacier, et se projettent à près de deux
lieues en avant du cap La Rochefoucauld. De là
ils forment une ceinture redoutable , qui se dé-
veloppe au large des terres dans un espace de
9 à io milles, et vient expirer à peu de distance
du cap Élisa. C'est à ce dernier point que se
termine le golfe Saint-Vincent, par 35° i3' o f/
de latitude sud, et i35° 20' 54" de longitude à
l'est du méridien de Paris.
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i5a DU PORT JACKSON
Nos compagnons prolongèrent rapidement ,
dans la journée du 18, l'extrémité sud de la pres-
qu'île Yorke, qui, dans cette partie, n'a pas moins
de 4<> milles de largeur. A 7 heures du matin,
ils doublèrent le cap Élisa; bientôt .ils tombèrent
sur un banc de sable assez étendu , qui se pror
jette en avant du cap Sandy , et qu'ils ne purent
éviter qu'en portant 10 à 12 milles au large.
A six heures du soir, ils étoient par le travers
d'une seconde pointe , en avant de laquelle se
trouvent quelques roches détachées. Ce ne fut
qu'à la nuit tombante qu'ils atteignirent les îles
Althorpe, à l'extrémité du détroit de l'Investi-
gator, et tout près de la pointe d'entrée orient
taie du golfe Spencer. Ces îles sont au nombre de
quatre, dont deux très-petites : nous donnâmes, à
la plus grande d'entre elles, le nom dV/e Lauba-
dère. Presque vis-à-vis est un cap remarquable ,
défendu par une traînée de brisans dangereux ,
et que nous appelâmes cap Mornay. Plus loin ,
par 35° i5' 3o ,r de latitude sud, et i34° 3a' o"
de longitude orientale , se trouve le cap Spencer
qui forme l'extrémité suc(-est du beau golfe du
jnême nom : il me reste à en faire connoître les
principaux détails.
Du cap dont il vient d'être question , en reipop*
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EN EUROPE. i53
tant au nord sur la côte orientale du golfe , nous
n'aperçûmes 1 d'autre point très-remarquable que
Vile Dalberg, qui gît par 34° 3a 1 de latitude aus-
trale '. Un fort brisant s'avance de sa pointe
nord jusqu'à deux milles environ au large. Bien
que , à l'exception de cette île , toute la portion
de côte qui s'étend depuis le cap Spencer jusqu'à
la hauteur de 34° io', n'eût été reconnue que
du haut des mâts dans notre campagne précé-
dente , le commandant n'en avoit pas moins
donné l'ordre à M. Freycinet de s'abstenir de
toutes recherches sur ce point, et de se porter
directement au nord, par la latitude dont je
viens de parler. Cette mauvaise combinaison du
chef est cause qu'il se trouve sur nos cartes une
espèce dé lacune, de près d'un degré, pour la
partie orientale du golfe : mais, comme cette
lacune se rapporte à la presqu'île Yorke , dont
tout le reste avoit été reconnu avec exactitude,
il s'ensuit du moins que l'omission dont il s'agit
ne sauroit porter que sur des détails de peu
d'importance.
1 II paroîtroit, d'après la carte de Flinders, que cette
portion de terre n'est pas une île , mais une presqu'île assez
allongée : sa partie la plus occidentale a reçu du capitaine
flnglois le nom de pointe Pearce. L. F.
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i54 BU PORT JACKSON
Fidèle exécuteur des ordres qu'il avoit reçus,
M. L. Freycinet, après avoir doublé le cap Spen-
cer, dirigea sa route vers le nord, et dès le ai au
matin il atteignit le point fixé pour sa reconnois-
sance. Un cap remarquable gît par 34° 7* ; il fut
nommé cap Sully. La baie Duguesclin, qui se pré-
sente immédiatement au nord de ce cap, est pro-
fonde , mais paroît obstruée de hauts-fonds. Plus
loin, à 7 milles au large, et par le travers de cette
baie , est un récif dangereux , dont nous avions
eu connoissance l'année précédente, et que nous
avions nommé récif du Géographe. Le cap Mon-
don termine la baie Duguesclin au nord. Une
petite île toute environnée de récifc se présente
ensuite; elle reçut le nom dV/e Dugommier. La
baie Pascal, par 33° 55 r , a deux lieues d'ouver-
ture, sur une profondeur égale. La pointe Riley
la termine au nord , et se distingue elle-même
par un monticule élevé. Plus loin on découvre
successivement le cap Dubelloy, le cap Saint-
Pincent- de-Paul ', le cap Fénélon et le cap Bos-
suet. Ce dernier point se trouve par. 33° i3' de
latitude australe. Toute l'étendue de cotes que je
viens d'indiquer plutôt que de décrire est très-
basse , et la mer qui la baigne est obstruée de
hauts-fonds, qui ne permirent pas à nos ingé-
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EN EUROPE. i55
meurs de ranger la terre d'aussi près qu'ils
l'eussent désiré : mais bientôt la scène change ;
la largeur du golfe diminue considérablement;
les terres s'élèvent, et forment de chaque côté
comme un immense rempart. Alors aussi tout
sembloit garantir l'existence d'un grand fleuve :
ce lit vaste et profond, ces rives imposantes, ces
eaux dont le cours remontoit bien au-delà du
point où la vue pouvoit s'étendre , le prolonge-
ment extraordinaire du golfe , sa direction , sa
figure même , tout contribuoit à rendre l'illusion
complète ; et , pénétrés d'une ardeur nouvelle,
nos compagnons poursuivirent leur route le long
de la côte orientale.
Déjà ils ont dépassé la baie Turenne, de plus
de 20 milles d'ouverture; ils ont atteint le cap
Bayard: le golfe n'a plus que deux lieues et de-
mie à trois lieues de largeur; mais il paroît s'a-
vancer encore au loin : ils forcent de voiles, et
presque aussitôt le fleuve s'évanouit... Des bancs
de sable sans nombre sont pressés dans un lit de
4 à 5 milles; les rivages se rapprochent de plus
en plus : dans le fond même du golfe on décou-
vre des terres basses, qui paraissent se rattacher -,
à celle de l'est et de l'ouest, sans qu'il soit pos-
sible de distinguer s'il existe entre elles aucune
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i56 DU PORT JACKSON
espèce de coupure. D'un autre côté, les eaux de
la mer ne présentoient aucune diminution de sa-
lure, et rien n annoncent, dans la force des cou-
rans ou dans leur direction, qu'une masse d'eau
considérable coulât du nord.
Ainsi se termine le plus grand golfe qu'on
connoisse à la Nouvelle-Hollande, après celui de
Carpen tarie. Malgré ses vastes dimensions, il
présente la même série de phénomènes que nous
avoient offerts, à la Nouvelle-Galles du sud,
Botany-Bay, port Jackson et Broken-Bay. Bien
qu'en effet il n'ait pas été possible de recon-
noître aucune échancrure dans les terres du fond
du golfe, il n'en est pas moins tout-à-fait pro*
bable qu'il reçoit sur ce point une ou plusieurs
rivières, analogues sans doute à la Grose ou à la
Nepean, et qu'il est, comme l'Hawkesbury, sujet
dans certaines circonstances à de fortes inonda-
tions : c'est ce que semblent indiquer surtout les
bancs de sable qui l'obstruent. Mais quelles que
puissent être les rivières dont nous admettons ici
l'existence hypothétique, elles nesauroient, non
plus que la Grose ou la Nepean, être jamais
d'aucune utilité pour la navigation, ou même pour
le commerce intérieur d'une colonie fixée sur ces,
bords.
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EN EUROPE. i5 7
La reconnoissance des rivages orientaux et du
fond du golfe étant ainsi terminée, nos compa-
gnons se rapprochèrent de la èôte de l'ouest Le i a
à midi ils se trouvoient par le travers d'un gros
cap, dont la latitude est de 3a° 43 1 , et qui fut
consacré sous le nom de cap Racine. Entre ce
dernier point et le cap Delille se trouve la baie
Voltaire, de 7 milles d'ouverture. Plusieurs bancs
de sable qui se projettent fort en avant de cette
baie en rendent l'approche dangereuse, même
pour les petits bâtimens : plusieurs fois en effet
le brassiage descendit de 3 brasses à 2 brasses et
demie, bien que nos compagnons se trouvassent
encore à près de deux lieues au large. Les mêmes
dangers se montrent à la hauteur du cap Delille ,
et rendent cette partie du golfe véritablement
impraticable pour les gros navires. Obligés, à
cause des vents contraires, de louvoyer pendant
près de 60 heures dans ces périlleux parages ,
MM. Freycinet et Boullanger n'eurent que trop
de temps pour bien déterminer la position et
l'étendue de la plupart de ces hauts-fonds, et
sous ce rapport leur travail est d'un grand in-
térêt.
Après avoir échappé, avec autant d'habileté
que de bonheur, aux dangers continuels de cette
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i58 DU PORT JACKSON
dernière partie de sa navigation, M. L. Freycinet
reconnut successivement la pointe Lowly, la baie
Corneille, le cap Molière, et vint passer la nuit
du a4 janvier vis*à*vis une troisième baie , doAt
l'entrée lui parut absolument inabordable, à
cause des bancs de sable qui l'obstruoient dans
toute son étendue. Elle gît par 33° 3 r de lati-
tude sud, et reçut le nom de baie Crébillon. Le
cap Chaulieu, qui la termine au sud, se distin-
gue par un morne élevé et très-remarquable,
nommé mont Young i vu du milieu du golfe, il
offre l'apparence d'un îlot solitaire, et sous ce
rapport il devient un point de reconnoissance
intéressant pour les navigateurs; il gît par 33° &
aa 11 de latitude australe, et par i35° 7' 48" de
longitude orientale. Entre ce dernier point et le
cap Amyot on découvre vers l'intérieur du pays,
à la distance d'environ trois lieues du bord de
la mer, un piton assez élevé; les Ànglois Pont
nommé mont Midle-back.
Ce fut en prolongeant cette dernière partie de
côte, que nos compagnons éprouvèrent une illu-
, sion d'optique semblable à celle dont nous avons
parlé dans le chapitre précédent. «L'erreur étoit si
» générale et si complète , dit M. Freycinet, que
» si nous n'eussions pas été bien certains qu'il
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EN EUROPE, i5 9
» ne pouvoit exister aucune terre dans des lieux
» où nous venions de naviguer, il n'eût pas été
» possible de se défendre d'un tel prestige. Ges
» rivages fantastiques formoient comme un im-
» mense bassin, au milieu duquel nous parois-
» sions placés. Quelques-uns de mes matelots
» étoîent si parfaitement abusés, qu'ils croyoient
» distinguer des arbres sur cette prétendue terre;
» la brume seule, en se dissipant, put les convain-
» cre de leur méprise. »
Au-delà du cap Àmyot, en continuant à se
porter vers le sud, nos géographes découvrirent
successivement le cap RolUn> le cap Condillac,
Vile Vobiey y de 6 milles de longueur environ ,
le cap Dolomieu, le cap Portalis, et plusieurs
autres points remarquables, qui furent tous
consacrés par quelques-uns de ces noms célè-
bres dont notre patrie s'honore : mais il en est
malheureusement des détails géographiques
comme des détails relatifs à l'histoire naturelle ;
plus ils sont multipliés, plus ils ont d'impor-
tance, et moins il seroit possible de leur donner
le développement qu'ils exigeraient, et qu'ils
doivent recevoir de mon ami M. L. Freycinet,
dans la partie Nautique de ce Voyage.
Cependant, à mesure qu'on se rapproche de
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160 DU PORT JACKSON
l'entrée du golfe , sa largeur augmente rapide-
ment; elle est déjà de 60 milles à la hauteur
de la baie Laplace, dont le milieu se trouve
placé par 34° i5 r de latitude, et par i34° o f de
longitude orientale. Cette baie a près de trois
lieues d'ouverture, et se termine au nord par le
cap Méchain, au sud par la pointe LacaiUe, vis-
à-vis de laquelle est la petite lie d'Alembert.
Plus bas, gît Y anse Descartes, qui n'est, à pro-
prement dire, qu'une partie même de la baie
Laplace, mais qui se recommande à l'intérêt
des navigateurs, par la commodité du mouillage
qu'elle offre, et par sa sûreté. Le brassiage y
donne en effet de 5 à 6 brasses, et le fond
en est partout de sable fin; le cap Eider lui
sert de limite vers le sud.
Dans cette dernière partie de leur navigation,
nos ingénieurs eurent occasion d'observer un
fait important, et qui mérite bien d'être ajouté
à ceux du même genre dont nous avons eu
plusieurs fois à parler dans cette histoire. « Le
» a6 janvier au matin, dit M. Freycinet, nous
» nous trouvions à la hauteur du cap Dolomieu
» par 33° 5i' de latitude, rangeant la terre d'assez
» près, lorsque les vents s'élevèrent avec force du
» nord au nord-ouest. Dans le même instant
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EN ËUROfcÉ. 161
» nous éprouvâmes une chaleur excessivement
» forte, et qui se déclara tout-à-coup avec ces
» vents. »
Ainsi donc, à la côte Sud-ouest de la Nouvelle-
Hollande 9 comme au canal d' Entrecasteaux , et
comme au port Jackson, les vents qui traversent
ces régions sont caractérisés par une chaleur
ardente.
Immédiatement au-dessous du cap Lalandê
est une nouvelle baie de 6 milles d'ouverture
environ^ et que nous avons nommée baie Mas-
séna. Presque en face de cette baie se trouve
le groupe des îles SirJoseph-Banks, qui sont
au nombre de sept, toutes peu considérables
et stériles. La plus grande a presque une lieue
de longueur; elle a été nommée îleReevesby. Son
milieu gît par 34° 3a' 20" de latitude sud,
et sa longitude est de i34? 5 1 9" à l'est du
méridien de Paris.
La baie Maret, qui se présente à peu de
distance au sud de la précédente, est elle-
même large et profonde.: indépendamment de
deux petites îles qui sont à peu de distance de
sa pointe méridionale, elle paroissoit offrir quel-
ques détails vers son fond; mais, commandés par
les ordres impérieux de leur chef, nos ingénieurs
III. 1 ï
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i6a DU PORT JACKSON
ne purent s'en occuper , et poursuivirent leur
route vers le sud.
Nous voici parvenus maintenant au point le
plus intéressant du golfe qui nous occupe ; nous
sommes à l'entrée de ce magnifique port Lincoln,
dont nous avons déjà donné la description dans
le chapitre xv de cette histoire, mais qui mérite
bien de nous occuper encore quelques instans.
L'ensemble de ce port se compose de trois
bassins, dans chacun desquels on ne trouve pas
moins de 10 à 12 brasses d'eau, fond de sable
vaseux, et qui par leur étendue seroient sus-
ceptibles de recevoir toutes les flottes militaires
de l'Europe. L'île Boston est à l'ouverture de ce
port admirable, et forme, avec le continent,
deux passes, dans chacune desquelles les plus gros
vaisseaux de guerre pourroient louvoyer avec
sécurité. Celle du nord est plus étroite , et cor-
respond à la baie Boston ; celle du sud est plus
large, et s'ouvre, d'une part, dans le bassin de
l'Ouest, et de l'autre, dans la baie Spalding. Entre
l'île et la grande terre est le canal Dégêrando,
qui établit une communication directe des trois
bassins entre eux, et qui offre également un
excellent mouillage aux flottes les plus nom-
breuses. Deux petites îles, placées à l'ouverture
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EN EUROPE. i63
du bassin méridional, offrent aussi de bons
abris. Il en est de même de Fîlè Grantham, pour
le bassin de l'ouest. Rappellerai-je maintenant ce
que j'ai dit ailleurs de la fertilité du sol? Parle-
rai-je des vallons , qui semblent indiquer autant
de sources ou de ruisseaux d'eau douce? Dois-je
insister sur ces feux multipliés qu'en approchant
du port nos compagnons apercevoient sur tous
les coteaux voisins, et qui paroissoieht y attes*
1er l'existence d'une population beaucoup plus
nombreuse que sur lès autres points de la côte
Sud-ouest?.... Digne rival du port Jackson, lé
port Lincoln est, sous tous les rapports, un
des plus beaux du monde ; et de tous ceux que
nous avons découverts, soit au sud, soit à l'ouest,
soit au nord de la Nouvelle -Hollande, il paroît
être, je le répète, le plus propre à recevoir une
colonie européenne.
Cependant, depuis vingt- un jours > nos ingé-
nieurs continuoient leurs précieuses observa-
tions au milieu des vastes enfoncemens que nous
venons de décrire; le terme prescrit pour leur
retour à l'île des Kanguroos alloit expirer, et le
caractère du chef leur étoit connu Bien sûrs
d'être impitoyablement abandonnés en cas de
retard, il leur fallut se résoudre, dans la jour-
u.
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1
164 DU PORT JACKSON
née du 3o janvier, à faire route pour la baie
Nepean, quoiqu'il leur restât encore quelques
points à reconnoître au sud du port de Lincoln
et dans ce port lui-même Mais déjà leur
craintes étoient réalisées, et le Géographe avoit
mis sous voiles , lorsque , le i er février, au matin,
ils parurent à la vue du cap Marsden.
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EN EUROPE. i65
CHAPITRE XXVI.
SUITE DE LA CÔTE SUD-OUEST : ILES SAINT-PIERRE
ET ILES SA.IHT-FRANÇOIS.
Du i«r au \fj février i8o3.
À son départ de l'île des Kanguroos, M. Frey-
cinet n'avoit reçu du commandant que pour
trente jours d'eau, et le Casuarina ne possédoit
aucune espèce d'embarcatiou susceptible de por-
ter une ancre au large , et de sauver les hommes
en cas dféchouement ou de naufrage. Dans de
telles circonstances , abandonner nos compa-
gnons au milieu de ces vastes golfes, où nous
avions couru tant de périls, avoit été, à bord
du Géographe , un sujet de consternation com-
mune. Ce ne fut donc pas sans un plaisir bien
vif, qu'en traversant le détroit de l'Investiga-
tor, dans la journée du I er février, nous aper-
çûmes notre conserve qui louvoyoit en se diri-
geant sur nous : déjà elle étoit par notre travers,
nous nous trouvions au vent à elle, quelques in-
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166 DU PORT JACKSON
stans suffisoient pour opérer la réunion des
deux vaisseaux Pas le moindre changement
n'est ordonné dans la route du Géographe; ce
navire étoit chargé de voiles, on n'en amène au-
cune; incapable de suivre notre marche rapide,
affalé sous le vent , le Casuarina reste de l'ar-
rière, et bientôt il disparaît à nos regards! .
En vain, pour attendre le navire qu'il venoit
d'abandonner ainsi , notre commandant passe la
nuit en panne ; en vain , dans la matinée du 2 ,
il retourne sur ses pas et rentre dans le détroit;
il ne retrouve plus sa conserve.
Cette inconcevable séparation ainsi terminée ,
nous fîmes route pour les îles Saint-Pierre et Saint-
Françpis, que nous atteignîmes dans la journée
du 5 : mais avant de nous engager au milieu de
ces îles, il convient de jeter un coup d'œil général
sur la partie de la côte Sudrouest comprise entre
les archipels dont il s'agit et le golfe Spencer.
Par le travers de ce golfe , à l'est de sa pointe
occidentale, gisent les îles Gambier; elles sont
au nombre de cinq : là plus grande, l'île Wedge,
a près de trois milles de longueur; les quatre
autres sont beaucoup plus petites.
Dix-sept milles environ, au sud-ouest des pré-
cédentes, est un second groupe de petites îles,
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EN EUROPE. 167
qui a été nommé groupe des îles Neptune. L'une
d'elles, V île Montmorency \ peut avoir deux milles
de long; les trois autres, qui ont moins d'éten-
due, furent appelées île Vàlbette, île Fïllars,
île d'Assas.
Vis-à-vis les îles Neptune, par 35° 8' de lati-
tude sud, et par i33° 46' de longitude orien-
tale, se montre le cap Turenne, qui forme la
pointe d'entrée occidentale du golfe Spencer « :
les terres en sont assez hautes ; mais leur cou-
leur obscure, grise ou jaunâtre, ne décèle que
trop la stérilité générale de ces cotes sauvages.
Ici paroissoit sur lé continent une coupure
profonde, à l'entrée de laquelle on distinguoit
deux petits îlots, mais dont il ne nous fut pas
possible de reconnoître le fond 3 .
1 Flinders a constaté que le cap dont il s'agit ici n'ap-
partient pas au continent, mais qu'il forme la partie méri-
dionale d'une île assez étendue qu'il a nommée fie Thistle :
les cartes de Flinders , sur ce point , diffèrent d'une manière
notable de celles levées h bord du Géographe et du Casua-
rina; l'histoire de notre navigation justifie assez, ce me
semble, les incertitudes où nous sommes restés à cet
égard. L. F.
a Cette ouverture est un détroit où Flinders a passé et
qui porte sur les cartes de ce navigateur le nom de Thorny
passage, L. F.
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i68 DU PORT JACKSON
Au-delà , une nouvelle baie se présente; elle
n'st pas moins de 5 à 6 milles d'ouverture, et
s'enfonce de près d'une lieue dans les terres;
elle fut nommée baie Jussieu , en l'honneur de
cette famille qui en fait tant elle-même aux scien^
ces et à la patrie. Le cap Tournefort sépare cette
dernière baie d'un enfoncement du même genre,
mais plus large et plus profond, qui est appelé
baie Sleaford.
A ce point, les terres du continent se dessinent
sur deux plans très-distincts. Celui qui appartient
au rivage est abaissé, d'une coupe généralement
abrupte , et paroît être plus particulièrement
formé de dunes de sable , qui reposent sur un sol
gréeux et jaunâtre. Quelques i^uances d'un vert
foncé semblent indiquer çà et là une végétation
languissante : nous n'avons pu y distinguer aucun
arbre. Au second plan appartiennent des terres
assez hautes, surmontées encore, de distance en
distance, par des pitons peu saillans, et qui, du
point où nous étions, affectoient à nos yeux cette
nuance aérienne et bleuâtre qui caractérise les
terrains élevés vu$ dans l'éloignement.
Le cap Wiles, qui borne la baie Sleaford à
l'ouest, a l'apparence d'un énorme bastion, tant
il est uniformément taillé à pic de toutes part3.
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EN EUROPE. 169
Au-delà de ce dernier cap, la direction des
terres change brusquement ; elles courent du
sud- est au nord -ouest dans un espace de 4°
milles , sans offrir d'autres parties remarquables
que le cap Carnot, la baie d'Antitte^ le cap Mai-
ran, et la pointe Àvoid.
Sous le rapport de sa constitution physique ,
cette dernière partie de côtes est analogue à
celle que nous venons de décrire : partout des
couleurs grises, sales et rembrunies; partout
l'apparence d'une stérilité absolue. Quelques pi-
tons qui continuent à se montrer dans l'inté-
rieur sont évidemment la prolongation de ces
hautes terres que nous avons dit former un se-
cond plan parallèle au rivage de la mer. Les
environs du cap Mairan y sont surtout remar-
quables : vers ce point de la côte s'élève , à 1 a
ou 1 5 milles dans l'intérieur , un gros massif de
montagnes que nous avons nommé piton Borda.
Tout le long des rivages qui nous occupent,
se trouvent disséminées de nombreuses petites
îles. La première est en face du cap Carnôt, et
porte vers sa pointe sud un petit îlot environné
de brisans ; elle a été désignée sous le nom d'île
Liguanea.
Vingt milles environ au nord-ouest de cette
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i 7 o DU P011T JACKSON
première île, se présentent les îles Whidbey.
Vile Maupertuis est la plus rapprochée du conti-
nent, et gît entre la pointe Avoid et le cap Mairan.
Sur la même ligne, et dans la direction du sud-
ouest au nord-est, on découvre successivement
Vile Pingre, l'île Perfora ted, la plus considérable .
de toutes, et les ilôts la Condamine, qui sont au
nombre de six , et forment eux-mêmes un petit
groupe distinct. Plus loin, à l'ouest-nord-ouest
de ces îlots , paroît le groupe des îles Greely, où
se remarquent Vile Chappe, Vile Fermât et Vile
Lacaille : cette dernière est plus élevée que les
autres , et d'une forme circulaire. La baie Avoid
est peu profonde , mais elle n'a pas moins de dix
milles d'ouverture, et nous offrit aussi quelques
îlots dans sa partie de l'est.
Sur tout le prolongement de côtes qui s'étend
du cap Turenne aux îles Whidbey, le continent
paroissoit être absolument désert lorsque nous
y passâmes ; nulle part du moins nous ne pûmes
y découvrir des traces de ces feux qui, partout
ailleurs, nous annonçoient la présence des na-
turels.
Au-delà de la pointe Whidbey, qui gît par 34°
45' de latitude sud, et par i32° 5a' de longitude
orientale, la direction du continent change de
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EN EUROPE. i 7 i
nouveau, et se rapproche davantage du nord.
Ce dernier cap se compose de falaises basses et
jaunâtres; il en est de même du cap La Tour-
d * Auvergne et de la pointe Sir-Isaac, qui forment
la pointé sud de l'entrée d'une très-grande baie ,
qui a été nommée baie Coffin. Cette baie a la
milles de large, sur une profondeur un peu
moindre. Le cap Mongolfier se détache en avant
de la côte septentrionale, dont la pointe Drum-
mond forme l'extrémité ; la petite île Rocky gît
à une distance presque égale du cap Mongolfier
et de la pointe Drummond.
De ce dernier point jusqu'au cap du Vétéran,
la brume et le gros temps s'étant joints à des
vents contraires pour nous éloigner du rivage,
nos constructions géographiques présentent dans
cette partie une lacune d'environ 10 lieues, que
nos successeurs pourront d'autant plus aisément
remplir, qu'elle est comprise entre des positions
exactement déterminées sur nos cartes. Cette
dernière lacune ne porte d'ailleurs que sur les
détails même de la côte, que nous avons vue ,
quoique à une grande distance, continuer sans
interruption.
Cinq îles principales et huit îlots composent
le groupe de l'Investigator : la plus grande de
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172 DU PORT JAKCSON
ces îles, File Flinders, nous a paru avoir 4 milles
de longueur; Vile Meyrormet, File Waldegrave,
ont chacune environ une lieue; Vile Lecamus n'a
guère plus d'un mille ; il en est de même de l'Ile
Ward, la plus occidentale de toutes, et dans le
sud-ouest de laquelle est une chaîne de récife
étendus et dangereux.
Au-delà de l'île Waldegrave, qui gît par 33°
35 1 , est une nouvelle lacune presque aussi grande
que la première, et qui, occasionée par les
mêmes circonstances que celles dont je viens de
parler, doit offrir encore moins de difficultés
aux navigateurs. Dans cette dernière étendue de
côtes, en effet, nous avons aperçu Vile Poisson-
nier, et Vile Percy, qui présentent deux points de
reconnoissance précieux pour les recherches ul-
térieures qu'on voudroit faire dans cette partie.
L'île Poissonnier n'a guère qu'un mille de lon-
gueur de l'est à l'ouest, et l'île Percy en a trois
dans le même sens.
Le cap Halle, à la hauteur duquel il nous fut
enfin possible de reprendre la suite de nos relè-
vemens, gît par 33° a' ao" de latitude australe,
et forme la pointe sud de la baie Lemonnier,
dont il a déjà été question dans le volume pré-
cédent : cette baie , ainsi que nous l'avons dit
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EN EUROPE. i 7 3
alors, est toute remplie de récifs, qui font enten-
dre au loin un bruit terrible et menaçant; le cap
Westal la termine vers le nord. Au-delà de cette
pointe s'ouvre une nouvelle baie de trois lieues
de largeur, que nous avons nommée baie Cor-
mort y en l'honneur du médecin célèbre qui, par
le premier établissement d'une clinique pratique
en France , et par ses belles recherches sur les
maladies organiques, a si bien mérité de la
science médicale et de la patrie. Le cap Bauer en
forme l'extrémité nord.
Toute cette dernière partie de côtes est ex-
trêmement basse, et comme noyée sur divers
points; c'est en quelque sorte une chaîne de
dunes arides, sablonneuses, coupées à pic vers
la mer, d'une teinte grise ou jaunâtre, sans au-
cune trace de végétation.
Malgré leur aspect sauvage, ces tristes bords
ne sont pas étrangers à l'espèce humaine, et quel-
que horde de naturels, établie pour lors auprès
du cap Halle, manifesta sa présence par un
grand feu qu'elle y alluma.*'
Vis-à-vis le cap Bauer, à 4 milles environ dans
l'ouest, est l'île Olive, stérile et jaunâtre; des bri-
sans dangereux l'enveloppent de toutes parts.
Le cap Bauer se prolonge lui-même plus d'une
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i 7 4 DU PORT JACKSON
demi-lieue au large par une traînée de récifs.
Au nord de tous ces brisans, la Nouvelle-Hol-
lande se renfonce de nouveau en une baie vaste
et profonde, qui est désignée sous le nom de
baie Streaky : le pourtour de cette baie nous a
paru avoir 5o milles dans le développement de
ses côtes, et se compose de terres absolument
semblables à celles dont nous venons de parler :
dans quelques parties même, là dépression ex-
traordinaire du sol semble indiquer l'existence
de vastes marécages vers le fond de la Laie. Une
triste et déplorable preuve vient à l'appui de cette
présomption, déduite de l'aspect générai et de
la constitution physique du pays; je veux parler
de la réunion sur ce point d'un grand nombre
de hordes sauvages, dont les feux multipliés se
faisoient apercevoir sur une longue étendue de
côtes. Nous savons en effet, par expérience, que
ces peuplades se trouvent surtout fixées aux en-
droits marécageux, où elles peuvent plus aisé-
ment se procurer les poissons et les coquillages
qui servent à leur nourriture. Ainsi nous avons
vu à la Nouvelle-Galles du sud les marais fé-
tides et profonds de Botany-Bay, de Broken-
Bay , etc. , occupés par diverses troupes de natu-
rels ; ainsi les marécages saumâtres de la baie du
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EN EUROPE. i 7 5
Géographe, à la terre de Leuwin , rassembloient
sur leurs bords les sauvages habitans que nous
avons pu voir dans cette partie de la Nouvelle-
Hollande; ainsi nous trouverons bientôt les
malheureux naturels de la tçrre de Nuyts envi-
ronnés par de nouveaux marais.... Triste condi-
tion de l'espèce humaine , que celle où elle est
réduite à braver ainsi tous les inconvéniens et
tous les maux attachés à un tel séjour !...
Enfin nous voilà parvenus à ce point de la côte
Sud -ouest qu'il ne nous avoit pas été possible
d'aborder l'année précédente : là devoit être ce
fameux détroit dont nous avons parlé; c'est der-
rière les îles Saint -Eierre et Saint -François qu'il
devoit avoir son embouchure; c'est là qu'il fal-
loit pénétrer. Des vents propices, une belle mer,
un ciel pur, une douce température, sembloient
cette fois se réunir pour le succès de nos nouvelles
recherches; tout nous donnoit l'espoir de résou-
dre enfin le grand problème de l'intégrité de la
Nouvelle -Hollande; et pleins de cet espoir, nous
forçâmes de voiles sur les îles nombreuses qui
bornoient l'horizon.,
La connoissance des îles dont il s'agit remonte
jusqu'à l'année 1627; c'est à cette époque, dit-
on, que le célèbre navigateur hollandois Peter
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i 7 6 DU PORT JACKSON
Nuyts les découvrit, après avoir prolongé cette
immense partie de côtes à laquelle la reconnois-
sance publique a décerné son nom; mais placées,
pour ainsi dire, au-delà du terme de sa longue
exploration, elles se trouvent plutôt indiquées
que déterminées sur sa carte : dans cette carte,
en effet, tout est inexact, soit sous le rapport
du nombre de ces îles, de leur forme, de leurs
dimensions, soit même à l'égard de leur position
relative; et comme, depuis le temps de Nuyts jus-
qu'à nos jours, nul navigateur n'avoit reconnu ces
îles », notre travail, sur ce point, devient presque
aussi nouveau qu'il est intéressant et complet
Quatre groupes principaux se les partagent;
l'archipel Saint-François , le groupe des îles Saint-
Pierre, celui des îles Franklin, et des îles Purdie.
Plus rapprochés du continent, ces deux derniers
groupes n'avoient pas été vus par le navigateur
hollandois.
Onze îles de diverses grandeurs composent
l'archipel Saint -François : il se développe sur
une étendue de 17 milles en latitude, et de 10
1 C'est au moins ce que nous pensions à cette époque,
les travaux de Flinders , sur ce point , ne nous étant pas
connus alors. L. F.
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EN EUROPE. 177
milles seulement en longitude; la plus grande des
îles qui le compose, l'île Saint-François, n'a guère
qu'une lieue de longueur; parmi les autres, Vile
Malesherbes 9 Vile Fénélon, Vile Massillon, Vile
Sully, tiennent le premier rang : cette dernière
est la plus septentrionale de toutes.
Dans Test -nord -est, à a a milles environ de
l'archipel Saint -François, gisent les îles Frank-
lin; elles sont au nombre de cinq, dont une a
près d'une lieue de longueur, et fut nommée lie
Turenne; la seconde, un peu plus petite que celle-
ci, reçut le nom d'ile Richelieu. C'est aux deux
îles les plus septentrionales de ce groupe que
vient se raccorder cette effroyable chaîne de bri-
sans dont il a été parlé déjà plusieurs fois sous
le nom de la Rambarde.
Bien de plus hideux que les îles nombreuses
qui se rattachent à cette partie de la côte Sud-
ouest de la Nouvelle - Hollande ; pas un arbre ,
pas un arbrisseau, pas une broussaille ne s'élève
de leur surface , qui paroît couverte d'arides et
sombres lichens ; plusieurs de ces îles qnt leurs
flancs écores, et les canaux qui les séparent sem-
blent être profonds et sûrs ; nous n'y avons aper-
çu du moins aucun de ces récifs qui bordent la
côte voisine, et dont les îles Saint -Pierre sont
HT. ia
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t 7 8 DU PORT JACKSON
elles-mêmes hérissées sur plusieurs points. Si
l'on ne jugeoit de leur origine que d'après
leur forme, leur abaissement, leur couleur, leur
régularité, etc., on seroit tenté de croire que
les îles Saint - François et les îles Franklin se
composent essentiellement de substances secon-
daires ou même tertiaires; mais, en observant
que les îles Saint -Pierre ., qui leur ressemblent
d'ailleurs sous tant de rapports, sont cependant
granitiques, il est difficile de ne pas croire que
cette dernière origine soit commune à toutes les
îles de cette partie de la Nouvelle -Hollande.
Quoi qu'il en puisse être, après avoir com-
plété nos opérations de l'année précédente sur
ces deux premiers groupes, nous fîmes voile
dans la matinée du 7 février, pour traverser ce-
lui des îles Franklin, et prolonger la portion
de terre continentale qui, du cap Brown, re-
monte vers* le nord, en s'enfonçant derrière les
îles Saint-Pierre.
Au-delà du cap dont je viens de parler, est
une petite baie, sans doute impraticable, que
nous nommâmes baie Tréville : le cap Missiessy
la termine au sud ; et elle se rattache au nord
par le cap Dubouchage y avec la baie Jean-Bart,
qui nous a pareillement semblé devoir être in-
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EN EUROPE. * i? g
abordable. En effet* la terrible rambarde se déve-
loppe en avant (Je toute cette partie de côte, et
une chaîne analogue ne permet pas, comiûe nous
le dirons bientôt, de pénétrer par le nord dans
aucune dé ces baies dangereuses. Les Anglois
ont désigné sous le nom général de baie Stnoky
nos deux baies Tréviile et Jean-Bart réunies.
Ainsi repoussés du continent, nous proton*
geâmés la Rambarde par l'ouest -et reconnûmes
la partie sud de Pile ÉUgèjne; bientôt après en
avoir doublé la pointe occidentale, nous nous
trouvâmes à l'ouverture de la baie Déniai , où
nous laissâmes tomber l'ancre par six brasses et
demie, fond de sable gris, mêlé de coquilles et
d'herbages.
Le lendemain, à la pointe du jour, je m'em-
barquai dans un canot qui, sous les ordres de
M- de Montbazin, devoit explorer la partie
drientalfe de la baie /ainsi que la portion voisine
du continent , et fixer d ? une manière exacte les
principaux points de cette côte. A cet effet, no-
tre astronome, M. Bernier, reçut ordre de s'em-
barquer avec nous. - ■■
Bientôt nous atteignîmes un cap , qui forme
l'extrémité nord de la baie Jean-Bart; nous le
nommâmes cap d'Estrées y et vînmes mouiller
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180 DU PORT JACKSON
sur ce point pour y observer la latitude. Tandis
que nos compagnons étoient occupés sur le ri-
vage , je m'empressai de pousser une petite re-
connoissance dans le pays : le soleil étoit ardent,
et la nudité du sol , entièrement sablonneux et
blanchâtre, ajoutoit encore à l'incommodité de
sa chaleur brûlante. Des obstacles de ce genre
n'étoient point capables de m'arrêter; je m'éloi-
gnai du rivage avec d'autant plus de précipita-
tion, que j'avois moins de temps à donner à cette
course. Les résultats en furent peu satisfaisais.
Sur le sol ingrat et brûlé que je parcourus, il
me fut impossible de distinguer aucune trace
non-seulement de ruisseau , mais même de tor-
rent, et il me parut évident que les eaux des
pluies étoient absorbées par les Sables arides,
avant d'avoir pu se réunir sur aucun point.
Quelques arbres du genre des casuarinas, de ce-
lui des banksias, se montroient çà et là dispersés
sur cette campagne stérile; à peine les plus
grands d'entre eux atteignoient à la hauteur de
quelques mètres, et les arbrisseaux, rares Çux-
mêmes et languissans , serabloient végéter à re-
gret sur ces* tristes bords : nulle part je n'y pus
découvrir quelque production qui fût suscep-
tible de servir à la nourriture de l'homme; aussi
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EN EUROPE. 1.8 1
ne paroissoit-il en ces lieux aucun vestige d'ha-
bitans.
A peine j'étois de retour au mouillage, que
nous appareillâmes pour prolonger notre recon-
noissance vers Test; mais bientôt nous fûmes
arrêtés par une longue chaîne de récifs, contre
laquelle la mer déferloit avec violence, et qui,
du cap d'Estrées, se portant vers l'ouest, alioit
se réunir à un immense banc de sable dont le
canal, compris entre le continent et l'île Eugène ,
se trouve obstrué.
Ainsi, forcés de rétrograder, pous pénétrâmes
dans le fond d'une anse très-grande, que nous
nommâmes anse Decrès r et qui se trouve égale-
ment remplie de hauts-fonds. Le cap Vivorme la
termine vers le nord, et porte en avant de lui
des roches dangereuses qui faillirent entraîner
notre perte; en effet, tandis qu'avec une assez
forte brise nous courions vent arrière pour dou-
bler ce cap, notre canot toucha violemment sur
quelques-unes de ces roches qui se trouvoient
entièrement cachées sous l'eau. Au craquement
qui se fit entendre-, nous crûmes que le canot
alioit s'entr'ouvrir; et déjà plusieurs de nos
matelots se précipitoient à la mer, lorsque
M. de Montbazin les arrêta, fit amener toutes
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î8a DU PORT JACKSON
les voiles et sonder aveo une gaffe la direction et
l'étendue des brisans. Pour décharger l'embarca^
tion, npus nous mîmes tous à la mer, et réunis-
sant nos efforts, nous parvînmes à la remettre à
flot sans qu'elle eût éprouvé d'autre avarie que
l'ai^achement de la bande de fer qui garnissoit
le dessous de la quille* Le périt ainsi passé, nous
vînmes nous établir pour ht nuit ay fond dHine
petite anse qui se trouve dans le voisinage.
Quelques heures de jour nous restaient encore,
et tandis que mes compagnons faisoient sécher
leurs vêtemens, et que les matelots prépâfoient
le frugal repas du soir, je descendis au rivage , où
je fis de riches et intéressantes collections.
Fatigués comme nous l'étions, nous espérions
jouir d'un sommeil paisible; mais nous ne tar-
dâmes pas à reconnoître que sur 1 ces bords k
terre étoit affectée des mêmes iûconvéniens que
ceux dont nous avions eu tant à nous plaindre à
la terre de Leuwin, à la terre d'Édels, ainsi qu'à
la terre d'Endracht. A la chaleur brûlante du
jour succéda vers lé soir une forte brise dii siid^
sud-est, qui, partie des régions glacées de l'hé-
misphère antarctique, refroidit tellement l'atmo-
sphère que , malgré la chaleur du sol et l'abri que
nous nous étions fait avec les voiles du fcanot,
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EN EUROPE. l8 3
il nous fut impossible de fermer l'œil; la nuit
entière se passa tristement à entretenir le feu au-
tour duquel nous nous étions rassemblés. Dans
le xxix e chapitre de cet ouvrage, je reviendrai
sur cette circonstance remarquable de la tem-
pérature de ces climats, et je dirai quels moyens
l'homme sut opposer à sa dangereuse influence.
À peine ïe jour coramençoit à paroître, et déjà
nous avions repris la suite de nos opérations
géographiques.
Au nord du cap Vivonne est Y anse Suffren,
remplie de bancs comme les précédentes, et qui
s'en distingue par un groupe de roches placées
vers son fond. Le cap Thèvenard en fait la limite
septentrionale, et, à ce point, commence la baie
Déniai proprement dite. Nous en reconnûmes
toutes les sinuosités; et bien loin d T y découvrir
l'embouèhùre de cet immense détroit que nous
cherchions, nous ne pûmes même pas y recon-
iioître la ^>lus foible trace d'un ruisseau, ni même
d'une 1 source d'eau douce.
Tandis que vers cette partie de la baie toutes
nos espérances se trouvoient ainsi détruites,
MM. Faure et Ransonnet, après un diébut qui
sémbloit promettre davantage , arrrvoient pour-
tant aux mêmes résultats. C'étoit dans la partie
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184 DU PORT JACKSON
de Pouest que ces messieurs avoieot eu Tordre de
se porter en partant du bord le même jour, à la
même heure que nous en étions partis nous-
mêmes.
Après une navigation de quelques heures , ils
arrivèrent parle travers d'une large ouverture,
qui leur parut être celle d'une rivière : ils s'y
enfoncèrent en dépassant deux pointes nommées
cap Beaufort et pointe Peter; mais bientôt des
bancs de sable se montrèrent de toutes parts ; la
rive gauche étoit couverte de marécages inabor-
dables.... En vain ils voulurent poursuivre leur
route , les bancs ne tardèrent pas à les arrêter;
et en s'approchant davantage encore au milieu
des obstacles de tout genre, ils reconnurent que
des marais immenses occupoient tout le reste
de l'enfoncement au milieu duquel ils se trou*
voient, et qui reçut le nom d'anse Tourville.
Il résulte de l'ensemble de ces recherches :
i° Qu'il n'existe sur ce point de la côte Sud-
ouest aucune trace de détroit, ni même de ri-
vière intérieure;
2 Que la baie Déniai est obtruée de brisans
et de hauts-fonds qui la rendent très-dangereuse,
même pour les plus petits navires, et qu'il en
faut dire autant des anses nombreuses qui se
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EN EUROPE. ^5
rattachent à cette baie ou qui se trouvent dans
son voisinage.
Cette triste certitude étant acquise, nos ob-
servations se dirigèrent du continent vers les îles
mêmes qui composent l'archipel Saint-Pierre,
et sur lesquelles il convient d'abord de jeter un
coup d'œil général. Sept îles de diverses gran-
deurs se trouvent dans cet archipel : la plus grande
et la plus rapprochée du continent est l'île Eu-
gène ; elle a trois lieues de longueur environ sur
une largeur moyenne de 5 à 6 milles. Vile Hor-
tense se rattache à la pointe occidentale de celle-
ci par une traînée de récifs et quelques roches.
Plus loin , dans le sud-sud-ouest, se trouvent l'île
Évan, et les îles Lacy, disposées en triangle. Au
nord de la dernière de ces îles, trois lieues à
l'ouest de l'île Eugène, se montre l'île Lound.
Toutes ces îles ont le même aspect générai, et
portent des traces évidentes d'une formation
commune et d'une constitution analogue. Ce que
nous allons dire de la plus considérable d'entre
elles , de l'île Eugène , pourra donc leur être
appliqué.
Le io, à la pointe du jour, je m'embarquai
de nouveau pour aller visiter cette île; notre
botaniste M. Leschenault, et mon, ami M. Le-
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i86 DU PORT JACKSON
sueur, prirent part à cette dernière excursion.
Tandis que celui-ci s'enfoncoit dans l'intérieur
pour y faire la chasse aux animaux que le pays
pouvoit offrir, et que mon digne collègue étoit
occupé de ses recherches sur le règne végétal,
je parcourois de mon côté les bords dé la mer,
multipliant à chaque pas les observations, et
faisant à chaque pas aussi de nouvelles et impor-
tantes découvertes. Un matelot nommé Lefebvre
m'accompagnoit : nous arrivâmes ensemble' sur
les bords d'une crique fort large , et qui s'dri-
fonçoit passablement dans l'île. Au-delà com-
mençoit le grand banc de sable que j'ai dit
partir de la pointe orientale de l'île Eugène, et
s'avancer jusque vers le continent, à la hauteur
du cap d'Estrées. A de tels bancs appartiennent
toujours d'intéressantes productions; et j'étois
d'autant plus avide de celles de ces rivages,
qu'ils étoient plus nouveaux pour la science et
pour noufc. Alors la mer étoit basse , et une par-
tie considérable du banc étoit à découvert.
Bientôt nous nous trouvâmes sur ces précieux
attérissemens que je voulois fouiller. Leur ri-
chesse surpassa mon attente, et plusieurs heures
furent employées à les parcourir : mais déjà la
mer mon toit rapidement; Lefebvre m'en fit faire
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EN EUROPE. 187
la remarque, et nous revînmes sur nos pas pour
aller rejoindre nos compagnons.
L'espèce de crique dont il s'agit a plus d'un
mille de largeur, et remonte assez loin dans
l'intérieur de l'île , en formant sur ce point
comme l'embouchure d'un très-grand ruisseau.
C'était à mer basse que nous l'avions traversée le
matin, et presque partout elle étoit à sec; mais
quand nous reparûmes sur ces bords , elle nous
offrit un tableau bien différent : les eaux de la
mer, repoussées par une marée violente, s'en-
goufïroient dans cette étroite vallée, et remon-
taient en bouillonnant jusque vers son fond.
Faire le tour de cette crique étoit une opération
longue et pénible , surtout à cause des brous-
sailles et des marécages. Abusés d'ailleurs par la
couleur blanche du sable et par quelques por-
tions de banc qui restoient encore à découvert,
nous crûmes qu'il y avoit peu d'eau partout;
et sans même soupçonner aucune espèce de dif-
ficulté dans ce passage , nous l'entreprîmes. A
peine avions-nous fait un quart du chemin, que
déjà nous avions de l'eaù jusqu'à la ceinture, et
la marée croissoit à vue d'oèil : il étoit impos-
sible de rebrousser chemin; il fallut poursuivre
notre périlleuse entreprise : bientôt la mer s'é-
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i88 DU PORT JACKSON
leva jusqu'à la hauteur de notre poitrine
Étranger à Fart de la natation , épuisé d'efforts ,
je me trouvois dans un péril imminent; le zèle
du bon Lefebvre me sauva : lui seul me diri-
geoit au milieu des ondes toujours croissantes ;
aux endroits les plus profonds , il me prêtoit un
bras secourable; en un mot, cet homme coura-
geux n'omettoit rien de ce qui pouvoit prévenir
ma perte. Malgré tous ses soins , elle auroit in-
failliblement eu lieu, si, à force de tâtonnemens
et de recherches , il n'étoit parvenu à découvrir
un banc de sable sur lequel il y avoit peu d'eau ,
et qui nous conduisit à peu de distance de la rive
où nous voulions atteindre.
A peine nous étions de retour au vaisseau,
que les ordres furent donnés pour partir le len-
demain à la pointQ du jour; et le n février, à
six heures du matin , nous nous trouvions sous
voile. Mais avant de reprendre la suite de nos
opérations géographiques à la côte Sud-ouest,
il convient, suivant notre usage, d'esquisser le
tableau général du pays que nous allons quitter.
Les îles Saint-Pierre et la portion du continent
qui s'y rattache se trouvent comprise entre 3a° a 1
et 3a° iV de latitude australe; elles s'étendent en
longitude de i3i a o' jusqu'à i3i° 26' à Test du
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EN EUROPE. 189
méridien de Paris ; elles correspondent à la par-
tie la plus profonde de cette espèce de golfe
que forme la cote de la Nouvelle-Hollande com-
prise entre le promontoire de Wilson au sud,
et le cap de Nuyts à l'est ; golfe immense de
5oo lieues d'ouverturç.
On voit par ce qui précède : i° que les terres
dont il est question se trouvent exposées sans
abri à toute la violence des vents et des courans
de l'ouest , du sud-ouest , du sud et du sud-sud-
«st;
2 Qu'elles sont , au contraire , efficacement
protégées par la masse entière du continent de
la Nouvelle-Hollande, contre tous les autres vents
et tous les autres courans généraux.
Sur ces îles , non plus que sur la grande terre
voisine , nous n'avons pu découvrir aucune trace
d'eau douce. A toutes les causes dont nous avons
tant de fois parlé , telles que l'absence de toute
espèce de montagnes, ou même de tout piton
intérieur, il faut ajouter ici la dépression du
terrain, la foiblesse extrême de la végétation, et,
par-dessus tout encore, l'abondance des sables
qui recouvrent le sol d'une coucbe aride, pro-
fonde et mobile, dont l'effet nécessaire est de
s'opposer à la réunion des eaux à sa surface.
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i 9 o DU PORT JACKSON
Indépendamment des marais salés qui obs-
truent l'anse Tourville, et de ceux infiniment
moins considérables dont j'ai parlé en décrivant
la crique de l'île Eugène, on trouve encore dans
l'intérieur de cette dernière île quelques petits
étangs salés , sur le bord desquels je recueillis
deux espèces de coquilles qui leur sont particu-
lières. Cette eau tiroit évidemment son origine
de celle de l'océan , qui à travers les dunes de
sable avoit filtré jusque dans ces lieux plus dé*
clives.
Pendant les deux jours que nous avons passés
sur ces bords, la marée s'est élevée de 6 à y
pieds; mais comme nous nous trouvions alors
au milieu de l'été, il est probable que cette élé-
vation est beaucoup plus considérable au temps
des équinoxes ; dans quelques endroits même
j'ai cru remarquer des lignes de marée qui
n'avoient pas moins de i o à i a pieds de hauteur
au-dessus du niveau de la basse mer.
La température, observée dans l'oiïibre et à raidi,
a varié de i3 à 16 degrés, et le baromètre s'est
soutenu de 28 pouces 3 lignes à 28 pouces 4 et
même 5 lignes. Pendant tout ce temps, les vents
du sud-est, du sud-sud-est et de l'est-sud-est ont
soufflé seuls ; et comme ce sont à la fois les plus
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EN EUROPE. 191
secs et les plus froids qu'on puisse éprouver dans
ces parages, il est probable que c'est à leur in-
fluence qu'il faut attribuer l'élévation moins
grande du thermomètre , et l'ascension plus
forte du baromètre sur ces plages que leur po-
sition en latitude ne semble le comporter : il en
est de même de la sérénité du ciel, et de la
.marche de l'hygromètre, qui se soutenoit à peine
de 70 à 8o d ; terme d'humidité beaucoup moindre
qu'on ne devoit la supposer à cette latitude , et
bien inférieur sans doute au terme de celle
que nous eussions éprouvée, si, au lieu des vents
du sud et du sud-est, avoient régné ceux de la
bande de l'ouest, et même du sud-ouest et de
l'ouest-sud-ouest. C'est ainsi, je le repète, qu'il
convient dans tous les temps et dans tous les
lieux d'analyser avec soin les résultats des expé-
riences, météorologiques , et de s'aider, pour les
discussions de ce genre , de tous les secours que
peuvent offrir la physique générale et la consti-
tution particulière des contrées qu'on observe.
Toutes les parties de la terre de Diémen , ainsi
que nous l'avons dit ailleurs, sont essentielle-
ment primitives : il en est de même de l'ile
Bruny, de l'île Maria, de l'île Schouten, des îles
Furneaux,des îles Hunter, de l'île King, du
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i 9 2 DU PORT JACKSON
promontoire de Wilson, du port Western et de
l'île des Kanguroos ; il en est de même aussi des
îles de ces parages, et de la portion du con-
tinent voisine de ces îles. Partout, en effet, où
j'ai pu pénétrer, j'ai trouvé diverses espèces de
granits, de quartz et de schistes primitifs, et
MM. Ransonnet et Faure ont rapporté les mêmes
produits du fond de l'anse qu'ils étoient allés,
explorer.
Tous les granits se composent de feld-spath
qui leur sert de base, de quartz et de mica.
Parmi les nombreux échantillons que j'en ai re-
cueillis moi-même, on distinguent trois variétés
plus importantes que les autres.
La première est un granit feuilleté, de couleur
gris verdâtre, à très -petits cristaux; il forme
une grande partie des galets de l'île Eugène.
A la seconde variété se rapporte un granit en
masse, avec des lignes noires, obliques et
flexueuses; il se compose de feld-spath, de
quartz gras légèrement rougeâtre, et de mica
noir : c'est cette dernière substance qui forme
les lignes dont nous venons de parler. Ce beau
granit paroît être la base de l'île Eugène; on
le retrouve aussi sur les parties voisines du con-
tinent.
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EN EUROPE. i 9 3
La troisième variété est un granit rougeâ-
tre, d'un grain dur et très- âpre; il se com-
pose de feld-spath rougeâtre, de mica noir, et
de quartz également rougeâtre : il existe en
très - grande smasses sur File Eugène et sur le
continent.
Indépendamment de ces trois principales va-
riétés de granit, il en est encore plusieurs autres;
mais comme elles jouent ici un rôle moins im-
portant, je m'abstiendrai de toute espèce de dé-
tails à leur égard : il en sera de même des schistes
et du quartz, que je n'ai trouvés que par frag-
mens, disposés en filons de peu d'étendue, et
placés le plus ordinairement entre les masses
granitiques.
Après les roches primitives qui sont la base
et comme le fondement de tout le sol qui nous
occupe, viennent les grès de diverses sortes
et de formations différentes. Les uns, d'un grain
très-fin, d'une texture presque graniteuse, d'une
couleur agréable de gris rougeâtre, inattaqua-
bles par les acides , parsemés de petites particu-
les de mica, s'élèvent en grandes masses au
cap d'Estrées, dans l'anse Decrès, et sur le cap
Vivonne.
D'autres, à ciment silicéo-calcaire, font effer»
III. i3
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i 9 4 DU PORT JACKSON
vescence avec les acides; ils sont d'une couleur
grise, d'un grain fin , et d'une dureté bien-moins
grande que ceux de la précédente espèce; ils gi-
sent aux mêmes lieux, et se trouvent quelque-
fois adossés à ces masses.
Une troisième sorte de grès, beaucoup plus
calcaire que les deux autres, d'un grain fin , d'une
texture homogène, d'une couleur gris-blanchâtre,
et beaucoup moins dure que les précédentes, se
retrouve comme elles en grandes masses, tout
le long de la côte continentale. Battues sans
cesse par les flots de la mer, ces roches gréeu-
ses se distinguent par une foule de crevasses,
d'érosions, de scissures, de petites cavernes, de
petites aiguilles, et de tubérosités remarquables
et pittoresques.
Tous ces grès ne présentent dans leur tissu
aucune trace de débris organiques : il n en est
pas de même de ceux dont il me reste à parler.
Le premier qui nous fournisse un exemple
de ce genre, est d'un grain très-fin, presque
pulvérulent , et d'upe couleur blanchâtre ; tout
son intérieur est parsemé de diverses espèces
de petites coquilles plus ou moins altérées. On
le trouve plus particulièrement dans l'anse Suf-
fren ; mais il existe sur plusieurs autres points
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EN EUROPE. icp
de la terre continentale, formant partout des
couches horizontales et de peu d'épaisseur.
C'est également à la grande terre qu'appar-
tient le grès suivant : d'une consistance plus so-
lide que le précédent, il est d'une nuance obs-
cure, d'un tissu. lâche, et presque entièrement
composé de coquilles, qui laissent entre elles de
grands espaces vides et comme caverneux. Cette
roche est excessivement dure, et sa dureté m'a
paru dépendre de la nature spathique du ciment
qui réunit les coquillages et* les autres parties
qui entrent dans sa composition. Tout le long
de la partie de cotes qui , du cap d'Estrées , se
prolonge et s'avance jusque vers le fond de la
baie Déniai, on retrouve cette roche; presque
partout elle se présente en masses de plus de
5o pieds de hauteur perpendiculaire au-dessus
du niveau de la mer, toutes crevassées, et qui
s'abaissent insensiblement jusqu'au rivage.
D'autres grès de diverses nuances de compo-
sition, de texture, de couleur, etc., existent sur
ces bords : disposés par couches plus ou moins
épaisses, ils s'étendent sur les granits, ils com-
blent les intervalles que les masses de ceux-ci
laissent entre elles; ils s'appuient sur leurs re-
vers, et revêtent les autres roches gréeuses d'une
i3.
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i 9 6 DU PORT JACKSON
formation plus ancienne. Mais tous les détails
de ce genre seroient étrangers à la nature de
cette relation; il suffit à mon objet d'avoir in-
diqué les principaux élémens de la constitution
minéralogique du sol de ces contrées , et qui va
nous fournir de nouveaux et intéressans phéno-
mènes.
Au-dessus des grès divers et des granits que
je viens de décrire, repose une couche plus ou
moins épaisse d'un sable très-fin, de couleur
blanche, grise où même rougeâtre, qui, sur
plusieurs points, forme des chaînes de dunes
élevées, et qui, porté quelquefois vers l'inté-
rieur des terres , y couvre de ses ondes mobiles
les arbustes et même les arbres les plus hauts.
Mélange singulier de parties calcaires et quart-
zeuses, ce sable est susceptible, dans certaines
circonstances, de former en peu de jours une
espèce de ciment très -dur, et qui s'attache à
tous les corps. C'est à lui qu'il faut rapporter
Porigine de la plupart des grès secondaires qu'on
trouve sur ces plages ; c'est encore lui qui joue
le principal rôle dans cette foule de concrétions
qui se présentent à chaque pas, et au milieu
desquelles l'observateur étonné reconnoît , non-
seulement des coquilles , des ossemens d'ani-
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EN EUROPE. 197
maux , mais encore des feuilles, des rameaux et
des troncs d'arbre entiers. ïl n'est pas jusqu'à
des excrémens de kanguroos et de phalangers
qui ne puissent être enveloppés par ce ciment
sablonneux, et qui ne se transforment, pour
ainsi dire à vue d'œil , en autant 4e masses dures
et pierreuses Mais nous ne tarderons pas à
revenir en détail sur ces pétrifications, ou plu-
tôt sur ces incrustations remarquables; il nous
suffît ici d'avoir indiqué ce nouveau fait, aussi cu-
rieux qu'intéressant pour la science géologique.
Exposées à tous les vents les plus rigoureux et
les plus violens de l'hémisphère antarctique; sou-
mises à de grandes vicissitudes dans leur tempé-
rature journalière; sans montagnes, sans vallées,
sans. rivières , sans eau douce; environnées d'une
ceinture de dunes arides; recouvertes d'une cou-
che profonde de sable éminemment solidifiable ,
les tristes plages que nous décrivons ici sont en-
core plus stériles que celles dont nous avons
parlé jusqu'à présent Des innombrables végé-
taux que la nature semble avoir créés pour le
sol ingrat de la Nouvelle-Hollande, qui se com-
plaisent, pour ainsi dire, au milieu de ses sables
ardens, il ne s'en trouve qu'un petit nombre
d'espèces en ces lieux, et tous paroissent languir
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198 OU PORT JACKSON
à la surface aride du terrain qui les porte : comme
leurs congénères, ils produisent d'ailleurs des
fruits ligneux r également inutiles à la subsistance
de l'homme et à celle des animaux. Deux espèces
seules forment une exception précieuse.
Au premier rang des mammifères dont nous
avons constaté l'existence sur cette partie de la
côte Sud-ouest, il faut placer ce chien extraor-
dinaire qui, particulier à la Nouvelle-Hollande,
peuple de ses tribus diverses toute l'étendue de
ce vaste continent.
Après lui vient une nouvelle espèce de kan-<
guroo, dont mon ami M. Lesueur tua quelques
individus sur 111e Eugène, où elle habite en
grandes troupes , et dont nous n'avons pu dé*
couvrir aucune trace sur le continent : c'est
d'après cela que j'ai cru devoir la décrire sous le
nom de àanguroo de Vile Eugène. Chacun de
ces quadrupèdes pèse de huit à dix livres; h
fourrure en est épaisse, d'un poil très-fin, et
belle couleur rousse tirant sur le brun.
mi les animaux à bourse qui peuplent la
elle-Hollande , le genre phalanger compte
it un grand nombre d'espèces pîtis ou
singulières et plus ou moins élégantes;
ugène nous en fournit une nouvelle. C'est
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EN EUROPE. i 99
exclusivement sur les bords marécageux de la
crique où je courus tant de dangers, qu'elle à
fixé son habitation; c'est là que mon digne colla-
borateur tua les quatre beaux individus de cette
espèce que nous avons apportés en Europe.
Là multiplicité des îles qui se trouvent proje-
tée Sur le flanc dfe cette partie de la côte Sud-
ouést, l'isolement de ces îles, l'absence de l'homme
et dès animaux féroces , tout semble concourir
à favoriser i& la propagation des phocacés divers :
on peut donc croire que d'innombrables légions
de ces animaux viennent, à Fépoque de l'hiver,
se répandre sur ces paisibles rivages, s'y livrer,
comme sur l'îfce K,ing, à leurs amours, à l'éduca-
tion de leurs petits , et qu'elles retournent ensuite
lorsque l'été arrive, vers des climats plus rappro-
chés du pfàe 9 et d'une température plus analogue
à leur constitution et à leurs besoins. C'étoit
mâlheùrèufifettiént dans cette dernière saison que
nc*u$ abondions sur ces plages, et telle est, sans
d&ttEBylà rafoon polir laquelle nous y rencon-
trâèttefc ùrt m petit nombre d'animaux de ce
getire. IteWûtm cependant ici comme sur lllé
Kitig, soit par l'âge, soit par la maladie, ou,
plus vraisemblablement encore, par l'éducation
d'une famille trop tardive à croître, quelques
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2oo DU PORT JACKSON
individus seulement avoient prolongé leur séjour
sur les plages de l'île Eugène. Tous ces individus
appartenoiént à une espèce nouvelle du genre
particulier que j'ai cru devoir établir sous le nom
d'otarie. Ils parviennent à la longueur de 8 à 9
pieds , et se distinguent surtout par une grande
tache blanche à la partie moyenne et supérieure
du cou : c'est d'après ce caractère que j'ai décrit
ce phocacé nouveau sous le nom d'otarie albicolle
( otaria albicoUis, TV.). Les" animaux de cette belle
espèce ont les pieds antérieurs moins éloignés de
la poitrine que la plupart des autres amphibies
de la nïème famille; aussi sont-ils tous d'une agi-
lité bien plus grande et d'un naturel bien moins
timide que ces derniers. Cette observation n'est
pas seulement applicable aux otaries de l'île Eu-
gène ; d'après toutes les observations que j'ai pu
faire sur les phoques, il me paroît qu'en général le
courage de ces animaux et leur agilité sont dans
un rapport assez exact avec la position relative
des pieds antérieurs : suivant que ces principaux
agens de la locomotion sur le sol se trouvent
plus ou moins rapprochés de la poitrine, la dé-
marche est plus ou moins facile ; et comme chez
les phoques ainsi que chez tous les autres ani-
maux , la possibilité d'échapper au péril est un
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EN EUROPE. 201
motif de l'affronter, il s'ensuit naturellement que
les plus lestes de ces amphibies en sont encore
les moins timides. Rien ne serait plus facile à
prouver que cette intéressante assertion, et je
la justifierais aisément par tout ce que nous con-
naissons de plus exact sur les diverses espèces
de phocacés des deux hémisphères; mais la nature
de mon travail actuel se refuse à des détails de
ce genre; il me suffira d'ajouter que la chasse
de ces amphibies, exécutée dans une saison con-
venable, serait aussi facile que .lucrative aux
lieux dont nous parlons. La baie Déniai offri-
rait un abri suffisant aux petits navires qu'on
emploie à ces sortes d'entreprises, et leur pro-
vision d'eau pourrait aisément être renouvelée
au port du Roi-Georges. Cette traversée est un
peu longue, il est vrai; mais comme, dans ces
derniers parages, les phocacés habitent égale-
ment en troupes nombreuses, les pêcheurs ne
feroient, pour ainsi dire, que varier le théâtre
de leurs travaux.
La stérilité profonde qui caractérise les îles
Saint-Pierre semble en avoir repoussé l'espèce
volatile. Les oiseaux de terre y sont presque in-
connus, et nos collections en ce genre se rédui-
sent à une espèce de muscicapa nouvelle et sin-
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2 oa DU PORT JACKSON
gulière, qui vit sous les broussailles, et se nourrit
plus particulièrement des fourmis qui pullulent
sur ces bords. Avec ses ailes basses et traînantes,
sa queue relevée, étalée, et les plumes de son
croupion hérissées sur son dos, ce jtetit animal
figure assez bien, et comme en miiiiature, un
coq-d'inde de nos basses-cours faisant là roue.
Parmi les oiseaux de mer, on afpercevoît sui %
ces îles le petit ftianchot bleu ( àpîenodftes mi-
nor) ; une espèce de cormoran à dos ttbir et A
ventre bleu, qui hâbitoit efc graritites tftrôpës
parmi les brisans et les récifs; efr'ftnomfcrables
essaims de mauves, dont plusieurs espèces étoient
nouvelles; quelques sternes qui voltigeoient ça
et là sur le rivage. Dans les marais de Fanse Tour-
ville, dans ceux du fond de la crique de l'île Eu-
gène , vivoient quelques gros pélicans dont nous
n'avons pu nous procurer aucuà individu.
Quant aux reptiles, nous ii'aVons obtenu
qu'une nouvelle espèce de lézard du genre scin-
que. Plusieurs débris de squelettes et de carapa-
ces nous ont appris que l'île Eugène étoit fré-
pientée par de grandes tortues de mer : la nature
îii partie sablonneuse, en partie vaseuse, de
cette crique , l'abondance des ulves et des con-
serves qui la tapissent, se réunissent en effet pour
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EN EUROPE. 2o 3
la rendre propre à l'habitation de ces paisibles
animaux. On peut donc croire qu'à l'époque du
printemps ils viennent déposer leurs œufs et les
foire éclore sous les sables ardens de l'île Eugène;
après quoi ils regagnent la haute mer avec leur
jeune famille. Quelques nouveaux détails que
nous aurons à donner sur les mêmes animaux
dans le xxix c chapitre, viendront à l'appui de
cette présomption, d'autant pkfô intéressante
que le séjour des tortues coïncidant avec celui des
phoques sur les mêmes bords, les pêcheurs trou-
veroient en elles une nourriture aussi salubre
qu'abondante , et facile à se procurer.
Quelle qu'en puisse être la cause générale ou
seulement accidentelle, les îles de cette partie de
la côté Sud-ouest étoient, à l'époque de notre sé-
jour , aussi pauvres en poissons qu'en oiseaux et
en reptiles. De petits scombres, un seul esox,
une seule lophie de 4 à 5 pouces de longueur,
un seul tétrodon d'une nouvelle espèce, ont été
pris par nos pêcheurs.
Les insectes n'y étoient pas moins rares que
les poissons : les fourmis gigantesques qui cou-
vrent les dunes de sable de leurs noirs et jdévo-
rans essaims, quelques blattes et un petit nombre
d'autres orthoptères , se sont seuls offerts à nos
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2 o4 DU PORT JACKSON
regards. Ainsi tous les insectes que nous avons
pu voir appartiennent à ceux des genres de cette
classe d'animaux qui se plaisent et pullulent dans
les lieux les plus arides; observation qui nous
fournit une nouvelle et puissante raison de l'ex-
cessive rareté des oiseaux de terre. En effet,
tandis que les espèces Herbivores et granivores
sont repoussées de ces terres infertiles par le dé-
faut presque absolu de nourriture , les oiseaux
insectivores, si nombreux, si variés sur tous les
autres points du continent, sont ici contraints de
s'éloigner pour la même cause. Ainsi tout est lié
dans le grand système de la nature ; ainsi l'his-
toire des êtres les plus foibles se rattache à celle
des plus puissans : souvent ces liens merveilleux
échappent à nos sens; mais lorsque nous pou-
vons arriver à les saisir, ils nous étonnent éga-
lement et par l'importance de leurs résultats et
par leur simplicité.
Autant les îles Saint-Pierre sont pauvres sous
d'autres rapports, autant elles sont riches en
mollusques, testacés surtout, en vers, en échi-
nodermes et en zoophytes mous. Plus de deux
cents espèces d'animaux appartenant à ces di-
vers groupes ont été réunies par moi seul pen-
dant les deux jours que nous avons passés sur
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EN EUROPE. ao5
ces plages. Énoncer un tel nombre d'espèces,
c'est faire assez comprendre combien il me se-
roit impossible d'entrer dans quelque détail sur
cette partie de mes travaux ; il me suffira de
dire que parmi les coquilles, il s'en trouve un
grand nombre d'espèces nouvelles et d'une rare
beauté ; qu'on y compte surtout une grande va-
riété de moules, de turbos, de serpules, d'halio-
tis, de buccins, de murex, de patelles, de fissu-
relles, etc., etc.; que sur plusieurs points, la
côte de l'île Eugène était couverte de bulles, de
venus, de tellines, de trochus ébloui ssans; qu'on
y rencontre de magnifiques avicules d'une exces-
sive friabilité , et qui ne vivent pour cela qu'au
milieu des éponges; que j'y ai trouvé vivante
une espèce de marteau blanc , qui me paroît dif-
férer du marteau de même couleur que j'avois
recueilli précédemment soit à Timor, soit à la
terre d'Endracht. Cette rare et précieuse coquille
vit au milieu d'un grand banc d'alcyons , qui se
trouve dans l'anse Decrès; engagé par sa base,
fixé par ses deux longues oreilles au milieu de
ces zoophytes, cet animal paroît être physique-
ment dans l'impuissance de se débarrasser de
cette sorte de gangue vivante; à peine baillant
à l'extrémité de ses deux valves, c'est par cette
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I
ao6 DU PORT JACKSON
seule ouverture supérieure qu'il peut saisir et
recevoir sa nourriture, H en est de même d'une
magnifique espèce de vulselle, dont j'ai trouvé
des millions d'individus pareillement enterrés „
dans les alcyons Ainsi croissent sous cette en-
veloppe épaisse, mollasse, élastique, ces coquilles
délicates et fragiles, qui, sans cette espèce de
précaution de la nature, périraient sous le choc
des vagues et sous celui des plus foibles animaux
qui vivent aux mêmes lieux qu'elles.
Cette abondance extraordinaire de coquillages
et de vers marins nous fiait connoître comment
tant d'oiseaux voraces peuvent exister et se nour-
rir sur des cotes si peu poissonneuses , et le pro-
blême de la multiplicité de ces oiseaux devient
pour nous tout aussi simple que celui de la rareté
des oiseaux de terre.
Nous venons de parcourir successivement le$
diverses parties de l'histoire physique et natu-
relle des îles Saint-Pierre et de la portion du
continent qui leur est opposée; c'est de l'homme
même qu'il nous reste à parler.
On ne trouve aucune trace d'hajbitans sur ces
îles, et la multiplicité des kanguroos et des pha-
langers me paroît une preuve évidente que les
naturels du continent voisin , non plus que leurs
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EN EUROPE. îio;
redoutables chiens, ne les fréquentent pas. Nous
avons vu, d'ailleurs, qu'il en est de même de
toutes les îles du détroit de Bass, de l'île des
Kapguroos, de toutes les autres îles de la côte
Sud-ouest, de toutes celles qui sont projetées
sur le flanc de la terre d'Édels et de la terre
d'Endracht; il en est de même encore, ainsi
que npus l'avons déjà dit, ou que nous le di-
rons par la suite, des archipels de la terre de
Nuyts, et de. ceux de la terre de Witt. Cet éloi-
gnement des indigènes de ces lieux, où si facile-
ment ils pourraient se procurer une nourriture
abondante et salubre, paroît avoir pour cause
principale leur ignorance absolue de la naviga-
tion : il est digne de remarque , en effet, que
sur tout cet immense développement de cotes
qui, du promontoire de Wilson, remonte vers
le nord jusqu'à l'extrémité de la terre d'Àrn-
heim, nous n'ayons jamais aperçu la plus légère
trace d'une embarcation quelconque; et sous ce
rapport, aucuu des navigateurs qui nous ont
devancés dans ces mêmes parages, n'a été plus
heureux que nous. Je ne fais qu'indiquer ici
un fait si curieux,
Quelle qu'en soit, au surplus, la vraie cause
c'est sur le continent seul que nous avons pu
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2o8 DU PORT JACKSON
distinguer des traces d'habitans ; c'est vers le
fond de l'anse Tourville, que plusieurs feux
furent remarqués dans lé lointain , par ceux de
nos compagnons qui avoient été chargés de la
reconnoissance de cette côte ; c'est au milieu des
marais immenses que nous avons décrits ailleurs,
qu'ils découvrirent deux misérables cases, for-
mées de branches d'arbres grossièrement entre-
lacées et fichées en terre ; c'est encore là qu'ils
aperçurent deux malheureux sauvages fuyant
épouvantés vers l'intérieur; enfin c'est là seule-
ment qu'on a trouvé des empreintes de pas
d'hommes et de chiens... Nouvelle et déplorable
preuve de la funeste préférence que ces infor-
tunés sont contraints d'accorder aux parties les
plus humides et les plus insalubres du pays
qu'ils habitent ï Là> sans doute réduits, comme
les farouches indigènes de la terre de Leuwîn , à
l'usage de quelque eau saumâtre ; n'ayant pour
se nourrir que les produits incertains de la chasse
et de la pêche, ils renouvellent, avec des teintes
peut-être plus rembrunies encore, ces tristes ta-
bleaux de la misère, de la famine et de la bar-
barie dont nous avons déjà présenté tant de fois
l'esquisse à nos lecteurs.
Toutes nos observations étant terminées aux
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EN EUROPE. aog
îles Saint-Pierre, nous appareillâmes, ainsi que
je l'ai déjà dit, dans la matinée du n février $
pour sortir de la baie Déniai et reprendre la
suite de notre reconnoissance.
Au-delà de la pointe Peter , nous découvrîmes
d'abord la baie Duquesne, de a milles seulement
d'ouverture , et dont le pourtour se compose
de falaises peu élevées, stériles et grisâtres. Le
cap Du Gay-Trouin la termine à l'ouest. De cette
dernière pointe jusqu'à la hauteur du cap Rosïly i
dans une étendue de deux lieues, la côte forme
une suite de petites anses, en avant desquelles
est une longue chaîne de récifs. La baie Caffa*
relU a quatre milles de large; le cap Motard
en forme l'extrémité occidentale.
Vis-à-vis de ce cap , à quatre milles environ au
sud, se trouvent les petites îles Purdie, qui sont
au nombre de cinq, toutes environnées de récifs
et de brisans. Ces îles sont basses, désertes,
stériles , comme toutes celles de ces régions , et
affectent comme elles des couleurs tristes et
sombres; la plus grande reçut le nom d'île Bar-
bié-Dubocage, et les deux plus méridionales
furent appelées île Gosselin et île Langlès. A
l'ouest du cap Motard la côte forme une longue
courbure, puis elle s'avance en une pointe nom-
III. i4
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2io DU PORT JACKSON
mée pointe Bell : vis-à-vis est la petite île Coque-
bert; plus loin, en remontant vers le nord-nord-
ouest, gît le cap Choiseul-Gouffîer; plus loin
encore , et dans la direction de l'ouest-nord-ouest,
s'avance le cap Vien, stérile, sauvage et déprimé
comme le reste des terres que nous venons de dé-
crire. Les îles ou roches Sainclair sont à peu de
distance du cap Vien; elles sont très-petites, ou,
pour mieux dire , ce n'est guère qu'un amas de
grosses roches environnées de brisans dangereux.
Cependant, à mesure que l'on continue à s'a-
vancer vers l'ouest, on voit insensiblement chan-
ger la constitution des terres; déjà, à la hauteur
du cap Vien , elles laissent apercevoir quelques
traces d'un second plan de collines intérieures,
et leur teinte, généralement moins rembrunie,
affecte çà et là quelques nuances légèrement
verdâtres. La composition du rivage se com-
plique davantage encore à la hauteur du cap
Gérard y qui gît par 3a° i' de latitude australe,
et par i3o° 3o f de longitude orientale. De ce
point jusqu'à la baie Denon, le continent pré-
sente une suite de caps plus ou moins saillans
qui ont été désignés sous les noms de cap Le
Poussin, cap Lebrun et cap Van-Spaendonck ;
ce dernier en l'honneur du savant professeur
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EN ÈURÔM ait
qui a si bien mérité des sciences naturelles*
non-seulement par les beaux ouvrages dont il
les a lui-même enrichies, mais encore par le
grand nombre d'habiles artistes qu'il â formés
pour elles.
La baie Fowler a trois milles d'ouverture, sur
une profondeur presque égale : diverses coupu-
res sembloient indiquer vers le fond de cette
baie l'existence de quelque torrent intérieur^
ou plus vraisemblablement de quelque crique
d'eau salée, plus ou moins prolongée dans les
terres, et se terminant, comme celle dé l'anse
Tourville, par des marais étendus. Une énorme
colonne de flamme et de fumée qui s'élevoit der-
rière les dunes, et non loin du cap David, vient
à l'appui de cette dernière supposition.
De la pointe Fowler jusqu'au cap des Adieux
la terre continentale se compose d'une suite de
falaises basses, stériles, escarpées et jaunâtres,
qui ne présentent que peu de points remarqua-
bles. La petite île Rameau est à peu de distance
et à l'ouest du cap Vaucanson : 6 milles plus
loin , et vers le sud , gisent quelques petites îles
ou rochers entourés de brisans, sauvages, dé-
primées, stériles et désertes , comme toutes celles
de ces parages. Les Anglois les ont nommées récifs
i4.
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2i2 DU PORT JACKSON
deNuyts.Les îles de Montenote, qui sont à 7 ou 8
lieues dans l'ouest des précédentes, et à 5 lieues
au sud du cap des Adieux, offrent lefs mêmes ca-
ractères; il en est de même encore de ce dernier
cap et de toute l'étendue de côtes qui s'y rat-
tache, soit à l'est, soit à l'ouest.
Plusieurs fois dans le cours de l'histoire de la
côte Sud-ouest , j'ai parlé de la force des lames
qui brisent le long de ses rivages, et j'ai con-
sidéré ce phénomène comme un résultat né*
cessaire de l'immense étendue des mers, qui de
cette partie de la Nouvelle-flollande se prolon-
gent, sans aucune espèce d'interruption, jus-
qu'aux glaces antarctiques. Ce caractère houleux
et violent des flots nous frappa surtout dans
notre navigation des îles Saint-Pierre au cap des
Adieux. Malgré le beau temps et les vents mo-
dérés dont nous jouissions alors, les vagues rou*
loient avec violence contre les côtes, et la mer
étoit si creuse, que la marche de notre navire
en étoit sensiblement affectée. Qu'on juge du
spectacle et du danger que doivent offrir de tels
parages, lorsqu'au milieu de l'hiver ils se trou-
vent livrés à toute la fureur des aquilons du sud...
Dans cette dernière partie de notre naviga-
tion, nous fumes également étonnés de la con-
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EN EUROPE. 2i3
«tance des vents du sud-est , du sud-sud-est, et
même de l'est-sud-est ; nous n'en eûmes, pour
ainsi dire, pas d'autres; et si nous ajoutons à
notre propre expérience celle de tous les navi-
gateurs qui nous avoient précédés dans ces pa-
rages, on restera convaincu que ces vents y do-
minent plus particulièrement pendant le prin-
temps et l'été , tandis que l'automne et l'hiver se
trouvent sous la triste influence de ceux du sud-
ouest, du sud-sud-ouest et de l'ouest. Cette cir-
constance particulière de l'histoire météorologi-
que de la côte sud -ouest fournit une explica-
tion suffisante de l'inutilité des efforts qui avoient
été faits avant nous par différens navigateurs
pour découvrir cette terre, en s'avançant du
nord-ouest au sud-est ; l'époque de leur naviga-
tion correspondant à celle où régnent les vents
orientaux, ils dévoient les trouver, et les trou-
voient toujours en effet opposés à leur marche.
C'est en méditant sur ce beau problème , que
M. de Fleurieu rédigea pour nous cet admira-
ble plan qui devoit assurer le triomphe de no-
tre expédition dans ces intéressans parages. Grâ-
ces à ses nobles travaux, les espérances delà
patrie n'auront point été trompées , et il m'est
doux , en arrivant au terme de cette brillante
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ai4 DU PORT JACKSON
partie de notre navigation, de pouvoir être l'in-
terprète de 1a reconnoissance publique et de celle
de tous mes compagnons.
Au cap des Adieux finit la côte Sud-ouest de
la Nouvelle-Hollande et commence la terre de
Nuyts, immortel monument aussi des beaux tra-
veaux géographiques exécutés dans ces derniers
temps par les François. Sur une étendue de plus
de 3oo lieues en longitude , cette dernière terre
en effet a été reconnue par l'amiral d'Entrecas-
teaux avec une précision si grande, avec des dé-
tails si particuliers, qu'il est peu de rivages,
même en Europe, dont les cartes hydrographi-
ques soient plus exactes et plus complètes. D'a-
près cela, toute, recherche ultérieure sur cette
partie de la Nouvelle-Hollande étant inutile, nous
fîmes route pour le port du Roi-Georges , à l'au-
tre extrémité de la terre de Nuyts.
Alors une douce satisfaction remplissoit tous les
cœurs; chacun de nous s'arrêtoit avec une sorte
d'orgueil sur ce grand travail qui venoit d'être
terminé : riches de tous les trésors que la patrie
nous avoit chargés de recueillir sur ces plages
lointaines, nous sentions leur prix s'accroître
pour nous des privations et des périls que, deux
ans de suite, il nous avoit fallu braver pour les
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EN EUROPE. si5
obtenir; nous nous disions : « Plus heureux que
» nos prédécesseurs > dont la fortune trompa le
» courage , nous avons vu tous les, détails de cette
» terre immense, qu'ils n'ont pu connoître; nous
» avons pénétré dans ses vastes golfes, abordé
» sur ses îles, et réuni partout d'importans ma-
» tériaux pour son histoire; plusieurs milliers de
» végétaux utiles, d'animaux précieux pour les
» sciences ont été recueillis sur ces plages; nous
d y avons répandu nous-mêmes une multitude
» de semences précieuses Puisse ht rosée du
» ciel leur être propice ! Puisse un jour l'habi-
le tant , arraché par elles à la misère qui le con-
» sume, déposer ces mœurs farouches, ce carac-
» tère barbare, qui sont la conséquence de sa
» misérable condition! » .
Cependant, au milieu de l'allégresse commune,
il étoit impossible de songer sans inquiétude au
Casuarina Nous avions espéré de le rejoindre
aux îles Saint-Pierre, et notre espoir avoit été
déçu. Le dénuement de cette foible conserve
nous étoit connu; nous savions qu'elle avoit peu
de vivres , et surtout peu d'eau * ; que la mar-
i En expédiant M. Freycinet pour les golfes, le comman-
dant n'avoit voulu lui donner que pour trente jours d'eau.
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*i6 DU PORT JACKSON
che de ce navire étoit mauvaise; qu'il étoit sujet
à de fréquentes avaries dans ses œuvres basses;
déjà il avoit fallu lui faire de grandes réparations
à l'île King, à l'île des Kanguroos... Tant de cir-
constances défavorables nous alarmoient sur le
sort de nos compagnops , et ces alarmes ne ces-
sèrent qu'au moment où, en arrivant au port
du Roi-Georges, nous découvrîmes le pavillon
qu'ils avoient arboré sur l'une des petites îles
qui se trouvent à l'entrée de ce port. Bien-
tôt MM. Freycinet et Boullanger se rendirent à
notre bord, et ce ne fut pas sans une vive émo-
tion que nous apprîmes les détails suivans de
la longue et périlleuse navigation qu'ils avoient
exécutée depuis leur séparation d'avec nous. Le
lecteur se rappellera sans doute les circonstan-
ces véritablement inconcevables de cette sépa-
ration, ef les manoeuvres étranges qui la déter-
minèrent.
« Étonné de ces manœuvres, dit M. Freycinet,
» et ne concevant rien aux motifs qui pouvoient
» engager le commandant à me délaisser ainsi
» dans l'état de détresse où il me sa voit réduit,
» je forçai de voiles , en suivant la route que le
» Géographe tenoit encore au moment où nous
» l'avions perdu de vue; mais bientôt, et comme
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EN EUROPE. 21 7
» pour rendre toute espèce de réunion impossi-
» ble, le commandant revira de bord à la nuit,
» changea de route , revint sur Me des Kan-
»guroos; et par ces dernières combinaisons,
» plus inconcevables encore que les précéden-
)) tes , la séparation des deux vaisseaux fut con-
» sommée.
» Le 3 février, à 5 heures du matin , je me
» trouvois déjà par le travers de l'île Lacaille et
» de l'île Chappe, qui font partie du groupe des
» îles Greely; j'en découvris une troisième, qui
» avoit échappé aux recherches antérieures du
» Géographe, et que je nommai Ile Fermât. L'île
» Lacaille me parut surtout remarquable par sa
» forme conique.
» Le même jour, à 6 heures 45 minutes du
» soir, j'aperçus dans l'ouest du groupe de Tln-
» vestigator, trois nouvelles îles qui se rattachent
» à ce groupe, et qui gisent au sud-sud-ouest de
» l'île Meyronnet; le capitaine Flinders leur a im-
» posé le nom d'îles Person.
» Le 5, à 4 heures du matin, je m'estimois au
» point de rendez-vous qui m'avoit été fixé par
» le commandant; mais comme si tout eût con-
» spire pour empêcher la réunion des deux na-
» vires, une erreur de chiffres dans la longitude
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2i8 DU PORT JACKSON
» qui m'a voit été donnée pour celle des îles Saint-
» François, me porta près d'un degré à l'ouest de
» ces îles, et ne me permit pas d'en avoir con-
» noissance : bien sûr, toutefois, de rencontrer
» la terre en portant vers l'est, je fis route dans
» cette direction ; je ne tardai pas à découvrir
» deux petites îles qui gisent, l'une dans l'ouest-
» sud-ouest, et l'autre dans le sud des îles Purdie,
» à la distance d'environ 10 milles; je nommai la
» plus considérable d'entre ellçs, ile Desbrosse y et
» l'autre ile d'Après.
» Le 6, dans l'après-midi, nous étions très-près
» de l'île Barbié-du-Bocage, et à a lieues envi-
» ron des terres continentales, que nous distin-
» guions parfaitement bien; elles étoient basses,.
» stériles et sablonneuses.
» Après avoir prolongé quelque temps nos
» recherches dans ces parages , sans y trouver
» aucune trace du Géographe, sans y découvrir
» aucun lieu propre au mouillage, je me décidai
» à faire route de suite pour le port du Roi*
» Georges. Les motifs de cette détermination n'é-
» toient que trop impérieux. La franche-ferrure
» du gouvernail étoit cassée ; il ne restoit plus à
» bord de l'eau que pour quatre jours, et j'avois
» 3oo lieues à faire pour gagner le port du Roi-
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EN EUROPE. 219
» Georges, le seul point de la côte où je pusse en
» trouver... Qu'on juge de toute l'horreur de ma
» position ! Cette résolution prise, la ration d'eau
» fut réduite de moitié, et celle de biscuit fut di~
» minuée de trois onces. Malgré de telles priva-
» tions, il est horrible de lé dire, la moindre
» contrariété dans les vents devoit entraîner no-
» tre ruine....
» Ce fut avec cette effrayante perspective qu'a-
» près avoir déterminé la position d'un brisant
» redoutable qui gît par 3a° 4°' 3o n de latitude
» sud, et par i3o° 3i r o n de longitude orientale,
p je pris la route de l'ouest, en donnant l'ordre
» de faire, jour et nuit, toute la voile que le bâ-
» timent pourroit porter,
» Le ciel sembla sourire à nos efforts; pendant
» six jours entiers la brise ne cessa pas un in-
» stant de souffler bon frais, de l'est-sud-est à
» l'est-nord-est par l'est, et conséquemment de
» nous pousser vent arrière sur le port. Nous
» l'atteignîmes enfin dans l'après-midi du i3 fé-
» vrier..., À cette époque, le navire se trouvoit
» tellement avarié, qu'il fallut l'échouer aussitôt
» sur la plage : quelques bouteilles d'eau seule-
» ment restoient à bord....
» Ainsi, sans cette circonstance, véritablement
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220 DU PORT JACKSON
» extraordinaire, de vents forcés pendant six
» jours, la mort la plus cruelle eût été pour
» nous le résultat d'une séparation aussi incon-
» cevable, et pour ainsi dire aussi volontaire que
» celle dont il s'agit. »
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EN EUROPE. aai
• •••••99 f9 9 9 C*9 ff tt f 9t9 ff 9t ff t f 9»*»t f tt f 99tt$9999e f 4
CHAPITRE XXVII.
OPERATIONS A LA TERRE DB NUYTS : SEJOUR AU PORT
DU ROI-GEORGES.
Du i5 février au 8 mars i8o3.
Vers l'extrémité occidentale de la terre de
Nuyts, par 35° 3 f 3o rT de latitude sud, et par
ii5°38 r 6 r ' de longitude à l'est du méridien de
Paris (position de notre observatoire), se trouve
le port du Roi - Georges (pi. i et i5). Découvert
en 1791 par Vancouver, il est d'une importance
d'autant plus grande, que sur une étendue de
côtes au moins égale à la distance qu'il y a de
Paris à Pétersbourg, c'est le seul point bien connu
de la Nouvelle-Hollande où il soit possible de se
procurer de l'eau douce en tout temps. Envi-
ronné de terres très-hautes, il est ouvert du côté
de l'est, et n'est abrité sur ce point que par les
petites îles Break-Sea et Michaelmas. Trois bas-
sins principaux forment l'ensemble de ce port :
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222 DÛ PORT JACKSON
le plus grand et le plus oriental offre partout
un bon brassiage, et pourroit recevoir les plus
gros vaisseaux de guerre : c'est la rade propre-
ment dite. Dans le havre de la Princesse-Royale,
qui n'est séparé du bassin précédent que par une
langue de terre sablonneuse et peu élevée, les
navires d'un moindre tirant d'eau se trouveroient
parfaitement abrités; mais d'immenses bancs de
sable encombrent le fond de ce havre, et quoi-
que le canal qui communique au dehors soit trop
étroit pour y louvoyer, cependant on pourroit y
entrer à la touée. Le havre aux Huîtres est d'un
accès encore plus difficile que celui de la Prin-
cesse ; et ce n'est guère que dans une espèce de
chenal peu profond et de peu de largeur qu'il
seroit possible d'yarriver; quant à l'intérieur du
havre lui-même, les vastes bancs de sable qui
l'enveloppent en rendront toujours l'usage très^
borné. Mais je ne puis faire qu'indiquer ici ces
détails qui se trouvent exposés fort au long dans
la relation du capitaine Vancouver, et sur les-
quels M. Freycinet doit revenir dans la partie
Nautique de notre voyage.
Autant les vents de la partie de l'est et du sud
s'étoient montrés constans pendant notre séjour
aux îles Saint-Pierre, autant ceux de l'ouest et
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EN EUROPE. 323
du nord nous tourmentèrent opiniâtrement au
port du Roi-Georges. Ceux du sud-ouest, du sud-
sud-ouest et de Fouestrsud-ouest surtout, souf-
flèrent avec violence ; plusieurs fois ils nous firent
chasser sur nos ancres : les vagues étoient si for-
tes au large, que la petite île Break-Sea dispa-
roissoit parfois sous les torrens d'écume qu'elles
élevoient jusqu'à son sommet... Et lorsqu'on vient
à penser que ce gros temps, que ces vents im-
pétueux ont suivi de si près l'arrivée du Casua~
rina, on se reporte involontairement sur les dan-
gers que ce navire a courus, et l'on frémit encore
à leur souvenir.
Les variations de l'atmosphère n'ont été que
trop subordonnées à ces vents; un ciel toujours
couvert, nuageux et même brumeux, de fré-
quentes averses de pluie ont signalé leur triste
règne, et les instrumens météorologiques ont
marché, pour ainsi dire, au gré de leurs capri-
ces : ainsi le baromètre , de 28 pouces 3 et 4 li-
gnes, est descendu souvent jusqu'^ 27 pouces
10 et 1 1 lignes; le thermomètre, de 11 et 1 3 de-
grés, s'est élevé jusqu'à 22 et même il\ degrés;
et l'hygromètre a varié du 63 e au 100 e degré :
variations d'autant plus remarquables et plus for-
tes, que la marche des instrumens, à de telles la-
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224 DU PORT JACKSON
titudes, est ordinairement plus régulière et plus
uniforme. {Voy. chap. m.)
La constitution physique de cette partie de la
terre de Nuyts offre un contraste bien singulier
avec tout le reste de cette même terre et celle de
Leûwin : là s'élèvent le mont Baid-Head, qu'on
découvre de i4 lieues au large, et le mont Gard*
ner, dont le sommet peut s'apercevoir à la dis-
tance de plus de 20 lieues, et se montre comme
la pointe d'un cône immense porté sur les eaux.
A mesure qu'on s'en rapproche, on le voit se
développer et s'étendre; il s'élargit sur sa base,
ses flancs se prolongent, et il reste isolé comme
une île gigantesque. Tout le pourtour de cette
montagne est tellement escarpé, qu'elle semble
roit être inaccessible; on y distingue cependant
çà et là quelques traces de sillons diversement en-
tre-croisés, qui forment peut-être autant de pro-
fondes crevasses. Du reste, le mont Gardner est
de la plus effrayante stérilité, sans arbres * sans
arbrisseaux, d'une couleur sombre; sa masse en-
tière se compose de roches primitives. Avec la
même constitution générale, le mont Bald-Head
présente un phénomène unique jusqu'à ce jour
dans les fastes du globe, et sur lequel nous ne man-
querons pas d'insister dans notre xxxvu e chapitre.
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EN EUROPE. a2 5
Bien souvent dans le cours de cette histoire
j'ai cru devoir attribuer la disette d'eau douce
à l'absence des montagnes, à la dépression du
soi, à sa nature sablonneuse, ainsi qu'à la foi*
blesse de la végétation. Avec des circonstances
physiques absolument différentes , le port du
B oi-Georges présente sous ce rapport des résultats
bien différens aussi. Au sommet des montagnes
qui Fençeignent viennent se réunir d'abondan-
tes vapeurs, qui, condensées par une tempéra-
rature plus froide, se résolvent en une rosée fé-
conde, et pour ainsi dire continuelle; de là ces
sources limpides qu'on voit jaillir de toutes parts,
et qui, suivant la disposition des lieux infé-
rieurs , forment des ruisseaux ou des étangs , des
rivières ou des lacs : mais il convient d'entrer
à cet égard dans quelques détails plus particu-
liers. i° Sur la côte méridionale du port, à trois
milles environ à l'ouest de Bald-Head, est une
anse sablonneuse, ail fond de laquelle coulent
deux petits ruisseaux; c'est là que Vancouver
fit aiguade, ainsi que nous. 2° Sur la péninsule
qui sépare le havre de la Princesse d'avec la rade,
on voit plusieurs étangs d'eau douce qui sont
très -profonds, et nourrissent une espèce d'écre-
visse particulière à ces rivages. 3° Dans le ha-
III. i5
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aa6 DU PORT JACKSON
vre même de la Princesse, indépendamment
d'une multitude de petites sources, il existe en-
core trois ruisseaux, dont le plus méridional sur-
tout est important sous le rapport du volume et
de la pureté des eaux qu'il roule. 4° Plusieurs
marais saumâtres, une crique large, profonde,
et pareillement saumâtre, occupent la rive occi-
dentale du havre aux Huîtres; mais c'est surtout
la rivière du nord de ce même havre, que nous
avons désignée sous le nom de rivière des Fran-
çois, qui mérite de fixer l'attention. Nous dirons
bientôt les particularités qui la distinguent; il
suffît à notre objet présent d'annoncer qu'elle
est à son embouchure aussi large que la Seine
à Paris, qu'elle remonte au loin dans l'intérieur
des terres , et que la profondeur de son lit varie
de 6 à 8, 10 et même 12 pieds. 5° Entre le
havre aux Huîtres et le mont Gardner nous
avons reconnu plusieurs étangs d'eau douce ; et
vers le fond de la grande baie qui se trouve à
l'est de cette dernière montagne nous avons
pareillement découvert plusieurs grands lacs
semblables, qui forment une espèce de chaîne
continue et sans communication directe avec la
mer. Enfin, il n'est pas jusqu'aux revers des
montagnes qui ne présentent çà et là dfexcel-
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EN. EUROPE. 227
lente eau douce au fond des petites cavités ré-
pandues à leur surface. « Il paroissoit même, dit
» Vancouver, y en avoir sur les lieux les plus
» élevés ; ce qui produisoit tin singulier spectacle
» quand le soleil brilloit dans certaines directions
» sur ces montagnes dénuées de terreau. Ces
» lieux, rendus humides par un écoulement d'eaU
» continuel, brilloient alorfc d'un éclat (Jui les
» faisoit ressembler à des collines couvertes dé
» neige. » {Vancouver, tome I , pag. 74.)
Toutes les côtes de cette partie de la terre dé
Nuyts sofct essentiellement primitives, et se com-
posent des mêmes élémens dont nous avons suc-
cessivement parié. Parmi les produits minéraux
qui paroissent lui être plus particuliers , on dis-
tinguent, t Q une espèce de granit rempli de gre-
nats; dont quelques-uns étoient de la grosseur
du petit doigt; a° une substance que M. Bailly,
notre minéralogiste , crut devoir regarder comme
de la mine de plomb; 3° une roche si riche
en fer, que. dans les environs de Bald-He^d,
où elle se trouve plus abondamment, il fut im-
possible à notre géographe M. Boullanger de
faire ses observations ordinaires sur les varia-
tions de l'aiguille aimantée. « Suivant, dit-il, que
je mettois le compas à telle ou telle place, je le
i5.
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*a8 DU PORT JACKSON
» voyois en un instant varier de i5 à ao d . a
4° Vers le fond du havre aux Huîtres, et dans
un très-petit nombre d'autres lieux, on trouve
une espèce de mauvaise tourbe et de substance
argiloso-marneuse. 5 b Le sable de ces rivages
ftiérite également une attention plus approfon-
die; il est très-fin, d'une blancheur éclatante, et
forme tantôt des dunes énormes, tantôt de vastes
bancs de sable qui encombrent le port et ses
dépendances : il couvre en grande partie la pé-
ninsule qui sépare le havre de la Princesse d'avec
la rade; il s'avance au loin vers l'intérieur des
terres, en couches plus ou moins profondes : en
un mot, ce sable funeste joue sur ces plages le
rôle destructeur que nous lui avons vu jouer sur
tant d'autres points de la Nouvelle-Hollande.
6° Il faut ajouter à ces derniers produits miné-
raux du pays, ces admirables zoophytes qui
couvrent le sommet de Bald-Head , et dont nous
parlerons plus en détail dans le chapitre suivant*
Considéré sous le rapport de la végétation, le
sol du port du Roi-Georges et de ses environs
•n'est pas, à beaucoup près, aussi fertile qu'on
seroit tenté de le croire , d'après l'ensemble des
circonstances physiques qui se rattachent à son
histoire. En effet, tout le pourtour de la rade
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EN EUROPE. 229
est stérile ; la péninsule qui sépare le havre de
la Princesse d'avec le port ne nourrit dans ses
sables mobiles que de misérables broussailles;
et, si Ton en excepte quelques bosquets très-
agréables qui se trouvent disséminés au bord
* des ruisseaux et des marais, il en est à peu près
de même du havre de la Princesse. « L'aspect de
» l'intérieur du pays sur ce point, dit M. Boui-
i> langer dans son journal, est véritablement hor-
* rible; les oiseaux même y sont rares; c'est un
» désert silencieux. » En pénétrant jusqu'aux ex-
trémités de ce havre, j'ai pu me convaincre par
mes propres yeux que ce tableau n'a rien d'exa-
géré.
C'est du même œil que cette partie de la Nou-
velle-Hollande a été vue par Vancouver; c'est de
la même manière qu'il en a parlé; écoutons cet
immortel voyageur, décrivant le port, si pré-
cieux d'ailleurs, qu'il venoit de découvrir. « La
» solitude apparente, le triste aspect du pays d'a-
» lentour, qui n'offroit guère que des idées de
» famine et de besoin, ajoutoient à nos sentimens
» de pitié pour les misérables indigènes; les ri-
» vages présentoient des roches nues ou à pic,
» ou des sables stériles et dun blanc de lait. Le
» sol sembloit plus loin revêtu d'arbres d'un
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a3o DU PORT JACKSON
» vert fané, et par-ci par-là de quelques arbris-
» seaux rampans ou d'arbres nains, disposés à
» une grande distance les uns des autres. »
{Vaucouver, tom. I, pag. 61.)
Le havre aux Huîtres est le seul point de toute
cette côte auquel cette description de Vancouver
ne soit pas rigoureusement applicable; nous en
exposerons ailleurs les causes physiques; cher-
chons d'abord à déterminer l'origine d'une sté-
rilité d'autant plus singulière, qu'elle semble
moins en rapport avec les principaux caractères
de l'atmosphère et du sol, avec la hauteur des
montagnes et l'abondance des eaux qui s'écou-
lent perpétuellement de leurs sommets. Quel-
ques propositions générales , des plus incontes-
tablement admises, doivent précéder nos recher-
ches et leur servir de base.
De tous les agens de la fécondité, les plus
puissans comme les plus ordinaires sopt sans
doute la chaleur et l'eau : mais la réunion de ces
deux agens ne suffit pas aux grandes opérations
de la nature ; il faut encore un sol qui puisse
répondre à leur action, et se prêter à cette lon-
gue suite de décompositions et de recomposi-
tions qui sont le premier élément de la fécon-
dité , comme elles en sont le terme.
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EN EUROPE. a3i
En l'examinant sous ce dernier point de vue,
le pays qui nous occupe présente de nouveaux
et intéressans phénomènes. Le fond du sol est
formé partout d'une roche granitique extrême-
ment dure, compacte, et dès lors très-diffitile-
roent décomposable; sur cette base reposent des
couches plus ou moins profondes du sable dont
nous avons déjà parlé. * Ce sable , dit Vancou-
» ver, est blanc comme du lait; » donc il est plus
propre à réfléchir la lumière et la chaleur qu'à
s'en laisser pénétrer : il est très-fin, très-mobile,
et par là peu susceptible de prêter aux végé-
taux le point fixe dont ils ont besoin; enfin il est
quartzeux, et par conséquent presque indécom-
posable.
D'une autre part, cette terre végétale, ces pré-
cieux débris que roulent ordinairement avec eux
les pluies et les torrens qui descendent du haut
des montagnes, ne sauroient enrichir les vallées
dont nous parlons; et c'est encore une de ces
nombreuses bizarreries qui distinguent la Nou-
velle-Hollande.
Quelque solide, en effet, que puisse être le
noyau des montagnes, l'expérience apprend
toutefois qu'en général elles sont susceptibles
de nourrir sur leurs revers des végétaux plus
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a32. DU PORT JACKSON
ou moins nombreux et plus ou moins robustes :
ce n'est guère qu'en s'élevaùt aux dernières cimes
de ces montagnes et jusqu'à la région des glaces,
qu'on voit cesser toute trace de végétation et de
vie/
Les montagnes de la Nouvelle-Hollande ont un
caractère différent. Déjà nous avons parlé dans le
précédent volume de la prodigieuse stérilité des
Montagnes-bleues (Tom. II, pag. 309, 3 10); les
montagnes de la terre de Nuyts ne leur cèdent en
rien sous ce triste rapport. Misérables taupiniè-
res, en comparaison de nos grandes montagnes
européennes, elles n'en sont pas moins d'une
nudité plus affreuse qu'aucun sommet des Alpes
ou des Pyrénées. « Le mont BaldrHead (Tête-
» chauve), dit Vancouver, a été ainsi nommé
9 parce qu'il est uni et dénué de verdure (pag. 66).
» Le mont Gardner, ajoute-t-il ailleurs, est d'une
» belle forme,, et sa surface de roche polie pres-
» que sans interruption jusqu'au somttiet, le rend
» très-remarquable; » (pag. 75) et cette expres-
sion de roche polie est rigoureusement exacte,
non-seulement pour les montagnes dont parle
ici le célèbre navigateur anglôis, mais encore
pour toutes celles qui se rattachent à cçtte por-
tion de la terre de Nuyts. Sur ces montagnes
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EN EUROPE. a33
pelées on ne voit pas un arbre, pas un arbris-
seau, pas un arbuste; rien , en un mot, qui puisse
faire soupçonner l'existence de quelque terre vé-
gétale. La dureté du roc paroît braver ici tous
les efforts de la nature , et résister à ces mêmes
moyens de décomposition qu'elle emploie ail-
leurs avec tant de succès.
Telles m'ont paru être les principales causes
de la stérilité du port du Roi-Georges ; elles se
rattachent d'ailleurs d'une manière si particu-
lière à la constitution physique du sol, qu'il
semble impossible de concevoir un autre état de
choses. Ce n'est guère que dans un petit nom-
bre de bas-fonds,* qu'on peut trouver quelque
terre végétale; mais formé par l'accumulation
dès débris de mauvaises plantes, toujours inondé
plutôt qu'arrosé, cette espèce de terreau pré-
sente un caractère de tourbe qui le rend peu
convenable aux besoins d'une bonne et franche
végétation : le plus souvent aussi, ce terreau ne
forme qu'une couche de pe^ d'épaisseur. « Cette
» croûte superficielle, dit Vancouver, s'ébran-
» loit sous nos pas; des eaux abondantes cou-
» loient dans toutes les directions à sa surface
» et dans son sein ; la plupart des ruisseaux tra-
» versent ce sol', et c'est à l'imprégnation qui
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a34 DU PORT JACKSON
» résulte de ce passage, qu'il faut attribuer la
» couleur généralement remarquable de l'eau.»
(Pag.!*.)
D'après tout cela, comment oser dire mainte-
nant que le port du RoirGeorges est un des lieux
les plus riches en productions végétales qu'il soit
possible de trouver, et que, sur ce seul point de
la Nouvelle-Hollande, mon digne collègue M. Les-
chenault a rassemblé plus de deux cents espèces
de plantes, dont un grand nombre étoient nou-
velles? Une telle profusion de végétaux parais-
sant contraire à tout ce que je viens d'exposer
sur la stérilité générale du sol, il est indispen-
sable de nous y arrêter quelques inatans; la so-
lution de ce problème appelle ici l'exposition de
l'un des phénomènes les plus curieux de l'his-
toire végétale du continent qui nous occupe.
Le commodore Phillip, en contemplant d'une
part les marais immenses de Botany-Bay, et de
l'autre les sables arides qui l'environnent, cher-
choit en vain à décpuvrir la cause de l'enthou-
siasme avec lequel Cook et ses compagnons par-
lent de ce Heu sauvage.... À la tête d'une colonie
nombreuse qui venoit y chercher, une patrie et
des subsistances, Phillip voyoit ces bords d'un
œil bien différent que ses compatriotes. Cook,
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EN EUROPE. a35
dans sa relâche à Botany-Bay, avoit trouvé un
mouillage commode et sûf, de bonne eau, d'ex-
cellent poisson, du bois en abondance, de doux
ombrages, de charmans bosquets, et cette réu-
nion d'avantages étoit bien suffisante pour justi-
fier ses éloges : d'un autre côté, Banks et Solander
recueilloient sur ces bords plusieurs centaines
de plantes inconnues; ils s'arrêtoient avec admi-
ration devant ces gigantesques eucalyptus qui
frappoient leurs regards pour la première fois;
partout ik observoient des arbustes élégans et
variés, des fleurs éclatantes, des fruits singuliers,
partout ils respiroient un air pénétré des plus
douces odeurs, des parfums les plus suaves; et
sous le double rapport de la science et de l'agré-
ment ils avoient dû célébrer ces lieux De
tels avantages ne suffisoient pas à Phillip; c'étoit
de la terre végétale qu'il lui failoit; il en cher-
choit partout; partout il faisoit fouiller le sol,
et ce sol ingrat ne lui présentoit partout qu'un
sable aride Il se hâta de fuir, en maudissant
des lieux si vantés naguère par les navigateurs
les plus célèbres de sa patrie.
En se réfugiant au port Jackson, Phillip obtint,
il est vrai , d'autres avantages importans ; mais
sous le rapport de la fécondité du sol il ne ga-
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a36 DU PORT JACKSON
gna guère au change : nul pays en effet n'est
plus stérile que les environs de ce port magni-
fique; on n'y trouve, pour ainsi dire, que du
grès et du sable ; et durant une grande partie de
l'année toute la contrée manque d'eau douce.
Partout ailleurs qu'à la Nouvelle -Hollande la
végétation d'un tel endroit seroit misérable, et
cependant rien de plus riche sous ce rapport,
rien de plus élégant et de plus magnifique même
que les lieux dont il s'agit. D'innombrables ar-
brisseaux , entremêlés de plus grands arbres ,
se disputent tous les points de ce sol aride et
brûlant ; c'est pour ainsi dire une suite de bos-
quets enchanteurs; là croissent pêle-mêle diver-
ses espèces de mimosas, de corréas, dé conchyums,
de mélaleucas,de casuarinas, de banksias, de mé-
trosidéros,d'embothriums, de chorizemas, de lep-
tospermes, d'exocarpos, de phormiums, de cycas,
de xanthoreas, et une foule d'autres végétaux in-
connus en Europe; là brillent les fleurs les plus
éclatantes et les plus agréablement parfumées ;
leur feuillage, toujours vert, répand sur la cam-
pagne un air de fraîcheur qui donne un nou-
veau charme à ces lieux, et récrée agréable-
ment la vue. Heureuse illusion , aimable artifice,
que semble employer la nature, pour déguiser
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EN EUROPE. a3 7
la stérilité dont elle frappa ces tristes bords!
Ce qu'on observe au port Jackson et à Botany-
Bay se retrouve, d'une manière plus ou moins
sensible, sur les divers points de la Nouvelle-Hol-
lande; partout, au milieu des sables brûlans,
croissent de nombreux végétaux; créés pour ce
continent sauvage, ils semblent se complaire aux
ardeurs et à l'aridité qui le caractérisent. Con-
sidérés sous ce dernier point de vue, la plupart
des plantes de la Nouvelle-Hollande me parais-
sent dignes d'une attention suivie : peut-être vien-
dra-t-il un jour où , transplantées au milieu des
landes arides de nos départemens méridionaux,
elles pourront y fournir des bois utiles et d'élé-
gâns bosquets!
Le chien et le kanguroo sont les seuls mam-
mifères terrestres dont nous ayons pu constater
l'existence. Divers débris de baleine accumulés
vers le fond du havre de la Princesse, annonçoient
évidemment qu'un énorme cétacé avoit péri na-
guère en ce lieu. Quelques phoques ont été vus
çà et là dans la mer, sans que nous ayons pu
en prendre aucun pour en déterminer l'espèce :
c'est principalement sur une petite île voisine
de Bald-Head , que ces animaux habitent ; et c'est
d'après cela que Vancouver a désigné cette île
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à 38 DU PORT JACKSON
sous le nom de Seal-island ( Ile aux Veaux-
Marins ).
Les oiseaux de terre et de mer étoient égale-
ment rares au port du Roi-Georges > et tous se
montrèrent si craintifs, si farouches, qu'il fat
presque impossible d'en approcher; une telle
défiance nous parut être le résultat de la chasse
continuelle que leur font les habitans : du reste,
ces oiseaux appartenoient aux mêmes espèces
que celles dont il a successivement été fait men-
tion dans le cours de cet ouvrage. Il faut en ex-
cepter une sarcelle, remarquable par un appen-
dice membraneux qu'elle a sous le bec , et dont
M. Lesueur parvint avec beaucoup de peine à se
procurer quelques individus.
De tous les lieux où nous avons séjourné à
la Nouvelle-Hollande, le po?t du Roi-Georges est,
après la baie des Chiens-Marins , celui qui nous
a fourni du poisson en plus grande abondance :
lés espèces n'en étoient pas très -variées, mais
elles étoient excessivement nombreuses en in-
dividus. On y péchait entre autres une sorte de
scombres, assez semblables aux maquereaux d'Eu-
rope , mais beaucoup plus petits que ces derniers,
et qui seuls auroient pu suffire aux besoins d'une
flotte considérable; les autres espèces apparte-
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EN EUROPE. a3 9
noient aux genres spare, mullet, scorpène, la-
bre , ostracion, squale, balistes, etc. Un œuf de
cartilagineux me frappa surtout par sa forme
extraordinaire. Le beau syngnathe à banderole
se trouvoit sur ces plages; on y voyoit aussi des
raies, des murènes, des ésox, etc. : en un mot,
sous le rapport de la pêche et des ressources
qu'elle peut offrir, le port du Roi-Georges parois-
soit être, à l'époque où nous nous y trouvions, un
des endroits les plus précieux que les navigateurs
puissent fréquenter dans ces parages; on pour-
roit au besoin y faire d'abondantes salaisons.
D'autres animaux moins utiles méritent pour-
tant d'être indiqués ici. De l'ordre des batraciens,
j'ai découvert une charmante et nouvelle espèce
du genre hyla; c'est la seule grenouille, après celles
du port Jackson, que j'aie pu voira la Nouvelle-Hol-
lande, et l'exclusion des animaux de cette famille
dépend évidemment çle la rareté de l'eau douce
dont ils ont besoin. Les lézards m'ont fourni
trois espèces, dont deux du genre scinque; et
dans l'anse de l'Àiguade , j'ai tué un reptile de
six pieds de longueur, et qui, dans la méthode
de M. de Lacépède, devroit servir de type à un
genre nouveau, voisin de celui des boa : ce ter-
rible reptile est armé de crochets venimeux.
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24o DU PORT JACKSON
Les insectes étoient en petit nombre , et ne
m'ont rien offert d'intéressant. Dans les crusta-
cés, j'ai réuni quinze espèces inconnues jus-
qu'alors, parmi lesquelles on distinguoit une
écrevisse qui vit dans les étangs et les ruisseaux;
c'est la seule espèce de crustacé d'eau douce que
j'aie pu voir sur toute l'étendue de la Nouvelle-
Hollande, et la raison en est bien simple.
Les mollusques, proprement dits, les vers et
les zoophytes mous, comptent sur ces bords de
riches et nombreuses espèces; mais, sous le dou-
ble rapport de la magnificence et de la variété,
les coquilles l'emportent de beaucoup sur tout
le reste. Dans le court espace de quelques jours
j'en ai rassemblé plus de cent soixante espèces,
dont la plupart s'offroient pour la première fois
à mon observation. On y distinguoit surtout d'é-
légans trochus, d'énormes turbos, d'éclatantes
haliotides , un cône d'une belle couleur rose ,
des lépas gigantesques, huit ou dix espèces de
patelles, plusieurs stomates agréablement nuan-
cées des couleurs les plus fraîches et les plus
gracieuses, une nouvelle espèce de janthine de
la plus rare beauté , un térébra de 5 à 7 pouces
de longueur , et qui a beaucoup de rapport avec
une espèce du même genre qu'pn trouve fossile
,
.Google
EN EUROPE. *4*
aux environs de Paris; on y voyoit encore de
jolies arondes, d'excellentes huîtres , de belles et
bonnes moules , des murex variés, des serpules*
des bulles, des dentales, etc....* Mais, au milieu
de tant de richesses > il devient même impossible
d'indiquer les objets les plus précieux; je me
contenterai donc de présenter ici quelques re-
marques d'un intérêt plus général, et qui m'ont
été, sinon suggérées, du moins confirmées par
l'examen des diverses productions animales du
port du Roi-Georges.
Lorsque l'histoire naturelle n'àvoit pas encore
son langage propre et rigoureux , lorsque les
méthodes de cette science étoient incomplètes et
défectueuses, les voyageurs et les naturalistes
ayant confondu sous un même nom, pour ainsi
dire à l'envi les uns des autres, des animaux
essentiellement différons, il n'est aucune classe
du règne animal qui , dans l'état actuel des
choses , ne compte plusieurs espèces orbicoles ,
c'est-à-dire , plusieurs espèces qui sont indis-
tinctement communes à toutes les parties du
globe, quelles qu'en puissent être d'ailleurs la
position géographique et la température. D'au-
tres espèces, quoique restreintes à de certaines
latitudes, passent cependant pour être communes
III. 16
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ufa DU PORT JACKSON
à tous les climats , à toutes les mers comprises
dans ces latitudes : l'existence de ces derniers
animaux est regardée comme indépendante des
longitudes. Ainsi , pour nous restreindre à des
espèces marines, on voit répéter chaque jour
dans les ouvrages, les plus estimables d'ailleurs,
que la grande baleine ( balœna mysticetus. Lin.)
se retrouve également au milieu des frimas du
Spitzberg et des glaces du pôle antarctique; que
les loups marins , les veaux marins , les lions
marins, etc. comptent également d'innombrables
tribus dans les mers les plus reculées des deux
hémisphères ; que la tortue franche et le caret
habitent indifféremment l'océan atlantique, la
mer des Indes et le grand océan équinoxial...
Quand on ne consulterait que la raison et
l'analogie , de telles assertions pourraient pa-
roître douteuses; en recourant à l'expérience,
elles se trouvent absolument fausses. Qu'on par-
coure , en effet , tous les monumens sur lesquels
reposent ces prétendues identités ; on verra
qu'elles n'existent réellement que dans les noms,
et qu'il n'est pas un seul animal bien connu de
l'Jiémisphère boréal , qui ne soit spécifiquement
différent de tout autre animal également bien
<:onnu de l'hémisphère opposé. J'ai pris la peine
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EN EUROPE. s43
d'établir cette comparaison difficile pour les ce-
tacés, pour les phoques , etc.; j'ai compulsé plu-
sieurs centaines de relations de voyages, j'ai
rassemblé toutes les descriptions des animaux
dont il s'agit , et j'ai connu d'importantes diffé-
rences entre les moins dissemblables de ces êtres
supposés d'espèce identique.
Personne plus que moi, j'ose le dire, n'a re-
cueilli d'animaux de l'hémisphère austral; je les
ai tous observés et décrits sur les lieux; j'en ai
rapporté plusieurs milliers d'espèces en Europe;
elles sont déposées dans le muséum d'histoire
naturelle de Paris : que l'on compare ces nom-
breux animaux avec ceux de notre hémisphère ,
le problème sera bientôt résolu , non*seulement
pour les espèces d'une organisation plus par-
faite , mais encore pour toutes celles qui sont
beaucoup plus simples, et qui, sous ce rapport,
sembleroient devoir être moins variées dans la
nature; qu'on examine, je ne dirai pas les doris ,
les aplysies, les salpas, les néréides, les amphi-
nomes, et cette foule de mollusques et de vers
plus composés qui se sont successivement offerts
à notre observation; qu'on descende jusqu'aux
holothuries, aux actinies, aux méduses; qu'on
s'abaisse même, si l'on veut, jusqu'à ces éponges
iG.
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a44 DU PORT JACKSON
informes , que tout le monde s'accorde à re-
garder comme le dernier terme de la dégrada-
tion , ou plutôt de la simplicité de l'organisation
animale ; dans cette multitude pour ainsi dire ef-
frayante d'animaux antarctiques, on verra qu'il
n'en est pas un qui se retrouve dans les mers
boréales; et l'on sera forcé de conclure de cet
examen bien réfléchi , de cette longue suite de
comparaisons rigoureuses, ainsi que j'ai dû le
faire moi-même, qu'il n'est pas une seule espèce
d'animaux bien connue , qui , véritable cosmopo-
lite, soit indistinctement propre à toutes les par-
ties du globe.
Il y a plus, et c'est en cela surtout que brille
l'inépuisable variété de la nature; quelque im-
parfaits que ces animaux puissent être % ils ont
reçu chacun une partie distincte; c'est à certains
parages qu'ils sont fixés; c'est là qu'ils se trou-
vent plus nombreux, plus grands et plus beaux:
à mesure qu'ils s'éloignent de ce point, les indi-
vidus dégénèrent, et l'espèce finit par s'éteindre.
Prenons pour exemple cette énorme oreille de
mer, dont j'ai parlé tant de fois sous le nom
d'haliotis gigantea : c'est à l'extrémité du globe,
c'est sous le choc des flots polaires, qu'elle se
complaît; c'est là qu'elle atteint la longueur de
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EN EUROPE. 245
6 à 7 pouces ; c'est là qu'elle forme ces bancs
précieux sur lesquels l'homme vient chercher
une nourriture abondante et salubre.... A peine
nous sommes à File Maria, nous n'avons fait,
pour ainsi dire , que traverser le canal d'Entre-
casteaux,. et déjà ce grand coquillage a perdu de
ses dimensions; à l'île King, il est plus petit en-
core, et plus rare; sa dégradation devient de plus
en plus sensible à mesure qu'on remonte davan-
tage vers l'île des Ranguroos et vers les îles Saint-
Pierre; dans \es misérables avortons de cette
espèce qui végètent sur les rochers de la terre de
Nuyts, on a peine à reconnoître le plus grand
coquillage de la terre de Diénjen; et au-delà
du port du Roi-Georges , on en chercheroit en
vain la trace.
Il en est de même pour ces phasianelles, na-
guère si rares et si précieuses, et que nous avons
rapportées en si grand nombre : l'île Maria est
leur véritable patrie; c'est là qu'il seroit possible
d'en charger des vaisseaux.... Comme Yhaliotis
gigantea du cap sud, elles expirent au port du
Roi-Georges, après avoir éprouvé, comme elle>
une suite de dégradations presque insensibles,
il est vrai , mais qui finissent pourtant par anéan-
tir l'espèce.
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246 DU PORT JACKSON
,11 me seroit facile de multiplier les exemples;
mais ce que je viens de dire sur la plus grande et
sur la plus belle coquille de cette partie du grand
océan austral, suffit pour prouver que les ani*
maux originaires des pays froids ne sauraient
s'avancer impunément jusqu'au milieu des zones
brûlqntes.
D'un autre côté, les animaux de ces derniers
climats ne paroissent pas plus destinés à vivre
dans les pays froids , et notre propre expérience
nous en fournit encore une preuve évidente. De
tous les pays que j'ai vus, il n'en est point qui
soit comparable à Timor pour l'abondance des
coquillages et pour leur variété ; la richesse de
ces bords est véritablepaent en ce genre , au-des-
sus de toute expression : plus de vingt mille
coquilles, appartenant à plusieurs centaines d'es-
pèces, y ont été réunies par mes soins. Eh bien!
de cette multitude prodigieuse d'animaux, il n'en
est pas un que j'aie pu retrouver, soit à la terre
de Diémen , soit dans les parties australes de la
Nouvelle-Hollande; c'est à la terre d'Endracht,
et conséquemment aux approches des régions
équatoriales, qu'on voit paroître quelques-unes des
coquilles timoriennes.
Ce n'est pas seulement pour les espèces que
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EN EUROPE. 2 4 7
cette exclusion remarquable a lieu; on l'observe
aussi parmi les genres. En effet, sans parler de
ces crassatelles, de ces houlettes, de ces trigonies
surtout, qui paroissent être si rares à l'état de
vie, il est des genres dont les nombreuses espè-
ces semblent avoir été presque exclusivement
attribuées à telle ou telle partie du globe; c'est
ainsi, par exemple, que les pays équatoriaux
réunissent une multitude de ceâ cônes, de ces
olives, de cescyprées, etc., que l'on cotfnoît'à
peine sur les rivages plus froids de l'un et de
l'autre hémisphère. Ainsi, tandis que Timor et
toutes les îles voisines fourmillent de ces brillans
coquillages, deux où trois espèces, petites, obs-
cures, osent à peine se montrer dans les parties
australes de la Nouvelle-Hollande. C'est à la hau-
teur du port du Roi-Georges qu'on voit reparbî-
tre avec quelque éclat les testacés de ces genres
pompeux; ils succèdent, pour ainsi dire, aux
phasianelles, aux haliotis, et continuent, en l'em-
bellissant encore, cette admirable échelle géogra-
phique des productions de la nature. Envisagée
sous ce point de vue, la science me paroît offrir
une nouvelle carrière aussi utile que brillante à
parcourir, et dont les belles divisions géogra-
phico- zoologiques de M. de Lacépède, et le
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<*48 DU PORT JACKSON
précieux travail hydrographico - zoologique de
M. de Kleurieu , ont glorieusement marqué Fou*
verture.
Je viens de terminer tout ce qui concerne
l'histoire physique et naturelle du port du Roi-
Georges. Par sa position à l'extrémité de la côte
Sud-ouest de la NouvelferHollande , il établit,
pour ainsi dire, la ligne de démarcation qui
existe entre les animaux du nord et ceux du sud
de ce vaste continent; squs ce dernier rap*
port, il méritoit bien le développement plus
particulier que j'ai cru devoir donner à sa desr
cription; C'est aux détails de notre séjour et de
nos travaux dans ce port qu'il convient de passer
maintenant.
Lorsque Vancouver visita ces régions, il fai-
/ soit route pour la côte nordouest d'Amérique ,
où la saison lui faisoit une loi de se rendre le
plus promptement possible; ce navigateur cé-
lèbre ne pouvoit donc guère employer à la re-
connoissance du port qu'il venoit de découvrir
et de ses environs, tout le temps nécessaire à un
examen détaillé : aussi ne tardâmes^nous pas à
nous apercevoir que la carte angloiseétoit incom-
plète, et même assez défectueuse sur plusieurs
points, pour qu'il fût indispensable de la refaire.
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EN EUROPE. 249
En conséquence , M. L. Freycinet se chargea de
revoir le havre de la Princesse royale ; M. Eaure
partit pour visiter le havre aux Huîtres et l'avant-
port ou rade proprement dite : M. Ransonnet fat
expédié vers le mont Gardner, avec ordre de re-
connoître toute la portion de. côte qui , du pied
de cette montagne, se prolonge vers Test jusqu'à
la hauteur de l'île Pelée. Je vais indiquer succès*
sivement les principaux résultats de ces trois ex-
péditions.
Sous le rapport dé la géographie, la tâche de
M. L. Freycinet n'étoitpas la moins difficile, et
cependant ne fut pas la moins heureuse. D'im-
menses bancs de sable qui encombrent tout le
fond du havre de la Princesse, ne permettent
pas aux plus foibles embarcations d'en appro-
cher; c'est à pied seulement qu'il étoit possible
de faire un travail exact, et c'est à pied que
M. Freycinet fit le sien. Pendant plusieurs jours
il continua ses relèvemens de pointe en pointe ,
de cap en cap ; il fit le tour des plus petites an-
ses, et parvint ainsi à dresser le plan du havre
avec unf perfection qu'il est bien rare de pou-
voir mettre dans ces sortes de travaux : aussi le
sien l'emporte-t-il de beaucoup sur celui des An-
glois. Arrêté, sans doute, par les hauts-fonds*
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a5o DU PORT JACKSON
Vancouver n'avait pu, à ce qu'il paroît, visiter
exactement le fond du havre, et s'étoit complè-
tement mépris sur ses dimensions principales.
Dans sa carte , en effet, il ne lui donne pas trois
milles de l'est à l'ouest, tandis qu'il en a réelle-
ment plus de quatre. Du nord au sud, au con-
traire, l'échelle angloise suppose une dimension
de plus de quatre milles, et dans ce dernier sens
le havre a moins d'une lieue. La carte de Van-
couver ne présente d'ailleurs aucun de ces dé-
tails multipliés dont le géographe françois a en-
richi la sienne.
Des perfectionnemens analogues, la découverte
d'une rivière assez impartante, ont été le fruit de
la mission de M. Faure dans le havre aux Huî-
tres; l'histoire de l'homme s'est aussi enrichie,
sur ce point, de plusieurs observations nouvelles
et précieuses : sous l'un et l'autre rapport, il
convient donc d'insister plus particulièrement
sur cette expédition.
Le havre aux Huîtres est de moitié plus petit
que celui de la Princesse royale; on y pénètre
par un chenal très-étroit, où l'eau n'a guère plus
de 1 5 à 1 7 pieds de profondeur, à marée basse.
L'intérieur du havre en a davantage ; mais il est
tellement encombré de hauts-fonds, que pour
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EN EUROPE, <*3i
peu qu'un bâtiment vînt à chasser sur ses an-
cres, ij lui seroit difficile d'éviter un échouement
dangereux. D'excellentes huîtres, recouvertes à
peine de quelques pieds d'eau , pullulent sur ces
bancs de sable et de vase; nos matelots en pé-
chèrent tant qu'ils voulurent. Non loin de l'en-
trée du port est un petit îlot sur lequel Vancou-
ver avoit fait semer diverses graines utiles, et que
pour cette raison , il avoit désigné sous le nom
d'île du Jardin (Garden's island). En y descen-
dant, nos compagnons ne trouvèrent aucune
trace de plantes européennes; d'innombrables
légions de grosses fourmis leur parurent être la
principale cause de la destruction des germes de
ces utiles végétaux.
Derrière la pointe occidentale de l'entrée du
havre est un grand lagon d'eau saumâtre qui
communique à la mer par un canal très-étroit,
et dont la carte angloise ne montre aucun ves-
tige. Plus loin , et à l'ouest, s'offrit une grande
embouchure qui parut être celle d'une rivière ;
mais, en remontant à quelques milles dans l'in-
térieur, M. Faure parvint à s'assurer que ce
n'étoit qu'une grande crique marécageuse et sa-
lée : elle est mal placée sur la carte de Vancouver,
et dessinée de la même manière que les plus
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%52 DU PORT JACKSON
petits ruisseaux de cette carte; ce qui en donne
une idée fausse.
Toute la côte occidentale du havre étant fixée,
notre ingénieur se dirigea vers le nord. Là, se
trouve une ouverture dont on aperçoit à peine
quelque trace sur la carte angloise , et qui , mieux
observée par. nous , méritoit cependant d'y figu-
rer d'une manière moins obscure. Cette espèce
d'embouchure est, ainsi que nous l'avons dit, à
peu près de la largeur de la Seine à Paris ; mais
obstruée par d'innombrables bancs de sable,
embarrassée de marécages et de végétaux sur ses
bords, elle est difficile à bien reconnoître; et
telle est évidemment la raison pour laquelle Van-
couver n'indiqua sur ce point qu'un foible ruis-
seau.
Au-delà des bancs on ne trouve pas moins de
12 à i3 pieds d'eau; mais cette profondeur dimi-
nue insensiblement jusqu'à huit , et se maintient
long-temps à ce point : de distancé en distance
quelques petits ruisseaux d'eau douce viennent
s'y réunir. Ce fut après avoir remonté l'espace
d'une lieue et demie environ que l'on découvrit
un des monumens les plus extraordinaires, si-
non de l'industrie, du moins des idées politiques
ou religieuses des habitans de la Nouvelle-Hol-
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EN EUROPE. 2 53
lande. Sur la rive droite de l'un des plus gros
ruisseaux dont il vient d'être fait mention, à 8
pieds de distance environ du bord, on voyoit un
espace circulaire, de 3 à 4 pieds de circonférence,
entièrement dépouillé d'herbes, et environné de
onze sagaies bien effilées , revêtues d'une couche
de résine si rouge, qu'on la prit d'abord pour du
sang; ces sagaies, fichées en terre par leur base,
avoient toutes la pointe dirigée vers la rive gau-
che. Sur cette dernière rive s'élevoit un second
monument semblable à celui que je viens de dé-
crire, soit pour la forme et les proportions, soit
pour le nombre des sagaies, leur couleur, etc.;
il n'en différoit que par la direction des pointes
de ces armes, qui se trouvoient tournées vers la
rive droite.... Quel peut être l'objet de ces deux
monumens? indiqueroient-ils les limites du ter-
ritoire de deux hordes voisines, et les sagaies
opposées sur les deux rives annonceroient-elles
de part et d'autre, que cette espèce de barrière
ne sauroit être franchie sans entraîner la guerre?
La couleur d'un rouge sanguin dont les armes
sont peintes pâroîtroit assez favorable à cette
supposition. Seroient-ce plutôt les tombes de
deux guerriers ou de deux chefs de tribus en-
nemies, frappés dans un même combat général
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254 DU PORT JACKSON
ou particulier? Cettç dernière opinion nous pa-
roît avoir le plus de vraisemblance; mais pour
ne laisser aucun doute sur cet intéressant pro-
blème , il eût été nécessaire de tenir compte de
toutes les circonstances locales, de fouiller la
terre sur Tune et l'autre rive, etc.; rien de cela
n'ayant été fait par M. Faure , dont la mission
avoit d'ailleurs un tout autre but que des re-
cherches de ce genre, nous nous trouvons mal-
heureusement réduits à l'incertitude des con-
jectures.
Un mille au-delà, nos compagnons furent ar-
rêtés par un nouveau produit de l'industrie hu-
maine* Deux digues , solidement construites en
pierres sèches, interceptoient, en se raccor-
dant de droite et de gauche avec une petite île
située au milieu de la rivière x toute espèce de
passage à l'embarcation; de distance en distance,
cette muraille étoit percée par des embrasures,
placées, pour la plupart, au-dessous de la ligne
de marée basse, et dont la partie tournée vers
la mer étoit très-large, tandis que l'autre étoit,
vers l'intérieur du pays , beaucoup plus étroite.
Par ce moyen, le poisson qui, à mer haute, re-
montait la rivière, pouvoit aisément traverser la
chaussée; mais toute retraite lui étant à peu près
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EN EUROPE. a55
interdite,» ce poisson se trou voit dans une es-
pèce de réservoir, où il étoit facile aux pêcheurs
de le prendre, ensuite à leur gré.
Après avoir reconnu que la rivière dés Fran*
cois (car. c'est ainsi qpe nous avons nommé celle
dont il s'agit) étoit, au-dessus de la digue, tout
aussi profonde et tout aussi libre qu'au-dessous,
M. Faure résolut de pousser ply& loin ses recher*
ches. A force de travail , on parvint à franchir
cette digue , et l'on ee remit en route ; mais à
peine l'embarcation avoit fait un mille , qu'elle
fut arrêtée par de nouvelles murailles, plus so-
lides encore et mieux construites que la première;
dans l'espape de moins d'un tiers de mille on en
comptoit six. M. Faure ne perdit pas,courage,
et mit pied à terre avec une partie de son équi-
page pour continuer la reconnoissance de la ri-
vière intéressante qu'il venoit de découvrir; des
difficultés d'une autre nature le forcèrent enfin
à rétrograder. Les sinuosités de la rivière étoient
si fréquentes, les marécages et les végétaux si
multipliés sur ses bords, qu'il étoit presque im-
possible de la remonter plus avant. Au point où
s'arrêtât M. Faure, elle se dirigeoit à l'ouest vers
une haute chaîne de montagnes intérieures : sa
profondeur étoit encore de six à sept pieds, et
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a56 DU PORT JACKSON
sa vitesse d'un mille à l'heure; mais sotas le rap-
port de la salure de ses eaux, elle ne présentoit
absolument aucune différence sensible avec celle
de l'océan..... Ainsi ce n'est encore qu'une es-
pèce de petit bras de mer, plus ou moins pro-
longé dans les terres, et qui s'y termine sans
doute par quelque misérable ruisseau d'eau
douce. C'est une répétition en miniature de ce
que nous ont successivement offert la rivière du
Nord, la rivière Dalrymple, celles d'Hawkes-
bury, de Parramatta, le golfe Spencer, la rivière
des Cygnes, etc., etc. Ainsi ce singulier phé-
nomène est constant à la Nouvelle -Hollande,
sur quelque partie de ce vaste continent qu'on
aborde, quelque grandes ou quelque petites que
puissent être les rivières qui le traversent , ou
plutôt qui y pénètrent
Du sommet d'une montagne assez haute où
nos compagnons gravirent, ils découvroient au
loin divers lacs, sur les bords desquels s'éle-
voient de nombreuses colonnes de fumée : o»
en voyoit également plusieurs du côté des mon-
tagnes où la rivière alloit prendre sa source;
mais les seules difficultés dont je viens de
rendre compte auroient suffi pour empêcher
M. Faure de songer à s'y rendre. Du reste , si
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EN EUROPE, 25 7
l'on eii excepte deux ou trois individus qui
s'enfuirent précipitamment au milieu des bois ,
on ne vit aucun naturel. Tout le long de la ri-
vière on remarqua des traces de leurs feux ; on
recueillit même quelques sagaies"; elles étoient
assez semblables à celles de la terre de Diémen,
et conséquemment beaucoup plus grossières que
celles des habitans de la Nouvelle-Galles.
L'encaissement profond du havre aux Huîtres,
l'élévation des terres qui l'environnent , la mul-
tiplicité des ruisseaux, lé nombre des marais
et leur étendue , la présence d'une rivière assez
considérable , tout concourt à lui donner un
aspect plus agréable que celui des autres parties
de cette côte i la végétation y est aussi plus ac-
tive, et l'on y voit de beaucoup plus grands ar-
bres que dans le port et le havre de la Princesse.
Cette heureuse différence dépend encore de la
dépression extraordinaire du terrain , et de l'u-
niformité de son niveau, suffisamment établies
l'une et l'autre par le prolongement du bras de
mer que je viens de décrire, et par le mouve-
ment des marées qui s'y fait sentir.
Toutes ces observations étant ainsi terminées,
M. Faure se rapprocha de la côte septentrionale
de l'avant-port, et la prolongea jusqu'au mont
HT. 17
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258 DU PORT JACKSON
Gardner : se rabattant ensuite sur Bald-Head , il
visita la cote du sud. Dans cette dernière par-
tie ? le travail des Anglois reçut également quel-
ques modifications importantes : il en fut de
même pour la portion de cotes qui se trouve
comprise entre le mont Gardner et Pile Pelée,
et que M. Ransonnet était allé reconnoître. Plu-
sieurs circonstances remarquables se rattachent
à cette dernière expédition , dont il me reste
à rendre compte.
« Le 20 février à midi, j'étois déjà, dit cet of-
» ficier , par le travers et tout près du mont Gar-
» dner; j'en fis rapidement le tour, et je me
» trouvai presque aussitôt à l'ouverture d'une
» jolie baie , dans le fond de laquelle, à mon
» grand étonnement, j'aperçus un navire au
» mouillage ; c'étoit le brick anglo - américain
p l'Union, capitaine James Pendleton, venu de
» New-Yorck en quatre mois, et qui depuis deux
» jours seulement avoit attéri sur ce point. L'ob-
» jet de son entreprise étoit de se procurer des
» fourrures d'animaux marins , dont M. Pendle-
» ton se proposoit de faire le commerce à la
» Chine. Aussitôt qu'il eut appris que le Géo-
» graphe se trouvoit au port du Roi-Georges, il
» partit pour s'y rendre, et, de mon coté, je
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EN EUROPE. . 2 5g
* commençai de suite les relèvemens nécessai-
» res pour construire le plan de cette baie. Le
» mouillage y seroit en général assez bon ; il y a
» partout de 10 à 12 et même i5 brasses d'eau;
» tout près de la côte, il n'y en a pas moins de
» 5 à 6. Des marais et des lacs d'eau douce oc-
» fripent tout le fond de cette baie; ils y forment
» diverses ramifications qui paroissent remonter
» assez loin dans les terres, mais qui n'ont au*
» cune communication sensible avec la mer. »
Après avoir terminé la reconnoissance de cette
première baie, que nous avons désignée sous le
nom de baie des Deux-Peuples, en mémoire de la
rencontre que nous y fîmes, M. Ransonnet visita
fort en détail le reste de cette côte : il y décou-
vrit entre autres une petite crique, qui s'enforice
de plus d'un mille dans l'intérieur des terres, et
dont la profondeur varie successivement de 7 à
5, 4> 3 et 2 brasses : ce seroit un abri parfaite-
ment sûr pour les petites embarcations. Cette
partie de cotes se compose de hautes murailles-
granitiques taillées presque à pic, et pour ainsi
dire inaccessibles.
Fatigué depuis plusieurs jours par les vents
impétueux du sud -ouest, M. Ransonnet, dans
la journée du 26 , vint chercher un asile au fond
17.
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a6o QU PORT JACKSON
d'une petite anse voisine de l'île Pelée; et là, plus
heureux que Vancouver, dlîntrecasteaux et nous,
il put avoir une longue et paisible entrevus avec
les naturels de la terre de Nuyts-. Nous allons
exposer, d'après M. Ransonnet, tous les détails
de cette rencontre ; ils sont d'autant plus pré-
cieux à recueillir, que c'étoit la première fois
qu'il étoit donné à un Européen d'aborder les
peuples sauvages de cette région.
« À peine nous parûmes, dit M. Ransonnet,
» que huit naturels, qui nous avoient en vain
» appelés par leurs gestes et par leurs cris le pre-
» mier jour de notre apparition sur cette côte,
» se présentèrent d'abord tous réunis ; ensuite
» trois d'entre eux, qui sans doute Soient des
» femmes, s'éloignèrent. Les cinq autres, après
» avoir jeté leurs sagaies au loin , probablement
*f pour nous convaincre de leurs intentions paci-
» fiques, vinrent nous aider à débarquer. Les
» matelots, à mon exemple, leur offrirent di-
» vers présens, qu'ils reçurent avec un air de sa-
» tisfaction , mais sans empressement : soit apa*
y> thie, soit confiance, après avoir reçu ces objets,
» ils nous les rendoient avec une sorte de plaisir;
» et lorsque nous leur remettions de nouveau
» ces mêmes objets, ils les abandonnoient sur la
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EN EUROPE. a 6i
» terre ou sur les roches voisines» Plusieurs
» chiens très-beaux et très-grands se trouvoient
» avec eux; je fis mon possible pour les engager
» à m'en céder un ; je leur offris à cet effet
» tout ce qui étoit en mon pouvoir; mais leur
» volonté fut inébranlable. Il paroît qu'ils s'en
» servent surtout pour la chasse des kanguroos,
» dont ils font leur nourriture, ainsi que du
*> poisson, que je leur ai vu moi-même darder
» avec leur sagaies. Ils burent du café, mangè-
» rent du biscuit. et du bœuf salé; mais ils re-
» fusèrent de manger du lard que nous leur of-
» frimes, et le laissèrent sur des pierres sans y
» toucher.
» Ces hommes sont grands , maigres et très-
» agiles ; ils ont les cheveux longs , les sourcils
» noirs, le nez court, épaté et renfoncé à sa nais-
» sance, les yeux caves, la bouche grande, les
» lèvres saillantes, les dents très-belles et très-
» blanches. L'intérieur de leur bouche paroissoit
» noir comme l'extérieur de leur corps. Les trois
» plus âgés d'entre eux , qui pouvoiént avoir
» de quarante à cinquante ans , portoient une
a grande barbe noire; ils âvoient les dents comme
» limées, et la cloison des narines percée; leurs
» cheveux étoient taillés en rond et naturelle*
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a6a DU PORT JACKSON
» ment bouclés. Les deux autres , que nous ju-
» geâmes être âgés de seize à dix-huit ans , n'of-
» froient aucune espèce de tatouage; leur longue
» chevelure étoit réunie en un chignon poudré
» d'une terre rouge dont les vieux avoient le
» corps frotté. Du reste , tous étoient nus , et ne
» portoiept d'autre ornement qu'une espèce de
» large ceinture composée d'une multitude de
» petits cordons tissus de poil de kanguroo. Ils
» parlent avec volubilité , et chantent par inter-
» valles, toujours sur le même ton, et en s'ao
» compagnant des mêmes gestes. Malgré la bonne
» intelligence qui ne cessa de régner entre nous,
» ils ne voulurent jamais nous permettre d'aller
» vers l'endroit où les autres naturels, proba-
» blement leurs femmes, s étaient allés cacher;
* ils consentirent seulement à mener un de nos
» matelots à un puits voisin, creusé par eux, et
*> dont je trouvai l'eau très-bonne. Ce ne fat qu'à
» la nuit que je me décidai à quitter ces gens
» paisibles pour aller mouiller au large, et me
* tenir prêt à partir au premier bon vent. »
Tels sont les renseignemens pleins d'intérêt
que mon ami M. Ransonnet a bien voulu me
communiquer sur cette entrevue remarquable,
et qui me rappelle celle que j'avois eue moi-
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EN EUROPE. *63
même avec la bonne famille du port des Cygnes.
M. Ransonnet reçut en présent de Fun de ces
sauvages une hache de pierre , qui diffère essen-
tiellement de celles des indigènes de la Nouvelle-
Galles. M. Laugier a fait des recherches inté-
ressantes sur la composition du mastic qui soude
le granit au manche de bois de cette hache;
mastic précieux , et dont la dureté le dispute à
celle de la roche. Mais déjà l'étendue de ce cha-
pitre mè presse d'arriver à sa fin ; hâtons-nous
der terminer tout ce qui peut concerner encore
notre séjour à la terre de Nuyts.
En arrivant à bord du Géographe, le capitaine
américain nous répéta tout ce qu'il avoit dit à
nos compagnons , et ne nous dissimula pas
l'inquiétude qu'il éprouvoit. Sur la foi de Van-
couver, il étoit venu dans ces parages : il espéroit
les trouver couverts d'amphibies marins; à peine
en avoit-il aperçu çà et là quelques individus ,
et il lui falloit vingt mille fourrures pour com-
pléter sa cargaison. Nous lui apprîmes que Van-
couver n'avoit nullement exagéré l'abondance
des phoques dans ces mers; que la véritable
cause du mécompte dont il se plaignoit , tenoit
à la mauvaise saison qu'il avoit choisie pour son
voyage; que Vancouver se trouvant ici dans
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264 DU PORT JACKSON
Fhiver des régions australes, il avoit dû voir
partout d'innombrables troupeaux de phoques,
qui viennent y chercher une température moins
froide; mais qu'au milieu de l'été où nous étions
alors , ces amphibies s'étoient réfugiés dans des
climats moins chauds , et conséquemment plus
rapprochés du sud. En même temps nous lui
indiquâmes les îles Saint-Pierre et l'île des Kan-
guroos comme pouvant encore lui fournir un
assez grand nombre de fourrures; nous le pré-
vînmes de là rareté de l'eau , à laquelle il se trou-?
veroit bientôt réduit , afin qu'il ne négligeât pas
d'en faire le plus qu'il lui serait possible avant
son départ. Nous l'avertîmes aussi du danger,
qu'il y aurait pour lui à s'aller établir dans le
détroit de Bass ; en un mot , nous lui donnâmes
tous les renseignemens qu'une longue expérience
nou^ avoit appris sur l'objet de son voyage. Nous
le retînmes à dîner , et le renvoyâmes ensuite
pénétré de reconnoissance pour nous, mais rem-
pli d'inquiétude sur la suite de ses opérations.
Ce malheureux navigateur, ignorant, en effet,
comme le capitaine Lecorre , les prétentions ex-
clusives des Anglois, avoit calculé comme lui
qu'après avoir touché à l'île d'Amsterdam et au
port du Roi-Georges, il irait s'établir dans le dé-*
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EN EUROPE. 265
troit de Bass pour compléter sa cargaison, et
que de là il pourroit aller se ravitailler au port
Jackson pour continuer sa route vers la Chine...
Vains calculs ! et trop heureux le capitaine Pen-
dleten , s'il a pu se soustraire à la ruine que les
Anglois préparent dans ces parages lointains
aux armateurs de tous les peuples !....
Ce fut le i er mars au matin que nous sor-
tîmes du port du Roi - Georges , après une relâche
de douze jours , bien utilement employés sous
tous les rapports.
Contrariés par des vents impétueux du sud-
ouest, assaillis de rafales pesantes, de brumes
épaisses; fatigués par une mer toujours orageuse ,
nous restâmes pendant plusieurs jours en vue du
mont Gardner , de Bald - Head , des îles de l'Eclipsé
et du cap Howe , courant sans cesse d'inutiles bor-
dées pour nous éloigner de cette côte sauvage.
Les terres en sont hautes, et relevées encore
de distance en distance par des mornes plus
saillans; du côté de la mer, elles paroissoient
taillées à pic.
Le 5 nous nous trouvions à peine à la hauteur
du cap Howe. De là jusqu'à la pointe de Nuyts,
la carte de Vancouver et celle de l'amiral d'En-
trecasteaux laissoient beaucoup à désirer : d'une
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266 DU PORT JACKSON
part, en effet, le navigateur anglois ayant attéri
plus à l'est n'avoit pu prendre connoissance de
la portion de côte dont il s'agit; et de l'autre,
les frégates françoises avoient été portées si loin
au large, par les vents contraires qu'elles avoient
éprouvés sur ce même point, que leur explora-
tion avoit été fort incomplète. Un nouvel exa-
men parut donc avec raison nécessaire , et M. L.
Freycinet reçut ordre de partir avec le Casua-
rina pour le faire : nous devions louvoyer le long
de la côte, en l'attendant; mais deux jours s'étant
écoulés dans une vaine attente, et les vents pen-
dant cet intervalle étant devenus favorables,
nous fîmes route pour la. terre de Leuwin: le
Casuarina nous y âvoit devancés, et ce ne fat
qu'à l'île Rottnest que nous pûmes le rejoindre.
Là M. Freycinet nous, rendit compte des travaux
géographiques qu'il -avoit exécutés pendant sa
séparation d'avec nous, et l'ordre naturel du
récit et des dates ine commande d'en placer ici
le détail.
Contrarié lui-même par les vents, M. L. Frey-
cinet ne put accoster la terre qu'il devoit explo-
rer que le lendemain du jour où il s'était séparé
de nous, c'est-à-dire le 6 mars au matin. A
midi , il se trouvoit à la hauteur d'un premier
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EN EUROPE. 267
cap peu saillant, qu'il nomma cap Pingre. Bien-
tôt après il atteignit un petit îlot stérile et rocail-
leux qui paroissoit tenir à un second cap, qu'il
désigna sous le nom de cap Faujas. « Entre ce
» dernier cap, dit- il, et le cap Pingre, la côte
» forme une petite baie, au milieu de laquelle j'a-
» perçus des brisans. Les terres du fond de cette
» baie sont basses , et permettent de voir d'autres
» terres plus hautes qui forment un second plan.
» Le cap Faujas, sans être bien élevé, l'est cepen-
» dant plus que les caps voisins; il est d'ailleurs
» taillé à pic. Entre ce dernier cap et celui que
» j'ai désigné sous le nom de cap Lacroix , en
» l'honneur de l'un de nos plus savans géomètres,
» se trouvent trois grandes anses; celle de l'ouest
» surtout est remplie de brisans dangereux :
» les terres du rivage «ont très -basses; mais de
» ce point on distingue plusieurs plans de mon-
» tagnes éloignées.
» Trois milles environ à l'ouest du cap La-
» croix, est une nouvelle chaîne de brisans. A
» quatre heures, je découvris les îles du Casua-
» nna, et m'avançai jusqu'à. la hauteur du cap
» Mably. Bientôt après j'atteignis la pointe de
»Muyts, qui m'avoit été fixée pour terme de
» cette reconnoissance, et de suite je fis porter
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a68 DU PORT JACKSON
» au large pour rejoindre le Géographe. Toute
» la portion de terre que je venois de découvrir
» est aride et dépourvue de végétation : les îles
» du Casuarina sont rocailleuses et d'un aspect
*> fort triste ; elles sont d'ailleurs environnées de
» récifs; et, sous ce rapport, on ne doit s'en
» approcher qu'avec beaucoup de réserve.
» A peine j'avois quitté la terre, qu'une forte
» brume s'éleva ; en peu d'instans elle devint
» assez épaisse pour me dérober la vue de tous les
» objets. Dans cette position critique, je courus
» différens bords pour chercher à me rappro-
» cher du Géographe; des fanaux étaient placés
» en tête des mâts; à chaque instant je faisois
» lancer des fusées; tout fut inutile. Présumant
» alors que ce bâtiment avoit craint de s'arrêter
» plus long-temps sur cette côte inhospitalière ,
» à cause des brumes; rassuré d'ailleurs sur ma
» réunion avec lui par les deux rendez-vous qui
» m'avoient été fixés à l'île Rottnest et à la baie
» des Chiens-marins, je fis route pour la terre
» de Leuwin , dont j'avois à compléter la re-
» connoissance. » .
Nous verrons dans le chapitre suivant avec
quel succès M. Freycinet s'acquitta de. cette der-
nière partie de sa mission.
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EN EUROPE. *6 9
CHAPITRE XXVIII.
NOUVELLES OPÉRATIONS A LA TERRE DE LEUWIN *.
RETOUR A LA, TERRE DEDELS.
Du 7 au 16 mars i8o3.
Tandis qu'au milieu des brumes, qui nous
avoient dérobé la marche du Casuarina, nous le
cherchions encore à la terre de Nuyts, il se trou-
voit déjà sur les côtes de celle de Leuwin.
Dès le 7 mars, à six heures du soir, M. Fréyci-
net étoit à vue du cap GosseUn (pi. i. ); bientôt
il atteignit un second cap, qu'il désigna sous le'
nom de cap HonteUn, et qui gît par 34° i4' o ïf
de latitude sud, et par iia° 4o' o" de longitude
orientale. C'est à peu de distance au nord de ce
dernier point que se trouve la grande tache blan-
che dont j'ai parlé dans le premier volume de
cette histoire (pag. 169).
Toute la matinée du 8 fut employée à recon-
noître la portion de côte qui du cap Hamelin
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a 7 o DU PORT JACKSON
se prolonge jusqu'à la baie du Géographe. Cette
dernière partie de la terre de Leuwin , dans une
étendue de plus de 5o milles , court presque en
droite ligne du nord au sud , et ne présente d'au-
tres points saillans que le cap MenteUe et le cap
Clairault.
Favorisé par un bon vent sud-sud-est , notre
habile géographe ne tarda pas à doubler le cap
du Naturaliste, qui forme là pointe australe de
la grande baie dont je viens de parler {pi. i5.),
et qui gît par 33° 27 1 4*" de latitude sud, et
par na° 39' ffi 1 à Test du méridien de Paris.
Au milieu des contrariétés de toute espèce
qui nous avoient assaillis dans la baie du Géo-
graphe , il ne nous avôit pas été possible d'en
terminer la reconnoissance; mais personne n'é-
toit plus propre que M. L. Freycinet à complé-
ter cette partie de nos travaux, et personne
plus que lui n'en sen toit l'importance. Contour-
nant donc toute la profondeur de la baie, iiiul-
tipliant partout les relèvemens et les sondes,
naviguant toujours à une très-petite distance de
terre , il parvint, dans la journée du 8 et dans
celle du 9 mars , à recueillir tous les matériaux
d'une carte aussi précieuse par son exactitude
que par ses détails. Durant cette dernière partie
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EN EUROPE. a 7I
de sa navigation, il rencontra une innombrable
quantité de baleines mortes, qui, flottant à la
surface des eaux , présentaient, dit-il, un spec-
tacle aussi bizarre que surprenant.
Ce fat vers le milieu de la journée du 9 que
M. Freycinet atteignit la pointe nord de la baie
du Géographe, qu'il désigna sous le nom de
pointe du Casuarina. Derrière se montrait un
petit port bien abrité; mais jugeant avec raison
qu'il ne contenoit pas assez d'eau, même pour
son foible navire, notre compagnon poursuivit
sa route au nord.
Déjà il a dépassé le cap Bouvard; il est à vue
de l'île Buache et de l'île Rottnest ; le brassiage
se soutenoit depuis long-temps entre sept et huit
brasses, fond de corail: il croyoit pouvoir passer
entre les îles et le continent ; déterminer la po-
sition de l'embouchure de la rivière des Cygnes
avec plus d'exactitude encore que nous n'avions
pu le faire dans notre première campagne à la
terre d'Edels; il ne désespérait même pas d'y
découvrir un mouillage plus sûr et mieux abrité
que celui de l'île Rottnest A de si flatteuses
illusions succédèrent bientôt les plus pressans
périls. Ecoutons M. L. Freycinet lui-même.
« Le 10 mai, à midi, je me trouvais, dit-il, à
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2 7 2 DU PORT JACKSON
» peu de distance d'une pointe saillante et très-
» aiguë , que je désignai sous le nom de cap Pé-
» ron. A mesure que je m'en approchai pour cher-
» cher à la doubler, je vis diminuer le fond; bientôt
» la sonde ne rapporta plus que deux brasses , et
» j'apercevois des brisans de l'avant à moi. Je virai
» de bord pour m'échapper par l'ouest; mais une
» longue chaîne de nouveaux récifs se présenta
» dans cette dernière direction. En se prolongeait
» beaucoup au sud, elle sembloit m'interdire tout
» passage; alors, la sonde, à la main, il me fal-
» lut chercher à découvrir quelque coupure au
» milieu de ces brisans : tous mes efforts ne ser-
» virent qu'à me confirmer l'imminence du péril.
» Pour comble d'embarras, le calme survint, et les
j» courans auxquels je me trouvois livré m'entraî-
» noient sur les roches. La seule ressource qui me
» restât , celle de mouiller, étoit assez précaire,
» à cause de la nature du fond; mais comme il
» n'y avoit point d'autre parti à prendre , je laîs-
w sai tomber l'ancre.... A cinq heures du soir,
» la brise s'éleva, et je me hâtai de fuir, en dou-
» blant les récifs par le sud....
» Malgré cette inutile et périlleuse épreuve,
» je ne crus pourtant pas devoir renoncer au
» dessein de pénétrer entre le continent et les
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EN EUROPE. a 7 3
» Hes; en conséquence , le 1 1 , dès la pointe du
» jour , je fis route , avec un bon vent de sud ,
» pour me rapprocher de l'île Rottnest, et tra-
» verser le large canal qui la sépare d'avec l'île
» Buache et l'île Berthollet ; mais la multitude
» des hauts-fonds et des brisans qui ne tardèrent
» pas à se laisser apercevoir me fit assez con-
» noître combien seroit difficile et dangereux le
» passage que je cherchois, en supposant même
» qu'il existât. Renonçant donc à toute recher*
» che ultérieure de ce genre , je virai de bord
» pour doubler l'île Rottnest par le sud -ouest,
» et gagner l'ancien mouillage du Naturaliste, au
» nord de cette île. Je l'atteignis sur les onze
» heures du matin ; et le Géographe ne s'y trou-
» vaiit pas encore rendu, je mouillai, pour l'at-
» tendre, par 10 brasses d'eau, fond de sable
» blanc , et à moins d'un demi-mille de terre. »
Tandis que M. Freycinet complétait ainsi ses
nobles travaux au milieu des périls, nous en éprou-
vions nous-mêmes de très-grands à la terre de
Leuwin, où nous venions d'arriver.
Le 9 mars au matin , nous dépassâmes la pe-
tite île Saint -Àllouarn, qui n'est autre chose
qu'un rocher stérile, voisin du cap Gosselin, et
dans l'ouest du cap Leuwin (pi. i ). Alors la mer
III. 18
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2 7 4 DU PORT JACKSON
étoit belle, le ciel assez pur; et les vents qui
souffloient du sud-est nous étoient si favorables,
que nous filions de 6 à 7 milles à l'heure. Frap-
pés encore du souvenir des dangers que nous
avions courus naguère dans ces parages, nous
observions la terre, avec une sorte de complaisance
et d'intérêt, lorsque touf-à-coup le bruit des récifs
se fit entendre en avant du navire....* C'étoit une
énorme roche à fleur d'eau , qui , placée préci-
sément sur la ligne de route que nous suivions,
avoit trompé l'attention des vigies. Nous en étions
si près, qu'à peine eûmes-nous le temps de l'é-
viter en venant subitement au lof : heureusement
elle se trouvoit fort écore, à ce qu'il paroît; car,
malgré toute la rapidité de notre évolution, nous
n'en passâmes cependant pas à plus d'une demi-
portée de pistolet. Ce ne fut qu'après avoir
échappé, comme par miracle , à ce dernier péril,
qu'il nous fut possible d'en apprécier toute l'é-
tendue : quelques secondes encore, et notre
vaisseau se trouvoit brisé sur cette même côte où,
deux ans auparavant, notre chaloupe àvoit été
perdue, et sur laquelle, en supposant que quel-
ques individus eussent échappé à la mort, nous
avions acquis la triste certitude qu'il étoit im-
possible de se procurer aucune nourriture, et
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EN EUROPE. a 7 5
même de découvrir aucune source d'eau douce.
La roche dangereuse dont il est question gît
par 34° ao r de latitude australe, et par i ia° 38'
3o" à Test du méridien de Paris.
Le péril passé, nous ralliâmes de nouveau la
côte, pour reprendre la suite de nos relèvemens.
Ainsi que je l'ai fait observer ailleurs, cette por*
tion de la terre de Leuwin se compose de dunes
blanchâtres, qui nourrissent à peine quelques mi-
sérables arbrisseaux : partout elle est basse, uni-
forme et sablctaneuse ; mais plus loin vers l'inté-
rieur du pays, on aperçoit quelques plans de mon-
tagnes assez élevées , qui paroissent s'avancer
du milieu du continent pour venir expirer sous
les sables plus voisins du rivage.
Le 10, à la pointe du jour, nous nous diri-
geâmes vers la terre , dont nous nous étions
beaucoup trop éloignés la nuit en courant au
nord; et bientôt après nous nous trouvâmes par
le travers de ce redoutable récif du Naturaliste ,
que nous n'avions fait qu'apercevoir dans notre
première campagne. Il paroît avoir la forme d'un
immense triangle, et les vagues déferloient contre
lui avec un bruit terrible. Nous ne vîmes pas
sans effroi combien, au milieu des ténèbres,
nous avions passé près de ces brisans.
18.
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a 7 6 DU PORT JACKSON
Toute la journée du 10 fut employée à re-
gagner au sud ce que nous avions indiscrète-
ment perdu par nos marches nocturnes, et à
prolonger une partie des cotes de la baie du
Géographe , dans le fond de laquelle nous
mouillâmes le soir , par neuf brasses , fond de
sable fin.
Alors tous les regards étoient fixés sur la
plage voisine ; on y distinguoit de très-grands
feux allumés tout près du bord de la mer :
c'étoit là, précisément en face de notre mouillage,
que le malheureux Vasse avoit été laissé comme
mort au milieu d'une nuit profonde... L'horreur
d'un pareil abandonnement avoit toujours été
pour nous un sujet de deuil et d'amertume; et
quoiqu'il eût été commandé par les circonstances
les plus désastreuses, personne à bord du Géo*
graphe n'avoit pu s'en consoler. D'ailleurs ces
grands feux, auxquels nous n'avions rien vu
de comparable lors de notre premier séjour,
avoient porté dans tous les cœurs un trouble
involontaire, une anxiété à la fois pénible et
douce. Le temps étoit superbe, la mer parfai-
tement belle, et les vents mêmes, en soufflant
mollement alors du côté de l'ouest, sembloient
nous inviter à des recherches, infructueuses peut-
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EN EUROPE. 2 77
être, mais faciles du moins autant que sacrées...
Oh ! combien la tristesse fut générale et pro-
fonde, lorsque le lendemain au matin notre com-
mandant donna l'ordre de partir, et de s'éloigner
de ces feux qui brûloient encore sur la rive.... !
Le 1 1 , à midi , nous nous trouvions par le
travers de ce petit port dont M. Freycinet
n'avoit fait que reconnoître l'ouverture. M. de
Montbazin partit aussitôt pour en lever le plan ,
et nous mouillâmes en attendant son retour. Le
travail de cet officier nous apprit que le port
dont il s'agit, et que nous avons nommé port
Leschenault, en l'honneur de l'un de nos plus
précieux collègues, a près d'une lieue et demie de
profondeur; qu'il est, vers sa pointe occidentale,
défendu par des brisans dangereux; que l'ou-
verture en est obstruée dans toute sa largeur
par un banc de sable qui , des deux côtés de la
terre, est à fleur d'eau, et ne laisse de passage
libre que vers son milieu, où il n'y a pas moins
d'une brasse* Au-delà de ce haut-fond, la pro-
fondeur augmente jusqu a deux brasses et demie ,
fond de vase. Sur quelques points de l'une et
l'autre rive le débarquement est facile ; on y
trouve une brasse d'eau à pic, et tout près de
terre : dans d'autres endroits, au contraire i il
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a 7 8 DU PORT JACKSON
est impossible d'accoster, à cause des bancs de
vase. Plus loin est une île de sable qui , en se
rattachant de part et d'autre aux terres voisines ,
interdisoit tout passage à l'embarcation. M. de
Montbazin mit pied à terre avec une partie de
son équipage; mais bientôt il se vit arrêté dans
sa marche par de vastes marais d'eau salée , qui
ne lui permirent pas de s'avancer assez loin pour
découvrir le fond du port. « Je fus d'autant plus
» affligé de ce contre-temps, dit-il, qu'au-delà
» des bancs, l'eau paroissoit très-bleue, et le fond
» assez grand. Nous vîmes partout beaucoup de
» sarcelles très-sauvages , des pélicans et d'autres
» oiseaux de mer. Nous ne remarquâmes pen-
» dant une heure ni courant, ni changement dans
» la hauteur des eaux. On voyoit à terre un grand
» nombre de feux récens, auprès de l'un des-*
» quels je recueillis quelques ossemens d'un
» groskanguroo, auxquels restoient encore des
» chairs non corrompues. Le terrain des envi-.
» rons du port est argileux et bas ; mais , à
» quelque distance de là, les terres s'élèvent, et
» le pays est très-boisé* L'île sablonneuse dont
» j'ai parlé est couverte d'arbrisseaux et de buis-
» sons touffus. »
En examinant avec attention le plan du port
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EN EUROPE. 2 79
Leséhenault, il paroi troit assez probable qu'il se
prolonge vers son fond en une petite rivière
analogue à celle que nous avons désignée par
le nom du malheureux Vasse; peut-être même
ne seroit-il pas impossible qu'elle se réunit à
cette dernière pour former toutes les deux en-
semble une chaîne non interrompue de lagons
et de marais salés, qui, du nord au sud, s'éten-
droient tout le long de la côte orientale de la baie
du Géographe. Quoi qu'il en soit de cette suppo-
sition, il est bien évident, d'après tout ce que je
viens de dire sur le port Leschenault, qu'il ne
sauroit admettre que de très-petits navires; mais
ils y trouveroient dans toutes les saisons un abri
parfaitement sûr.
Le 10, nous prolongeâmes la portion de cô-
tes qui , de l'extrémité nord de la baie du Géo-
graphe, s'étend à l'île Rottnest. Elle présente, en
général le même aspect que le reste de la terre
de Leuwin, c'est-à-dire une chaîne de dunes
énormes, en premier plan sur le rivage de la
mer; et à quelque distance au-delà de ces dunes,
un rideau de très-hautes collines d'une couleur
et d'un prolongement assez uniformes. A 1 1 heu-
res du matin, le fond, qui s'étoit assez régulière-
ment soutenu jusqu'alors entre 8 et 10 brasses,
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280 DU PORT JACKSON
diminua bientôt jusqu'à 7, puis il baissa encore
davantage. Nous nous pressâmes de laisser arri-
ver pour regagner le rivage; mais malgré toute
la célérité de nos manoeuvres, nous ne pûmes
éviter de passer sur un banc de sable , à l'extré-
mité duquel nous trouvâmes 4 brasses d'eau seu-
lement. Comme le fond étoit très-blanc sur ce
point, on distinguoit parfaitement à sa surface
diverses espèces de coquillages, de fucus et
d'ulvas.
Ce dernier péril ainsi passé, nous voulûmes
revenir sur la côte ; mais de nouveaux sauts de
sonde nous contraignirent encore à nous éloi-
gner. Comipe le Casuarina, nous tentâmes de pé-
nétrer entre le continent et les îles; les mêmes
récifs nous repoussèrent; et de même que notre
conserve, il nous fallut laisser arriver à l'ouest
pour doubler le cap Boullanger, qui forme la
pointe sud-ouest de l'île Rottnest.
M, Freycinet, ainsi que je viens de le dire,
nous y attendoit au mouillage, Aussitôt qu'il eut
aperçu le Géographe, il mit sous voiles, et ne,
tarda pas à opérer sa jonction avec nous; alors
les deux bâtimeps prirent leur direction au
nord pour se rendre directement à la baie des
Chiens-Marins. Le commandant de notre expé-
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EN EUROPE. 281
dition, en effet, regardant la terre d'Édels comme'
suffisamment connue par les travaux réunis des an-
ciens navigateurs hollandois, par ceux du Natu-
raliste, et par les nôtres même, avoit résolu de ne
pas s'y arrêter. D'après cette détermination, nous
nous éloignâmes des côtes d'Edels pour éviter
les Abrolhos. Le 1 4 au soir, nous dépassâmes la
hauteur de ces écueils dangereux; et le 16, dès
la pointe du jour, nous eûmes connoissance de
la portion des terres d'Endracht, qui forme avec
l'île Dirck-Hatichs, l'entrée sud de la baie des
Chiens-Marins, où nous ne tardâmes pas à laisser
tomber l'ancre,
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282 DU PORT JACKSON
CHAPITRE XXIX.
NOUVEAU SEJOUR A LA TERRE D ENOR1CHT ; ENTREVUE
PÉRILLEUSE AVEC LES SAUVAGES DE CETTE CONTREE;
DESCRIPTION DE LEURS DIVERSES ESPECES d'hABI-
1ATIONS.
Du ]6 au 26 niars i8o3.
Déjà, dans le vi e chapitre de cette histoire, j'ai
tracé le tableau physique de la baie des Chiens-
Marins (pi. i4); déjà, dans le x e , M. L. Frey ci-
net a fait connoître les principaux résultats des
opérations géographiques exécutées par M. Faure
et lui. En reparoissant sur ces bords , notre but
essentiel étoit d'y recueillir le plus grand nombre
possible de ces grandes tortues qui , lors de no-
tre premier séjour, couvroient pour ainsi dire
les vastes bancs de sable du havre Hamelin
(tom. \,pag. 391 ). A cet effet nous vînmes oc-
cuper le mouillage du Naturaliste à la baie de
Dampier; et dès le 17 mars au matin, nous y
laissâmes tomber l'ancre par cinq brasses , fond
de sable fin. Bientôt après, M. Ransonnet partit
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EN EUROPE. 283
avec deux canots pour aller faire la pêche des
animaux dont je viens de parler; et M. L. Frey-
cinet reçut ordre de reconnoître , avec plus de
détails que nous n'avions pu le faire dans la pre-
mière campagne, toute cette partie de la baie
qui, du mouillage où nous étions, se prolonge vers
le nord jusqu'au parallèle de l'extrémité septen-
trionale de l'île Bernier.
Ces premières dispositions venoient à peine
d'être arrêtées, lorsqu'un de nos canots, qui déjà
depuis quelques heures étoit parti pour aller pê-
cher sur la côte voisine , revint précipitamment;
la frayeur étoit encore peinte sur le visage de
ceux de nos gens qui le montoient. « Des hommes
» d'une force et d'une grandeur extraordinaires
» étoient venus, disoient-ils, s'opposer à leur
» descente. Ces espèces de géans, au nombre de
» cent et plus, portoient de grands boucliers et
» d'énormes sagaies ; une longue barbe noire
» leur descendoit jusqu'au milieu de la poitrine :
» ils couroient comme des furieux sur la grève ,
» en brandissant leurs armes; ils poussoient de
» longs hurlemens, et menaçoient nos pêcheurs
» qui précipitoient leur fuite vers le vaisseau. »
Tandis qu'on se moquoit à bord de la terreur
panique de ceux-ci, un second détachement de
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a84 DU PORT JACKSON
pêcheurs, qu'on avoit expédiés pour le même ob-
jet vers un autre point de la terre continentale ,
revenoit en toute hâte en donnant les mêmes si-
gnes d'épouvante : se trouvant déjà établis sur
la plage, ils avoient vu de plus près encore,
disoient-ils, les prétendus géans, et ce n'étoit
pas sans peine qu'ils étoient parvenus à leur
échapper.
Quelque extravagantes que de pareilles asser-
tions pussent paroître, il étoit nécessaire de
prendre des renseignemens précis à cet égard.
En conséquence on fit préparer la chaloupe;
on l'arma de plusieurs espingoles, les soldats
de la garnison s'y embarquèrent, et M. Ronsard
reçut ordre de partir le lendemain à la pointe du
jour pour aller reconnoître l'extrémité nord de
la presqu'île.
Une expédition de ce genre devenoit d'au-
tant plus agréable pour cet officier, que c'étoit
à lui-même que nous étions redevables de la cha-
loupe nouvelle dont il s'agit. A peine , en effet,
celle qu'il avoit précédemment construite à Ti-
mor (tom. I, pag. 34^) venoit d'être submergée
dans le détroit de Bass (tom. III, pag. 29), que
M. Ronsard s'offrit non-seulement à en • mettre
une autre sur les chantiers, mais encore à la
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EN EUROPE. 285
construire à bord du vaisseau, sans gêner les
manœuvres, et sans apporter aucun retard aux
opérations ordinaires de la campagne. Sous ce
double rapport, M. Ronsard tint parole; lui-
même, à l'île des Kanguroos, alla choisir tous les
bois dont il avoit besoin; lui-même les fit travail-
ler sur le gaillard d'arrière de la corvette. Tout le
monde s'empressa de concourir au succès de
son entreprise; ceux qui n'étoient pas assez ha-
biles pour devenir charpentiers se firent scieurs
de long; et avant même d'arriver au port du
Roi-Georges , nous eûmes une bonne et grande
embarcation Ainsi le dévouement d'un petit
nombre d'hommes triomphoit de tous les ob-
stacles, réparoit toutes les fautes, multiplioit
toutes les ressources, et préparoit les grands
résultats qui dévoient faire de notre expédi-
tion l'une des plus glorieuses entreprises de
ce genre.
En arrivant à terre, nous ne trouvâmes aucun
des prétendus géans qui s'y étoient montrés la
veille; en vain pour en découvrir nous par-
courûmes tous les environs, fouillâmes toutes
les broussailles ; nous n'en pûmes voir aucune
trace. La découverte de douze à quinze caba-
nes, que je décrirai bientôt plus en détail, fut le
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286 DU PORT JACKSON
seul résultat de nos recherches eh ce genre.
Alors je me rapprochai du rivage de la mer,
impatient que j'étois'd'en observer les brillans
coquillages. Dampier avoit déjà célébré leur ma-
gnificence » ; et les collections qui en avoient été
faites par quelques personnes du Naturaliste ré*
pondoient bien à la haute opinion que cet an-
cien navigateur en donne. Malheureusement la
presque totalité de ces riches collections, par
une suite déplorable de l'indiscrète prodigalité
de leurs possesseurs , avoit passé depuis entre les
mains de quelques Anglois du port Jackson : les
plus beaux individus de celles qui se trouvoient
déposées dans les caisses de l'infortuné M. Le-
villain avoient eu le même sort. Toutes les ré-
clamations que notre commandant put faire, à
cet égard auprès du gouverneur de la Nouvelle-
Hollande furent inutiles , et nous ©urnes la dou-
i « Le rivage étoit couvert d'un nombre infini de coquilles
» fort extraordinaires et d'une grande beauté, soit pour la
» couleur ou pour la figure; elles étoient admirablement bien
» tachetées de rouge, de vert, de jaune, etc. ; et de ma vie je
» n'en avois vu d'aussi curieuses : j'en pris une grande quan-
» tité; mais je les perdis presque toutes, et il ne m'en resta
» qu'une petite partie des moins belles. » (Dampier, Voyage
aux Terres australes; tom. IV, pag. 102. )
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EN EUROPE. 287
leur de voir expédier cette précieuse partie de
nos conquêtes pour l'Angleterre, à l'époque
même où nous nous trouvions encore au port
Jackson.
En voyant ainsi les musées britanniques s'en-
orgueillir de nos propres découvertes, il est pé-
nible d'avoir à se rappeler que quelques-uns de
nos principaux compagnons du Naturaliste ont
étè m les instrumens aveugles de cette espèce de
spoliation nationale. Un homme de mer, dans
des expéditions de ce genre, devroit avoir sans
cesse présent à l'esprit, que quelque étranger
qu'il puisse être à la plupart des recherches qui
s'y font, toutes ces recherches cependant ont un
but commun , celui d'ajout;er à la gloire de la
patrie, et que leurs résultats dès lors doivent
être sacrés pour tous. Souvent, en effet, les tra-
vaux qui paroissent les plus inutiles aux marins
ne sont pas ceux qui doivent répandre le moins
d'éclat sur l'expédition dont ils font partie : d'ail-
leurs, l'officier véritablement instruit et labo-
rieux a bien autre chose à faire pendant de tels
voyages, qu'à recueillir des papillons pu des
coquilles; il doit se reposer de ce soin sur ceux
dont le premier devoir est de se livrer à de pa-
reilles recherches, et qui par leur instruction
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288 DU PORT JACKSON
en ce genre peuvent les foire avec plus d'avan-
tage. Dans tous les cas, ce doit être une sorte
de crime, aux yeux de l'homme d'honneur, de
livrer le fruit de ces recherches à des étrangers,
et même à des ennemis de sa nation Ainsi
pensoient surtout ces deux respectables frères et
ce M. Ransonnet , dont les noms se reproduisent
dans cette histoire presque autant de fois qu'il
y est question de travaux nautiques et géogra-
phiques
Quoi qu'il en soit des pertes que notre expé-
dition avoit faites, il étoit de mon devoir, et en
quelque sorte de mon honneur, de chercher à
les réparer par tous les moyens possibles. Sans
poursuivre plus long- temps les géans fantasti-
ques de la terre d ? Endracht, je descendis donc
au rivage, accompagné d'un matelot armé.
L'extrémité nord de la presqu'île Péron, où
nous nous trouvions alors, a près de 4 lieues de
largeur, et se termine à l'ouest par le cap Lesueur,
à l'est par celui des Hauts-Fonds. Ce fut vers cette
dernière pointe que je dirigeai mes recherches.
Il étoit alors 1 1 heures du matin ; le soleil bril-
loit d'un éclat extrêmement vif; l'air étoit calme
et presque suffocant; il falloit marcher sur une
plage de sable qui fatiguoit également la vue par
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EN EUROPE. 28g
sa blancheur, et les pieds par sa çaobilité. Malgré
ces obstacles, j'arrivai au point du rivage où je
m'étois proposé d'atteindre. Mais, à l'exception
d'un petit nombre de coquilles mortes que je
recueillis sur la grève, je ne rapportai rien de
cette course pénible et longue.
Trompé du côté des eaux, je gravis sur les
dunes ; du sommet dé l'une des plus hautes , je
reconnus distinctement à l'ouest les rivages éle-
vés de la côte orientale; Les flots sur ce point
paroissoient immobiles , et leur couleur blanchâ-
tre apnonçoit bien la présence de ces hauts-
fonds si redoutés des navigateurs i mais si pré-
• cieux pour le conchyliologiste. De même en
effet que tels ou tels groupes de coquilles sont
plus particulièrement fixés à tels ou tels parages
(tom. III, pag. si44 )> de même aussi l'habitation
particulière de chaque espèce est restreinte à
telle ou telle portion d'une même côte. Ainsi ^
tandis que les carinaires, les hyales, les janthi-
nes, les argonautes et les autres testacés fragiles
flottent librement à la surface des mers, les tri-
gonies et les nautiles sont relégués dans leurs
profondeurs; c'est au milieu des récifs, parmi
d'affreux rochers, qu'il faut aller recueillir les
patelles, les nérites, les spondyles , les tridacnes,
m. , 9
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290 DU PORT JACKSON
les lé pas, etc. Les olives, les cyprées, lés cônes,
les volutes, etc., se plaisent aux endroits ro-
cailleux ; les pinnes gigantesques et fragiles ne
sauroient habiter que les places herboso-vaseu-
ses : ici les tarets se creusent un asile dans les
vieux bois submergés et pourris; là, vivent in-
crustés dans les pierres ou dans les madrépores
les pholades et les houlettes; ailleurs, les pla-
cunes, les marteaux, les vulselles, les pernes,
les avicules et les autres coquilles lamelleuses,
vont chercher des abris plus analogues à leur
délicatesse extrême ; les unes s'établissent au
sein des alcyons , d'autres s'enveloppent pour
ainsi dire de la substance des éponges ; celles-ci •
reposent sur des couches de confervesetd'ulvas;
celles-là se fixent aux tiges des fucus, et se lais-
sent comme eux doucement balancer par les
flots : mais c'est aux bancs de sable surtout
qu'appartiennent des coquilles plus nombreuses,
plus élégantes et plus variées; c'est là que le
naturaliste doit aller chercher les mactres , les
pétoncles, les myes, les solens, les venus, les
pectens, les tellines, les glycimères , et une mul-
titude d'autres testacés analogues. C'étoit sans
doute de pareils lieux que provenoient la plu-
part de celles qu'on avoit recueillies à bord de
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EN EUROPE. 291
notre conserve, et dont, par les raisons que je
viens d'indiquer, les côtes sauvages de l'île Ber*
niern'avoient pu nous fournir aucun échantillon.
A peine de retour à bord du navire, j'allai
rendre compte au commandant de l'inutilité de
mes recherches, et des espérances que j'avois
conçues. Je le priai de m'accorder, ou bien une
petite embarcation pour me conduire jusqu'aux
bancs de sable, ou bien une escorte de quelques
hommes armés pour m'y rendre par terre. L'une
et l'autre demande furent également repoussées
par lui Ainsi, réduit à la triste alternative,
ou de ne rien faire à la baie des Chiens-Marins,
ou de pénétrer seul jusqu'à la rive opposée, je
n'hésitai pas.
Le lendemain 19 mars au matin, la chaloupe
retournoit à terre avec l'ordre d'y établir quel-
ques fourneaux, et de préparer par l'évapora-
tion de l'eau de la mer une petite quantité de
sel, pour ajouter à la foible provision qui restbit
encore à bord Deux jours dévoient être em-
ployés à cette opération. Une telle circonstance
me parut favorable à l'exécution de mon projet,
et je partis avec M. de Montbazin, qui comman-
doit l'embarcation. A peine nous avions touché
la terre , que je me mis en route pour aller re-
19.
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292 DU PORT JACKSON
connoître la portion occidentale de la baie dé
Dampier qui me restoit à visiter. Cette nouvelle
tentative ne fut pas moins infructueuse que celle
de la veille, pour tout ce qui tenoit à mes re-
cherches conchyliologiques ; mais elle devint l'oc-
casion d'une découverte bien intéressante pour
1'hiàtoire physique des peuples de la terre d'En-
dracht.
Au fond d'imé petite crique qui se trouve
immédiatement à Test du cap Lesueur, j'aperçus
trois ouvertures semi-circulaires, assez rappro-
chées les unes des autres -, et trop régulièrement
semblables entre elles pour qu'il fut possible de
les attribuer au hasard seul. Je m'avançai; un
grand nombre d'empreintes de pieds humains
par oissoient sur le sable , et des débris de feux
récemment allumés à l'entrée de ces espèces de
souterrains ne me permettoient pas de douter
qu'ils ne fussent l'ouvrage des indigènes, et qu'ils
ne leur servissent de retraite. Pour lever toute
espèce d'incertitude , je m'engageai dans l'un de
ces réduits obscurs : à peine avoit-il un mètre de
hauteur à son orifice ; il fallut donc me courber
pour y entrer, et m'y traîner pour ainsi dire à
quatre pattes. Sa profondeur étoit d'environ cinq
mètres, sur une largeur du tiers de cette der-
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EN EUROPE. 2 9 3
nière dimension. La partie supérieure de la voûte
étoit assez unie; mais de distance en distance
on avoit pratiqué dans le bas plusieurs petites
cavités qui me semblèrent propres à recevoir
quelques ustensiles de ménage. Le plancher in-
férieur de cette habitation étoit tapissé d'une
couche épaisse d'herbes marines. L'éloignement
où je me trouvois alors de la chaloupe , mon
isolement, et surtout la nuit qui s'approchoit,
ne me permirent pas de parcourir les deux au-
tres souterrains; mais par tout ce que j'en pus
voir , ils me parurent absolument semblables à
celui que je viens de décrire.
Quelque grossières que puissent être de telles
habitations , elles n'en sont pas moins les plus
parfaites que nous ayons eu l'occasion d'observer
à la Nouvelle -Hollande; sous ce rapport, il en
est de .même des cabanes dont j'ai déjà parlé ,
mais qu'il convient de faire connoître ici dans
tous leurs détails.
v Sur un sol de sable, précédemment dépouillé
de toute espèce de végétaux, s'élèvent ces caba-
nes de la terre d'Endracht (jpl. 35); elles ont la
forme d'une demi-sphère légèrement déprimée
dans sa partie supérieure; le développement de
lçurs parois décrit un tour de spire, de manière
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a 9 4 DU PORT JACKSON
que l'entrée en eSt oblique et latérale, à peu près
comme celle d'une coquille de limaçon. Leur
hauteur est de 4 à 5 pieds, sur un diamètre de 6
à 8. Elles se composent d'arbrisseaux implan-
tés dans le sable, rapprochés entre eux, le plus
ordinairement disposés sur deux ou trois rangs,
et dont les rameaux , recourbés dans toutes les
directions, entre-croisés dans tous les sens, for-
ment la voûte supérieure, et comme le plancher
de ces habitations. Sur cette voûte sont appliquées
à l'extérieur plusieurs couches de feuillages et
d'herbes sèches, recouvertes d'une grande quan-*
tité de sable. A peu de distance, et vis-à-vis l'ou
verture de chacune de ces espèces de fours, on
voit les restes d'autant de gros feux, autour des-
quels gisent çà et là quelques débris d'alimens.
Tant d'efforts et de soins sembleroient d'abord
indiquer un état de civilisation plus avancé parmi
les peuples de la terre d'Endracht que chez les
autres indigènes de la Nouvelle - Hollande :
ils ne sont que le résultat d'une misère plus
profonde , d'une nécessité plus impérieuse ; c'est
du moins ce qui m'a paru résulter d'un examen
approfondi de cet objet important, et des con^
sidérations diverses que je vais exposer ici.
Quelque habitué que l'homme sauvage puisse
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EN EUROPE* 2 9 5
être aux intempéries de l'atmosphère et des sai-
sons, il ne sauroit jamais y être absolument
insensible* Toutes les fois donc que des circon-
stances physiques quelconques viendront à exer-
cer sur lui une action trop funeste , il cherchera ,
sinon à s'y soustraire entièrement, du moins à
diminuer leur douloureuse influence ; les efforts
même qu'il fera pour y parvenir seront toujours
dans un rapport assez exact avec l'incommodité
qu'il éprouve. Ainsi , nous avons vu les habitans
de la terre de Diémen , pour se mettre à l'abri
des vents trop froids et trop impétueux du sud ,
élever des abris grossiers (pL i.i.)* il est vrai,
mais construits pourtant et dirigés de manière à
tempérer le plus possible l'énergie redoutable de
ces aquilons polaires ( tom. II, chap. xn ).
Sans doute il y a loin de ces frêles abat-vents
aux souterrains et aux cabanes que je viens de
décrire; mais il n'y a pas moins de différence
entre les inconvéniens physiques auxquels l'un
et l'autre de ces deux moyens sont opposés.
L'indigène delà terre de Diémen habite, à la
vérité, un climat plus froid* que celui dont il
s'agit maintenant ; mais ce n'est pas le froid par
lui-même, ou la chaleur, qui nuit le plus à la
vigueur de l'homme , à sa santé ; c'est le passage
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2 9 6 DU PORT JACKSON
trop brusque et trop fréquent de l'un à l'autre;
ce sont les modifications extraordinaires de l'état
hygrométrique de l'atmosphère qui produisent
les infirmités , les içaladies et la mort. A cet
égard , nul pays peut-être n'est plus à redouter
que celui qui nous occupé. J'ai souvent eu occa-
sion d'insister sur la chaleur excessive qu'on y
éprouve le jour , et sur la froidure pénétrante
des nuits; le lecteur a pu voir combien nous
eûmes à souffrir du naufrage de notre chaloupe
à la baie du Géographe (tom. I, chap. v); il se
rappellera peut-être à quelles anxiétés je me
trouvai de nouveau réduit, lorsque, égaré sur
l'île Bernier, je tombai de fatigue et d'épuise-
ment sur les sables : alors aussi le froid le plus
vif tourmentoit les hommes qui m'attendoient
au rivage, et les empêchoit de se livrer au
sommeil , malgré les feux énormes dont ils s'é-
toient pour ainsi dire environnés. Des obser-
vations analogues ont été rapportées dans le ix e
et dans le x e chapitre ; là , M. Freycinet nous
apprend lui-même que les montres marines
du Naturaliste eurent tellement à souffrir de ces
alternations extraordinaires d'une chaleur brû-
lante et d'un froid excessif, que le capitaine
Hamelin fut obligé de les faire revenir promp-
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EN EUROPE. 297
tement à bord, et de lever l'observatoire qu'il
avoit établi sur cette même presqu'île ( tom. I ,
pag. 387 ) où se trouvent les terriers et les ca-
banes qui nous occupent. L'influence funeste de
ces variations atmosphériques ne se fit pas sentir
avec moins d'énergie à ceux des ouvriers du Na-
turaliste qui , pour les réparations de la chaloupe
de ce navire, étoient obligés de séjourner à
terre. Malgré les tentes et les couvertures de
laine qui protégeoient ces hommes , la plupart
d'entre eux furent attaqués de diarrhées abon-
dantes, qu'il ne fut possible de guérir qu'en rap-
pelant les malades à bord; diarrhées que lé
respectable médecin du Naturaliste , M. Bellefin ,
crut devoir, et sans doute avec raison, exclusi-
vement attribuer aux vicissitudes prodigieuses
de l'atmosphère dans ces parages. {Voy. Appli-
cations utiles de la météorologie à l'hygiène na-
vale. Bulletin méd. avril 1808 , pag. 3o. )
Tous ces faits , et plusieurs autres encore
qu'il me seroit facile de rapporter ici, s'accordent
parfaitement avec le résultat des observations
météorologiques que j'ai faites sur ces bords, et
3 l'égard desquelles il devient nécessaire d'entrer
dans quelques détails.
Trois époques distinctes peuvent être assignées
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298 DU PORT JACKSON
aux modifications journalières de l'atmosphère :
la première s'étend de midi au soir; la seconde
comprend la nuit tout entière , et la troisième
se rapporte au temps qui s'écoule entre le lever
du soleil et l'élévation de cet astre au méridien.
I re époque. Dans un pays si voisin des tro-
piques, sous un ciel toujours si pur, le soleil,
au plus haut point de sa carrière, brille d'un
éclat extrêmement vif; la chaleur dont il pénè-
tre tous les corps est naturellement excessive*
et tout concourt encore à en accroître l'inten-
sité; les calmes, qui ont lieu plus particulière-
ment à cette heure du jour, l'aridité du sol*
l'absence des bois et des forêts , et, par-dessus
tout, la blancheur des sables qui réfléchis-
sent les rayons de cet astre, et les rendent in-
soutenables. Alors le thermomètre , observé à
l'ombre , et à une époque correspondante aux
mois de novembre et de décembre de nos cli-
mats, s'élève au-delà de a4, et quelquefois même
de 25 d . L'hygromètre n'indique pas encore une
très-forte portion d'humidité ; ses variations mé-
ridiennes , à l'ombre et derrière les dîmes ,
étoient ordinairement comprises entre 80 et
88 d ; mais bientôt, soumise à l'action puissante
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EN EUROPE. 299
d'une haute température, la surface des mers
s'échauffe ; elle paroît quelquefois comme toute
fumante : une énorme quantité de vapeurs s'élève
dans l'atmosphère; elle y forme une sorte de
voile léger , qui se dissipe insensiblement à me-
sure que l'évaporation diminue avec la chaleur ,
et que l'eau vaporisée parvient à se mêler d'une
manière plus intime, et pour ainsi dire à se
dissoudre dans l'air.
11 e époque. A peine le soleil s'est abaissé sous
l'horizon, que la diminution de la chaleur et
l'accroissement de l'humidité deviennent de plus
en plus rapides; alors, en effet, les vapeurs
élevées durant le jour, ne pouvant plus rester
suspendues dans une atmosphère trop refroidie,
se condensent, et se précipitent vers la terre
avec une telle abondance, que sur les 4 à 5
heures du matin on diroit plutôt d'une pluie
très- fine que d'une rosée. L'hygromètre depuis
long - temps est arrivé au terme extrême de l'hu-
midité; le thermomètre se soutient à peine de -
10 à 1 2 d , et quelquefois même je l'ai vu au - des-
sous de 8 d . C'est surtout à cette dernière par-
tie de la nuit qu'appartient la froidure pénible
dont j'ai tant de fois parlé; elle est d'autant plus
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3oo DU PORT JACKSON
insupportable et plus pernicieuse , qu'elle suc-
cède plus brusquement à la chaleur suffocante
du jour.
111 e époque. Cependant , à mesure que la
rosée tombe ainsi , Fair s'épure , et l'humidité
diminue : souvent une petite brise de l'est sur-
vient; elle se fait distinguer par une douce tem-
pérature et par une grande sécheresse ; sous son
influence , la dissolution des vapeurs qui pou-
voient rester encore suspendues dans les couches
inférieures de l'atmosphère ne tarde pas à s'o-
pérer; la sérénité devient parfaite, et l'hygromè-
tre, du 100 e degré de son échelle, redescend
précipitamment jusqu'au 80 e , et même au 60 e .
. Tel est le cercle ordinaire des révolutions diur-
nes de la température de ces rivages; à une ma-
tinée fraîche et très -sèche succède une journée
brûlante, terminée par une nuit excessivement
humide et froide.
Victime de ces vicissitudes meurtrières , l'ha-
bitant de cette terre malheureuse eût bientôt
succombé sans doute, si, dirigé par un instinct
toujours sûr , il n'avoit cherché de bonne heure
les moyens de se prémunir contre leur malignité.
Le premier de ces moyens est incontestable-
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EN EUROPE. 3oi
ment celui de se préparer des abris, disposés de
manière à fournir, pendant le jour un ombrage sa-
lutaire , et durant la nuit un asyle indispensable
contre la froidure et l'humidité. Cette double in-
tention se révèle au premier coup d'œil, non-seu-
lement par la forme des cabanes que nous avons
décrites , mais encore par la disposition de leur
ouverture, et le choix des matériaux dont elles
se composent; on la retrouve jusque dans ces
feux qui, placés précisément en face de la porte,
et tout près des habitations , peuvent répandre
une douce chaleur au -dedans, et repousser à
l'extérieur ces innombrables légions de petits
tanabus qui nous poursuivoient impitoyablement
partout.
Quelques avantages que l'indigène» puisse reti-
rer de cet ensemble de précautions, ils cessent
d'exister pour lui lorsqu'il est contraint à s'éloi-
gner pour aller à la recherche des alimens dont
il a besoin. Sans doute l'expérience lui aura sug-
géré, dans ces cas, la même ressource qu'elle ré-
véla aux indigènes de l'Afrique et de l'Améri-
que ' , celle de s'ensevelir au milieu des sables.
i Voyez J. Long. , Voyage de l'Amérique septentrionale ,
pag. iao; et Raveneau de Lussan, Journ. d'un voyage à la
mer du Sud, en 1684.
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3o2 DU PORT JACKSON
Cette pratique singulière, dont plusieurs voya-
geurs ont parlé , mérite d'autant mieux de nous
arrêter un instant ici , qu'elle se rattache d'une
manière plus intéressante à l'objet de nos recher-
ches actuelles. Ce fut dans ce but que je crus
devoir entreprendre , lors de notre séjour à l'île
Bernier, quelques expériences directes sur la
température de l'intérieur des sables qui recou-
vrent par tout cette île. Pénétrés profondément
par la chaleur du jour , ils conservoient en effet
durant la nuit une température beaucoup plus
élevée et beaucoup moins variable que celle de
l'atmosphère. Le thermomètre de Réaumur,
plongé sous ces sables à la profondeur de a pieds
à i pieds et demi, ne descendit pas au-dessous
de i6 d , et les variations de l'hygromètre se por-
tèrent assez régulièrement de 75 à 80 d , tandis
que le même instrument, à la même heure et au
même lieu, éprouvoit des oscillations de a5 à
3o d , et que le thermomètre descendoit de il\ à
12 et io d .
Ainsi les usages les plus extraordinaires des
peuples se rapportent souvent à l'étude la plus
rigoureuse des phénomènes de la nature.
C'est au même esprit d'observation, ou, pour
mieux dire, au même instinct de besoin, qu'ap-
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EN EUROPE. 3o3
partient l'origine des retraites souterraines que
j'ai décrites. En effet, toujours errant sur le ri-
vage, poussant au loin ses excursions journaliè-
res, l'indigène, épuisé de fatigue et de chaleur,
eut souvent occasion de se reposer à l'ombre de
quelque antre profond, de quelque grotte creu-
sée par la nature; il dut souvent y chercher un
abri contre des averses soudaines; il dut enfin y
trouver, au milieu des nuits les plus froides,
une température plus douce et plus égale que
dans sa cabane : de tels endroits dès lors du-
rent l'attacher davantage, et sans doute il .s'y
fixa de préférence , toutes les fois qu'il put dé-
couvrir aux environs des moyens certains d'exis-
tence.
Dans le cas contraire, il dut, en s éloignant à
regret de ces cavernes hospitalières , emporter le
sentiment de leurs avantages. Ce regret devint
encore plus vif, lorsqu'au retour de l'hiver il se
vit assailli dans sa cabane par des vents plus im-
pétueux et plus humides, par des averses plus
répétées et plus pesantes, par des intempé-
ries de l'air plus brusques encore et plus meur-
trières.
Ainsi livré aux injures des élémens, le mal-
heureux indigène de la terre d'Endracht fut
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3o4 DU PORT JACKSON
contraint de déposer un instant son apathie na-
turelle : il arma son bras d'un morceau de bois
pointu; le rivage voisin se compose partout d'une
substance calcaréogréeuse peu dure, il osa l'at-
taquer, et bientôt il vit ses efforts* payés des plus
grands avantages.
Dans ces espèces d'asyles souterrains, il trouve
en effet durant le jour ,une intensité d'ombre,
une fraîcheur salutaire que sa cabane ne sauroit
lui offrir; pendant la nuit au contraire il y est
moins accessible aux impressions du froid et de
l'humidité; les légions d'insectes habitués à le
poursuivre sur la plage ne sauraient l'atteindre
ici; et du fond de sa petite caverne, il peut bra-
ver impunément la fureur des ouragans et des
averses, qui caractérisent surtout les régions
équatoriales et celles qui les avoisinent.
Tels sont les résultats de mes longues médita*
tions sur cet intéressant objet. J'ai dû les pré j
senter ici avec détails, afin de prouver de plus
en plus combien il est indispensable, lorsqu'on
veut approfondir l'étude de l'homme sauvage,
de s'aider d'observations sur la nature physique
du soi. Modifié sans cesse par l'influence des
lois, des gouvernemens , de l'éducation , des idées
politiques et religieuses, sans doute Vhomme sœ
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EN EUROPE. 3o5
cial est plus indépendant du climat et des sai-
sons; sans doute leur action sur lui est moins gé-
nérale et moins exclusive \ V homme sauvage, au
contraire, dans chacune des circonstances par-
ticulières de son existence , se trouve heurté par
elle ; partout elle doit le plier à son gré, et le mo-
difier dans sa constitution physique, dans ses
mœurs, dans ses habitudes, dans ses arts nais-
sans et grossiers ; die doit principalement exer-
cer un empire absolu sur lui dans tout ce qui â
trait aux besoins physiques, et aux moyens de
s'y soustraire ou d'y pourvoir.
Déjà depuis plus d'une heure il étoit nuit
lorsque je fus de retour au mouillage de notre
chaloupe*; la course que je venois de faire m'a-
voit ôté tout espoir, non-seulement pour le len-
demain , mais encore pour le reste de la relâche.
Je me déterminai à ne plus différer mon excur-
sion vers la côte orientale de la presqu'île. Le
commandant avoit défendu à M. de Montbazin
de me donner aucune espèce d'escorte; mais no-
tre jardinier, le bon et laborieux M. Guichënot *
qui ne trouvoit pas plus de plantes que moi de
coquillages sur cette partie de la côte , s'offrit avec
empressement à m'accompagner, et M. Petit se
décida aussi à venir avec nous.
III. 20
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3o6 DU PORT JACKSON
A peine avions-nous fait un demi-mille, que
nous parvînmes à des espèces d'étangs d'eau sa-
lée , sur les bords desquels on voyoit partout une
grande abondance de sel marin cristallisé. Un
matelot de la chaloupe qui venoit également
d'arriver à ce lieu, repartit aussitôt pour pré-
venir l'officier, qui ne tarda pas à s'y rendre.
Les étangs dont il s'agit sont très-peu profonds;
le terrain qui les environne ne nourrit d'autres
végétaux qu'une espèce de salicorne, qui parois-
soit languissante et rabougrie. La chaleur de l'été,
au milieu duquel nous nous trouvions alors,
avoit fait évaporer toute l'eau de ces étangs, et
cristalliser leur sel en une couche de l'épaisseur
de quatre lignes environ , qui couvrait ' la sur-
face du sol; l'intérieur même du terrain en étoit
imprégné à la profondeur de plus d'un pouce.
Au milieu de cette plaine saline, je découvris, lé
premier, une espèce de puisard qui paroissoit
assez profond, et dont l'ouverture n'avoit pas
moins de 18 à 20 pieds de diamètre. Toutes ses
parois étoient revêtues dé cristallisations salines,
parmi lesquelles on en distinguoit quelques-unes
d'une belle couleur rose.
Après avoir observé ces étangs, et recueilli
divers échantillons du sel qu'ils contenoient, je
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EN EUROPE. 3o?
poursuivis ma route avec nies deux compa-
gnons. Il étoit environ dix heures du matin lors-
que nous arrivâmes à la c6te orientale de la
presqu'île. AWs toutes tnes présomptions se
tournèrent en certitude: nous trouvâmes ces
bancs de sable, ces flots paisibles et ces beaux
coquillages que nous venions chercher sur ce
point. A la faveur des attérissemens , on pouvoit
s'avancer à de grandes distances, ayant à peine
de l'eau jusqu'aux genoux, et il suffisoit en quel-
que sorte de plonger la main au milieu des sa-
bles pour en retirêi* les plus belles coquilles*
Dans le même temps, diverses troupes de pois-
sons évoluoient sans crainte autour de nous :
on y distinguent entre autres des labres écla-
t ans, des chétodons singuliers, diverses espèces
de balistes, de scombres, de raies, de tétro-
dons, et plusieurs grands squales. Un de ces
derniers s'étant approché tout-à^coup de M. Pe-
tit, celui-ci dans sa frayeur fit feu sur l'a-
nimal.
Ne doutant pas que les sauvages dont nous
venions d'apercevoir des traces récentes sur la
grève , ne s'empressassent d'y revenir à ce brniit ,
je proposai à mes compagnons de quitter aussi-
tôt la mer pour aller reprendre nos vêtemens et
ao*
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3o8 DU PORT JACKSON .
nous cacher dans les broussailles. M. Guiche-
not n'hésita pas à se rendre à ma proposition;
mais l'imprudent M. Petit s'obstina, malgré nos
prières, à rester dans la mer, en affectant même
de se railler de notre prudence. Son indiscrète
sécurité ne tarda pas à faire place à l'épou-
vante.
En effet, nous n'avions pas encore fini de nous
vêtir, M. Guichenot et moi, lorsque des cris ter-
ribles se firent entendre, et en même temps nous
aperçûmes une troupe de sauvages qui, du som-
met d'une dune voisine du cap Guichenot > se pré-
cipitoient sur la grève. A cette vue, M. Petit, plein
de terreur, saisit à la hâte quelques-uns de ses
vêtemens, et accourt à moitié nu pour venir
nous rejoindre. Après avoir doublé une pointe
voisine qui ncJus cachoit aux sauvages, nous
nous arrêtâmes M. Guichenot et moi pour atten-
dre M. Petit et concerter nos préparatifs de dé-
fense ; toutes nos armes consistoient en un fusil
et deux pistolets; nous les chargeâmes à double
et triple balles, nous retouchâmes gaos pierres,
et après nous être bien promis def ne faire feu
qu'à la dernière extrémité, mais à bout portant,
nous reprîmes notre route le long de la grève.
Les sauvages ne tardèrent pas à doubler la
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EN EUROPE. 3op
pointe qui les avoit quelque temps dérobés à
notre vue. Dans leur course rapide, ils pous-
soient des clameurs terribles et menaçantes. Déjà
ils n'étoient plus qu'à cent cinquante pas; toute
retraite ultérieure n'eût servi qu'à les enhardir.
Nous fîmes volte-face, et marchâmes avec assu-
rance à leur rencontre. Cette manœuvre parut
uç instant les déconcerter ; ils s'arrêtèrent. L'un
d'eux s'avança seul en nous faisant divers ges-
tes , et nous adressant des paroles fort animées
qui nous parurent être une espèce d'invitation
à l'un de nous de se détacher de même pour s'a-
boucher avec lui. Une entrevue de ce genre,
dans la position difficile où nous nous trouvions,
étoit précisément ce qu'il nous importoit le plus
d'éviter/ Indépendamment, en effet, de l'isole-
ment où nous nous trouvions réduits, il étoit
à craindre que le nombre des sauvages n'aug-
mentât d'un instant à l'autre, et que nos moyens
de défense, si foibles déjà, ne devinssent tout-
à-fait inutiles; enfin nous ne savions que trop^
par notre propre expérience, combien il est dif-
ficile de se débarrasser de ces hommes farouches,
lorsqu'on s'est commis avec eux sans des forces
suffisantes pour prévenir ou repousser leurs at-
taques. Bien loin donc de consentir à nous di*
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3io DU PORT JACKSON
viser, nous continuâmes à marcher de iront, ré-»
solus , au besoin , à vendre chèrement notre vie,
Les naturels ne nous attendirent pas; et quoi-
qu'ils fussent au nombre de quatorze , tous ar-
més de sagaies et de casse-têtes pareils à ceux
de la Nouvelle-Galles {pi. 3o.), çiprès quelques
momens d'incertitude et de délibération , ils tour-*
nèrent le dos, en se dirigeant vers le point {le
la côte d'où ils étoient partis. Cette espèce de
retraite se faisoit à pas lents et sans apparence
de crainte ni de désordre. Pour donner nous-
mêmes aux indigènes une plus haute idée de
notre confiance et de notre courage, nous les
suivîmes à une très-petite distance, en réglant
notre marche sur 1^ leur, sans chercher à les joint
dre. Ce fut ainsi que nous arrivâmes jusqu'au
pied du cap Guichenot; ils y gravirent avec une
promptitude admirable, et s'arrêtèrent au som^
met. De là, multipliant les cris et les gestes, ils
sembloient insister sur ce que l'un de nous se
détachât pour arriver jusqu'à eux. Après leur
avoir répondu quelque temps par des cris et des
gestes analogues, nous leur fîmes une espèce
d'adieu , et reprîmes tranquillement notre che-
min le long du bord de la mer. A peine nous
les eûmes perdus de vue, que nous franchîmes
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EN EUROPE. 3n
les dunes pour rentrer dans l'intérieur du pays,
et traverser la presqu'île. Mais avant d'arriver à
cette triste et dernière partie de notre histoire ,
il convient de terminer d'abord tout ce qui con-
cerne les hommes dont je viens de parler.
Les plus anciennes chroniques que nous ayons
sur cette partie de la Nouvelle -Hollande nous
la représentent comme habitée par une race de
géans redoutables; Vlaming, en 1697, parle des
empreintes gigantesques de pieds humains qu'il
observa sur les bords de la rivière des Cygnes, à
la terre d'Edels; deux de nos officiers, MM. Hei»
risson et Moreau, en avoient rencontré de sem-
blables en remontant la même rivière ( tom. I er ,
pag, 357 ) ; M. L. Freycinet , à son tour, avoit été
saisi d'étonnement à la vue d'une empreinte de
ce genre, qu'il trouva à la baie des Chiens-
Marins ( tom. I er , pag. 384 )•
Ces rapprochemens divers, auxquels ne man-
quoient pas de se livrer les amis du merveilleux
( car on en comptait aussi quelques-uns parmi
nous ) , leur • paroissoient être , avec le double
rapport de nos pêcheurs, sinon des démonstra-
tions rigoureuses, au moins des probabilités bien
fortes en faveur de l'existence d'une race d'hommes,
géans sur ces bords.
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3ia DU PORT JACKSON
Le résultat des observations que nous pûmes
faire à cet égard suffiroit seul pour détruire une
telle hypothèse. Des quatorze naturels dont il
vient d'être question , un seul paroissoit avoir 5
pieds 4^5 pouces; c'étoit celui-là même qui
marchoit à la tête de la bande, et qui nous avoit
plus particulièrement harangués. A cet individu
près, tous les autres étoient d'une taille ordi-*
naire, même petite; et nous distinguâmes bien
en eux cette foiblesse des membres, cette gra-.
çilité des formes, qui caractérisent les diver-
ses peuplades de la Nouvelle-Hollande (tom. II,
pag. 407, 43 1 ). D'un autre côté, MM. Sainte
Criq et Bailly, dans l'attaque qu'ils eurent à sou-
tenir contre les homipes farouches de cette même
presqu'île ( tom. I er , pag. 387 ), ne leur trou-
vèrent rien de plus extraordinaire que nous,
soit dans la taille, soit dans le courage. Il n'est
pas jusqu'aux dimensions des cabanes et des sou-
terrains que j'ai décrits, qui ne démentent l'exil
tence de ces nouveaux géans du sud.
A peine étoit-jl une heure apr^smidi, lorsque
nous nous remîmes en route poui* retourner à la
chaloupe; chargés des^ plus riches collections de
ces bords, nous nous félicitions, mes compa-
gnons et moi, du résultat heureux de notre*
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EN EUROPE. * 3x3
entreprise, et nous étions bien loin de soup-
çonner le péril imminent qui nous menaçoit
alors.
Bientôt, en effet, par une suite de circonstan-
ces qu'il seroit inutile de rapporter ici, nous
nous trouvâmes égarés au milieu des broussailles
qui couvrent la presqu'île. Le soleil étoit encore
au plus haut point de sa carrière ; sa chaleur ,
réfléchie par les sables blancs, étoit insupporta-
ble; nul souffle de vent ne rafraîchissoit l'atmos-
phère, et les végétaux misérables parmi lesquels
nous errions, ne pouvoient nous fournir aucune
espèce d'ombrage; une soif ardente nous tour-
mentoit, et nous manquions également de bois-
son et de nourriture. Dans cet état, trois heures
entières furent employées à une marche des plus
soutenues et des plus pénibles, au bout de la-
quelle, en redescendant au rivage, nous nous
trouvâmes à une demi-lieue du point d'où nous
étions partis
Le triste essai que nous venions de faire ne
nous permettant pas dé tenter une seconde fois
le passage de la presqu'île, nous nous détermi-
nâmes à suivre le contour de la grève, quelque
long que ce dernier chemin dût être.
Cependant le soleil s'étoit abaissé vers l'ouest,
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3i4 DU PORT JACKSON
il frappoit en plein contre le revers des dunes
que nous avions à prolonger : cette réverbéra-
tion ajoutoit à l'excès d'une chaleur que le calme
de l'atmosphère et des eaux rendoit suffocante.
Nous ne tardâmes pas à en ressentir les funestes
effets; une sueur excessive et continuelle résol-
voit nos corps. Notre foiblesse fut bientôt à son
comble : vainement nous nous remplissions la
bouche de petits cailloux pour déterminer l'af-
flux de quelques gouttes de salive, la source en
paroissoit tarie; un sentiment de sécheresse et
d'aridité pénible, une insupportable amertume,
nous rendoient la respiration difficile et en quel-
que sorte douloureuse; nos jambes tremblantes
ne pouvoient plus nous soutenir; à chaque in-
stant nous tombions les uns ou les autres, et
nous étions long-temps avant de pouvoir nous
relever.
Ce fut alors que je me vis contraint d'aban-
donner la plus grande partie des riches collec-
tions que je venois de conquérir au prix de tant
de dévouement et de périls, et que le bon M.Gui-
chenot avoit eu la complaisance de m'aidera traî-
ner jusque là : mais bientôt, accablé lui-même
sous le poids de la fatigue , de la chaleur, de la soif
et de la faim , il tomba sur le sol, pâle, défiguré,
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EN EUROPE. 3i5
les yeux presque éteints. Tous nos secours furent
impuissans; il ne pouvoit plus se relever; il vou-
loit, disoit-il, mourir sur ce point. En attendant
que notre malheureux compagnon eût repris
quelque force, je proposai à M. Petit de nous
plonger dans l'eau de m^r jusqu'à la poitrine, et
d y rester quelques instans, bien assuré d'avance
que cette espèce dç bajn apporteroit^n peu d'al-
légement à nos peines l . L'effet surpassa de beau-
coup toutes mes espérances; une douce fraîcheur
sembloit pénétrer par tous les pores; notre bou-
che devint moins brûlante; le tiraillement péni-
ble que nous ressentions dans l'estomac et le bas-
ventre cessa comme par enchantement; nous
sentîmes renaître quelque vigueur; en un
mot , ce bain salutaire nous arracha vraisem-
blablement à la mort ; sous sa douce influence ,
M. Guichenot parut se ranimer. Pour prolonger
les bons effets que nous en éprouvions, nous
résolûmes, après avoir abandonné une partie
» « Lorsqu'il se sentoit accablé de fatigue (Cook parle
» d'un de ses matelots perdu sur l'île de Noël ), il se désha-
» billoit, se mettoit pendant quelque temps dans les basses
» eaux qu'on voit sur la grève, et il dit que cette manière
» de se rafraîchir ne manqua jamais de le soulager. » Cook,
3 e Voyage; tom. H, pag. 3 28.
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3i6 DU PORT JACKSON
de nos vètemens et nos chaussures, de continuer
à marcher dans la mer. Au coucher du soleil,
une petite brise s'éleva du large ; nous sortîmes
de l'eau pour reprendre le chemin de la grève , et
cheminer, s'il étoit possible, un peu plus vite.
Notre épuisement ne tarda pas à se renouveler,
et la nuit vint nous surprendre au milieu des
plus pénibles efforts. Après nous être traînés de
pointe en pointe , nous aperçûmes enfin un grand
feu, que nos compagnons avoient allumé pour
nous servir de point de reconnoissance Cette
vue ranima momentanément notre courage , et
nous parvînmes au lieu du rendez-vous à dix
heures et demie du soir. Mais en ce moment la
prostration de nos forces étoit à son comble; à
moins de deux cents pas , nous tombâmes comme
inanimés sur la grève. Nos bons compagnons
s'empressèrent d'accourir; ils nous relevèrent,
ils nous soutinrent, et, disposant plusieurs feux
autour de nous, ils parvinrent à rallumer le flam-
beau d'unç vie prête à s'éteindre. Leur empres-
sement étoit d'autant plus vif, que déjà ils avoient
perdu l'espoir de nous retrouver. Mon ami M. de
Montbazin avoit envoyé. de toutes parts des dé-
tachemens à notre recherche , et l'inutilité de ces
tentatives le portoit à croire que nous étiona
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EN EUROPE. 3i 7
tombés sous les coups des sauvages. Son amitié
généreuse ne s'étoit pas bornée à ces soins; il
avoit refusé d'obéir à Tordre trois fois répété
que le commandant lui avoit donné de repartir
pour le bord, en faisant tirer trois fois le ca-
non du vaisseau. Les motifs de sa désobéissance
étoient si impérieux , qu'il ne doutoit pas
qu'elle ne fut approuvée par le commandant
lui-même
Cependant nos peines étoient bien loin d'avoir
atteint leur dernier terme. Il ne restoit sur la
chaloupe aucune espèce de nourriture ou de
boisson 1 ; il fallut passer la nuit entière étendus
. i Parmi les principales causes de nos désastres, il faut comp-
ter surtout l'inconcevable opiniâtreté de notre commandant
à ne jamais prendre à bord de ses vaisseaux que la quantité
de vivres rigoureusement nécessaire pour le temps qu'il se
proposoit de consacrer à chacune de ses campagnes, sans
jamais tenir compte des difficultés ou des obstacles impré-
vus qui pouvoient en prolonger la durée. Les mêmes calculs
produisoient des résultats non moins déplorables sur nos
embarcations; chacune d'elles ne recevoit, en partant, que
les vivres absolument indispensables pour le nombre des
hommes qu'elle portoit, et pour celui des jours qu'ils étoient
censés devoir employer à leur mission. Il en étoit de même s
pour les divers campemens que nous établissions à terre.
De là, ces privations pénibles, qui pesoient sur nous à la
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3i8 DU PORT JACKSON
sur le sable, dans nos vêtemens tout trempés
d'eau de mer. Pour comble de malheur , un
moindre contrariété que nous éprouvions dans nos opé-
rations générales ou particulières.
Il n'étoit pas jusqu'au système de distribution de l'eau
qui ne fût essentiellement vicieux. Ainsi, pour me borner
au cas particulier dont il s'agit maintenant, la ration jour-
nalière étoit d'une pinte par homme. Cette quantité, déjà
si modique pour les individus qui restoient à bord du na-
vire, devenoit absolument insuffisante aux besoins des ma-
telots qui, sous un soleil brûlant, dévoient ramer quelque-
fois des journées entières; il en étoit de même pour les
naturalistes, qui, par le genre de leurs recherches, étoient
obligés de faire des courses lointaines sur ces plages arden-
tes. Souvent le cri du besoin, plus impérieux que la voix
de la raison, rédui'soit les plus sobres à consommer, dans
quelques heures, ce qui devoit leur servir pour la, jour-
née, et à s'abandonner ainsi aux angoisses les phis déchi-
rantes Il n'étoit pas , sous des prétextes d'économie non
moins funestes , jusqu'aux armes, jusqu'aux boussoles même,
qu'on ne refusât souvent à nos embarcations
Sans doute il est pénible d'avoir de tels détails à rappor-
ter; mais ils intéressent trop essentiellement le succès et
même le salut des navigateurs qui doivent courir la même
carrière que nous, pour que ce ne fat pas une sorte de
crime de les leur taire ; et s'il est vrai que la leçon du mal-
heur soit susceptible de se graver plus profondément dans le
cœur de l'homme, puisse celle que nous leur aurons fournie
rester toujours présente à leur pensée !....
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EN EUROPE. 3i 9
brouillard épais, qui s'éleva le lendemain matin
à la surface des flots, ne nous permit pas, faute
de boussole ! de rejoindre le navire avant deux
heures du soir. Alors nous nous trouvions réduits
au plus déplorable état. Depuis quarante-quatre
heures nous n'avions ni bu ni mangé, et nous en
avions marché quatorze. Pâles et tremblans , les
yeux caves, la physionomie éteinte, à peine
nous pouvions nous soutenir, à peine je pouvois
distinguer les objets ; je n'entendois presque
plus * , et ma langue desséchée se refusoit à la
parole.
Tout le monde , en nous voyant ainsi dé-
faillans, se sentit pénétré de compassion et d'in-
térêt; c'étoit à qui nous témoigneroit les soins
les plus doux, les sollicitudes les plus affec-
tueuses Notre commandant seul resta pour
nous ce qu'il avoit été jusqu'alors pour tous ses
misérables compagnons... En vain, M. de Mont-
i « Et pour un de nos misères, quand nous fûmes arrivés
» à Nantes , nous fûmes environ huit jours oyans si dur ,
» et ayant la vue si offusquée , que nous pensions devenir
» sourds et aveugles. » De Léry, Hist. de la navigation , etc.,
pag. 420.
Cet effet de l'imagination sur les organes de la vue et
de l'ouïe me paroît digne de l'intérêt des physiologistes.
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3*o DU PORT JACKSON
bazin rapportait douze à quinze cents livres de
sel d'une expédition qui ne devait pas, d'après
les instructions qu'il avoit reçues , en produire
dix livres ; le commandant lui fit un crime de
ne pas nous avoir abandonnés tous les trois ( ce
sont les expressions de ce chef) : il le condamna
à payer 10 francs par chaque coup de canon
tiré pour son rappel; et cet affreux jugement,
il osa l'inscrire sur son journal Homme mal*
heureux ! j'avois, pour lui sauver la vie à Timor,
partagé avec son médecin la foible provision de
l'excellent quinquina que je conservois pour
moi-même (tom. I, pag. 332) Les soins les
plus touchans de l'estime et de l'amitié ne
purent prévenir une fièvre violente qui se dé-
clara dès le soir de notre retour, et qui me
retint plusieurs jours au lit. M. Guichenot fut
également très-malade , et nous eûmes l'un et
l'autre beaucoup de peine à nous rétablir de
l'épuisement où nous étions tombés.
Tandis que ces divers événemens se passoient
au mouillage de la corvette, M. L. Freycinet exé-
cutoit d'intéressans travaux dans la partie nord
de la baie. Naviguant pendant cinq jours entiers
au milieu des hauts-fonds, cet habile officier
étoit parvenu à sonder tous les points , à fixer la
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EN EUROPE. 3a i
position de tous les bancs, à déterminer toutes
les passes, complétant ainsi le bel ensemble de
ses anciens travaux géographiques sur la vaste
baie dont il s'agit, et préparant à notre expédi-
tion Tune dès cartes les plus importantes dont
elle ait enrichi la science nautique i .
Sous d'autres rapports j l'expédition de M* Ran-
sonhet dans le havre Hamelin mérite de nous
occuper à son tour. L'objet essentiel de cette
expédition, ainsi que nous l'avons déjà dit, étoit
de se procurer le plus grand nombre possible de
ces tortues dont, à bord du Naturaliste, on avoit
fait une pêche si riche et si facile ( tom. I ,
pag. 391): malheureusement là saison étoit peu
favorable à nos recherches, et M. Ransonnet
put à peine en huit jours se procurer douze
de ces animaux aux mêmes lieux où nos compa-
gnons les avoient, autrefois, rencontrés par
milliers ». Cette rareté des tortues est aussi sim-
1 Cette carte, dont nous ne présentons ici ( pi. 14 )
qu'une foible réduction , a été publiée , avec tous ses détails,
dans la partie Géographique de notre Voyage , qui a paru
sous les auspices du Ministre de la marine.
2 ïiOrs du premier séjour du Naturaliste dans la baie des
Chiens-Marins, les tortues étoient si abondantes sur l'île
III. 21
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322 DU PORT JACKSON
pie à expliquer qu'elle étoit facile à prévoir.
C'est au printemps, en effet, que ces amphibies
s'approchent des îles désertes et sablonneuses ,
pour y déposer leurs œufs et les faire éclore à
la chaleur du soleil : ils séjournent à terre aussi
long-temps que l'éducatioi* de leur jeune famille
l'exige; après quoi ils regagnent la haute mer,
où ils vivent habituellement. Un petit nombre
d'individus foibles ou malades restent seuls au
rivage, et ce fut parmi ces derniers que nous
pûmes nous en procurer quelques-uns.
Ainsi l'habitation des tortues marines , comme
celle des phoques, est essentiellement subor-
donnée à la marche des saisons } et le navigateur
prudent doit tenir compte de cette circons-
tance, pour ne pas être trompé dans ses recher-
ches et dans les spéculations commerciales qu'il
Faure, que ceux de nos gens qui la découvrirent purent
dans quelques instans en remplir leur canot; il n'y avoit
absolument qu'à les prendre. Après avoir dépecé huit de
ces tortues pour se débarrasser de leurs carapaces et des
viscères , ils en rapportèrent dix-huit autres vivantes , qui
pesoient de a5o à Soo livres chacune. Celles dont ilsn'avoient
conservé que la chair étoient encore plus fortes. (Note
communiquée par M. Ransonnet, qui se trouvoit, à
l'époque dont il s'agit, embarqué sur le Naturaliste,)
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EN EUROPE. 3*3
Voudroit faire sur les animaux dont il s'agit. Il
en faut dire autant de ces baleines qui nous
avoient pour ainsi dire effrayés 1 par leur nom-
bre, lors de notre premier mouillage à la baie
des Chiens -Marins ( tom. I, chap, vi)> et dont
nous ne rencontrâmes pas un seul individu à
notre retour dans cette baie.
Quelques détails assez intéressons se rattachent
encore à l'expédition de M. Ransonnet; pendant
son séjour sur l'île Faure, il recueillit plusieurs
observations précieuses pour l'histoire de cette
île. Nous allons les faire connoître ici.
L'île Faure, située au milieu du havre Haine-
Un , a 3 lieues de longueur environ, sur une
1 Pour prouver que dette expression n'a rien d'exagéré ,
il suffira de rappeler ce que l'intrépide Dampier dit lui-
même de ces baleines de la terre d*Endracht :
« Notre navire en étoit environné de toutes parts
» J'avoue que le bruit de leur souffle et le battement de leurs
» queues, qui faisoit blanchir la mer comme s'il y eût eu
» quelque brisant et que les vagues eussent donné contre des
» rochers, nous imprimèrent une grande frayeur.» (Dampier,
Voyage aux Terres australes , tom. IV 9 pag. 107.)
JV. B. C'étoit à la même époque que nous, c'est-à-dire au
printemps de l'hémisphère austral, que Dampier se trouyoit à la
Nouvelle-Hollande.
21.
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3 2 4 DU Ï>ÔRT JACKSON
largeur de 6 à 7 milles; elle est basse ^ stérile $
dépourvue de toute eau douce; sa surface est
entièrement couverte de dunes sablonneuses,
peu élevées, et mobiles; le fond du sol paroît
formé d une espèce de grès calcaire , tout rempli
de coquilles de diverses sortes. D'immenses bancs
de sable enveloppent cette île de toutes parts *
laissant à peine entre eux quelques intervalles,
où ï*on trouve de 9 à 1 2 pieds d'eau. C'est surtout
à ces endroits plus profonds qu'appartiennent
les plantes marines dont les tortues se nour-
rissent; ces amphibies eux-mêmes habitent plus
particulièrement la côte occidentale de l'île. La
partie de Test est infestée de requins d'une
grandeur et d'une voracité également remar-
quables : un de ces monstres faillit dévorer ce
même Lefèvre qui m'avoit sauvé la vie aux
îles Saint -Pierre ( tom. III, page 188); déjà il
étoit renversé; le terrible squale alloit l'engloutir,
lorsque trois autres matelots, accourus à ses
cris, parvinrent à le soustraire à la gueule de
l'animal. Furieux de se voir enlever sa proie,
le requin s'élança à diverses reprises contre
le matelot, parvint à lui arracher une partie
de' ses vêtemens, et ne se retira qu'après avoir
reçu cinq blessures.
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EN EUROPE. 3*5
Plusieurs fois nous avons indiqué d'intéressans
rapports entre la nature du sol et celle des êtres
vivans qui lui sont propres ; nous avons vu par-
tout les diverses tribus d'animaux de terre ou
de mer, correspondre à telles ou telles latitudes,
à tels ou tels climats , s'accommoder exclusive-
ment de telle ou telle température, de tels ou
tels alimens, et ne pouvoir exister que là où se
trouvent réunies toutes les circonstances phy-
siques indispensables à leurs besoins. Ce n'est
pas seulement au naturaliste que des considéra-
tions de ce genre doivent être utiles; souvent le
géographe peut en retirer de précieuses lumières;
il peut souvent en déduire des conséquences du
plus grand intérêt pour l'objet de ses recher-
ches. Malheureusement, il faut l'avouer, cette
partie si belle et si philosophique de. l'histoire
naturelle est à peine ébauchée ; et les relations
des voyageurs , qui devroient lui servir de base ,
n'offrent ordinairement que des inexactitudes ou
des erreurs, au lieu des faits précis et des no-
tions rigoureuses dont la science auroit besoin.
Ce qui nous reste à dire encore sur la baie des
Chiens - Marins fournira la double preuve de
cette dernière assertion et de l'importance des
recherches dont il s'agit.
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3*6 DU PORT JACKSON
Parmi les nombreuses observations que Dam*
pier avoit faites à la baie des Chiens-Marins, il en
étoit une d'autant plus importante à vérifier ,
qu'elle contrastait davantage avec tout ce que
nous avions pu voir nous-mêmes dans ces pa-
rages; je veux parler de cette tête d'hippopo*
tame que le célèbre navigateur anglois préten-
doit avoir trouvée dans l'estomac d'un requin i :
il est, en effet, bien prouvé pour les natura-
listes:
i « Nous prîmes quantité de chiens marins que nos ma-
» telots mangeoient de fort bon appétit. Nous en prîmes un ,
» entre autres , qui avoit 1 1 pieds de long : l'espace entre
» les deux yeux étoit de 20 pouces, et il y en avoit 18
» d'un coin de la bouche à l'autre. Son estomac étoit comme
» un sac de cuir fort épais, et si dur, qu'à peine un cou-
» teau bien affilé put le couper : nous y trouvâmes la tête
» et lès os d'un hippopotame, dont les lèvres velues
» étoient encore saines et la mâchoire ferme; j'en tirai plu-
» sieurs dents, deux desquelles étoient de la grosseur du
» pouce, et avoient 8 pouces de long; elles étoient déliées
» au bout et un peu crochues; mais les autres n'avoient
» pas plus de la moitié de cette longueur. L'estomac du
» chien marin étoit rempli d'une gelée qui sentoit fort mau-
* vais, ce qui ne m'empêcha pas de garder ses dents et sa
» mâchoire, et de donner la chair à mon équipage, qui
» eut soin de n'en laisser rien perdre. » ( Dampier, Voyage
aux Terres australes, tom, IV, pag. 102.)
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EN EUROPE. 3*7
i° Que le véritable hippopotame ( hippopota-
mus arnphibius , Lin. ) appartient exclusivement
à l'Afrique;
i° Que cet animal ne sauroit se passer d'eau
douce ;
3° Qu'on ne le trouve que dans les plus grands
lacs et les principaux fleuves de l'Afrique, tels
que le Nil, le Niger, le Sénégal, la Gambie, le
Zaïre, la rivière Orange, etc. ;
4° Qu'il est même assez rare de le voir des-
cendre jusqu'à l'embouchure de ces fleuves ( ra~
rior ad ostia fluviorwri , Erxl. ),
Mais, de ce qu'il est bien démontré que l'exis-
tence de l'hippopotame se rattache essentielle-
ment à celle des plus grandes réunions d'eau
douce, l'observation de Dampier porteroit tout
naturellement à conclure qu'il en existe de pa-
reilles à la baie des Chiens - Marins : une telle
conséquence se trouvant justifiée d'ailleurs par
quelques particularités de la navigation du capi-
taine anglois l , et surtout par l'ignorance ab-
solue où il nous avoit laissés sur tous les dé-
tails de ce vaste enfoncement, on ne sauroit être
surpris que plusieurs géographes aient cru pou-
i Op. cit. pag. io3, 104, io5.
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3a8 DU PORT JACKSON
voir fixer à ce point l'embouchure de l'une de
ces grandes rivières qu'on s'obstine à vouloir don-
ner à la Nouvelle -Hollande. Cette dernière hy^
potbèse ayant été complètement détruite par la
belle reconnoissance de MM. Freycinet et Faure
( tom. I, chap. x), il nous restoit à découvrir
quel étoit l'animal qui pouvoit avoir trompé un
observateur aussi habile que Dampier, et toutes
nos recherches avoient été vaines jusqu'alors. Un
heureux hasard nous fournit enfin la solution
du problème, et cette dernière découverte fut
encore le résultat de la mission de M. Ransonnet
dans le havre Hamelin.
Tout près de l'endroit où Lefèvre faillit être
dévoré par un requin , gisoit étendu sur la grève
un animal de 6 à 7 pieds de longueur, à demi
décomposé déjà par la putréfaction, et qui parut
à nos matelots assez différent des phoques , pour
que ces bonnes gens crussent devoir m'en rap-
porter au moins quelques débris ; ne pouvant se
charger de la tête entière, à cause de la puan-
teur extrême qu'elle exhaloit,ils en arrachèrent
sept dents qu'ils vinrent m'offrir. Il me fut facile
de reconnoître que ces dents avoient appartenu,
à la vérité, à un animal herbivore, comme l'hip-
popotame, mais qu'elles différoient essentielle^
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EN EUROPE. 329
ment d'ailleurs de celles qui caractérisent ce
dernier genre. Elles provenoient en effet d'un
dugon, mammifère marin peu connu, et qui
paroît être relégué dans l'océan Indien. « Cet
» animal, dit Léguât (et cet ancien voyageur
» est celui qui en parle avjec le plus de détail),
» parvient jusqu'à la longueur de ao pieds
» Il paît par troupeaux comme les moutons ,
» à 3 ou 4 pieds d'eau seulement...... Nous en
» trouvions quelquefois trois ou quatre cents
» ensemble, qui paissoient l'herbe au fond de
» l'eau.... f . Nous n'avons pas remarqué que cet
» animal vienne jamais à terre; je doute qu'il
» put s'y traîner, et je ne croîs pas qu'il soit
» ampmbie. » ( Léguât , tom. I , Voy. pag.
94-96. )
« Ghacun de ces poissons prodigieux, dit Bar-
» chewitç, avoit plus de six aunes de long; le
» mâle étoit un peu plus gros que la femelle :
» leur tête ressembloit à celle d'un bœuf.... Lors-
» qu'on les tua, ils se promenaient, à quelques
» toises de profondeur, et mangéoiént d'une
» herbe verte qui croît sur le rivage. » (Barche-
yâtz, Ost-Indian Reise-Beschreib. pag. 38 1. )
C'est à ce caractère d'herbivore, que le dugon
seul dans ces régions partage avec l'hippopotame,
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33o DU PORT JACKSON
qu'il faut attribuer sans doute l'erreur de
Dampier; erreur d'autant plus excusable, que
ce célèbre voyageur n'avoit eu sous les yeux
qu'une tête à moitié décomposée par la digestion.
A l'égard des deux dents plus longues dont parle
Darapier, et qui vraisemblablement auront aussi
contribué à l'abuser, elles appartiennent égale-
ment à l'hippopotame et au dugon, avec cette
différence essentielle, que le premier de ces deux
animaux les porte à la mâchoire inférieure , et le
dernier à la mâchoire supérieure ; mais le silence
du navigateur anglois exclut ici tout moyen de
distinction , et même toute possibilité de compa-
raison.
Du reste, nous n'avons vu nous-mêmes aucune
trace de dugon dans ces parages ; à moins peut-
être qu'il ne faille rapporter à ce genre l'animal
monstrueux qui, dans la rivière des Cygnes,
causa tant d'épouvante à nos compagnons. Ce
hurlement terrible, semblable au mugissement
d'un bœuf y mais beaucoup plus fort , et quipa-
roissoit sortir des roseaux {tom. I, pag. 35c)), ne
sauroit appartenir, en effet, qu'à l'une des plus
grandes espèces d'animaux que l'océan Indien
nourrisse dans ses flots : or, de tous ceux que
l'on y connoît, le dugon seul présente des di-
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EN EUROPE. 33 1
mensions analogues au bruit terrible dont il
s'agit. Une telle présomption se trouve confirmée
d'ailleurs par tous les détails que nous avons
déjà donnés sur la rivière des Cygnes , ou plutôt
sur le long bras de mer qu'on désigne sous ce
nom.
Ainsi, grâces à l'intérêt que de simples matelots
vouloient bien, à l'exemple de leurs officiers,
accorder à mes travaux, nous nous trouvons
conduits à une solution aussi simple que précise
de deux problèmes également importans pour la
zoologie et pour l'histoire physique de la Nou-
velle-Hollande.
Toutes nos recherches à la baie des Chiens-
Marins étant ainsi -terminées, nous appareillâmes
le a3 mars au matin, pour nous porter directe-
ment à la terre de Witt; et dès le lendemain,
nous passâmes pour la sixième fois le tropique
du capricorne. Le thermomètre se soutenoit alors
de 20 à 24 degrés; le baromètre varioit de 28
pouces à 28 pouces 2 lignes; le ciel étoit cou-
vert, nébuleux, et l'hygromètre indiquoit de
90 à 95 degrés d'humidité. A cet ensemble de
phénomènes, il étoit facile de reconnoître les ré-
gions équatoriales au milieu desquelles nous
devions désormais naviguer.
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33 2 DU PORT JACKSON
Le 37, nous atteignîmes la hauteur du cap
Nord^ouest, où finit la terre d'Endracht et cont-
inence la terre de Witt. Les détails de la nou-
velle campagne que nous fîmes sur ce périlleux;
théâtre feront le sujet du chapitre suivant.
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EN EUROPE. 333
» < cemiM«»»t «*tet» t i»» t» »t MH > CKM i tHM
CHAPITRE XXX \
DEUXIEME CAMPAGNE A LA TERRE DE WITT ; NOUVELLE
REGONNOISSANGE DE l'aRCHIPEL BONAPARTE ; MOUIL-
LAGE AUX ÎLES DE L'iNSTITUT; RENCONTRE DUNE
FLOTTILLE MALAISE; PECHE DES HOLOTHURIES OU
TRIPANS.
Du aj mars au 19 avril i8o3.
Ï)e toutes les parties de la Nouvelle-Iîollande,
il en est peu qui aient été l'objet d'autant de
tentatives de la part des navigateurs européens
que la terre de Witt; et cependant tous les dé-
tails de cette terre immense restoient encore
à peu près inconnus à Pépoquç où nous l'abor-
dâmes nous-mêmes pour la première fois. Alors
une multitude d'îles sauvages et de hauts-fonds
dangereux furent découverts ou fixés par nous
d'une manière exacte ; alors plusieurs points de
* Péron avoit commencé la rédaction de ce chapitre;
à sa mort j'ai refondu ce travail pour le compléter sous
divers rapports. L. F.
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334 DU PORT JACKSON
la terre continentale furent reconnus avec soin;
et en prolongeant l'archipel Bonaparte dans
toute son étendue, nous avions marqué la li-
mite des dernières terres vers le nord-ouest.
Cependant tous ces travaux , quelque inté-
ressans qu'ils fussent, étoient bien loin de pré-
senter l'ensemble de la géographie de ces vastes
régions : il nous restoit à pénétrer au-delà de ces
récifs et de ces archipels nombreux qui nous
avoient arrêtés dans notre première campagne j
il nous restoit à reconnoître les détails de ces
mêmes îles dont nous avions déterminé l'en-
semble ; il nous restoit enfin à aborder sur cette
terre continentale, dont toutes les productions
étoient encore inconnues à l'Europe.
Aguerris par une longue navigation de ce
genre, aidés par le Casuarina, nous espérions,
plus heureux que Guillaume de Witt, que Vianen,
et les autres navigateurs hollandois , triompher
des obstacles qui jadis avoient forcé Dampier à
s'éloigner deux fois de ces parages, et qui depuis
avoient également repoussé Saint -Allouarn
Flatteuses illusions, qui ne tardèrent pas à s'é-
vanouir !
Immédiatement à l'est du cap Nord-ouest est
une espèce de grande baie de 20 milles d'où-
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EN EUROPE. 335
verture environ , vers le fond de laquelle nous
crûmes distinguer quelques coupures; c'est à
ce point de la tetre de Witt qu'appartient le
groupe des îles de Rivoli, dont nous avons déjà
parlé dans le premier volume (chap. vu) ; plus
loin, en remontant vers le nord-est, se trouvent
deux* autres îles, de 3 à 4 milles chacune, dont
la plus septentrionale fut désignée sous le nom
àiile Rosily, en l'honneur du navigateur célèbre
à qui la marine françoise est redevable de tant
de cartes précieuses de la mer Rouge , du golfe
Persique, delà Cochinchine , des Philippines, etc.
La journée du 27 mars fut remarquable par
la rencontre que nous fîmes de plusieurs récifs.
Dès la pointe du jour, la couleur blanchâtre de
la mer parut annoncer des hauts-fonds; nous
continuions cependant notre route, lorsque l'a-
gitation des vagues nous permit de distinguer
un brisant dangereux dont nous n'étions phis
qu'à la distance de moins d'un mille.
Bientôt après, de grands bancs de sable se
firent apercevoir en avant de la terre que nous
cherchions à rallier ; nous les prolongeâmes à
à la distance d'une lieue ; enfin nous atteignîmes
le continent : il étoit sur ce point extrêmement
bas, sablonneux et stérile; une ligne légère-
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336 DU PORT JACKSON
ment onduleuse en dessinoit le profil ; nous y
reconnûmes successivement le cap Poivre , le
cap Malouet et le cap Dupuy.
Déjà nous nous félicitions de ces découvertes,
lorsqu'un nouveau banc de sable , environné dé
brisans , se montra à nos regards ; en vain , pour
l'éviter, nous nous pressâmes de virer de bord;
le sable, qui parut se mêler avec l'eau de mer
dans la ligne de notre sillage , fit assez connoître
que nous avions effleuré la surface du banc : dans
ce moment critique, le commandant ordonna
de suspendre les sondes, qui, devenues inutiles,
ne pouvoient plus qu'alarmer l'équipage. Notre
latitude à midi se trouvoit de 20 3i f 5 a' r sud,
et notre longitude de 1 12 59' 42" à l'est de Paris.
A peine échappés à ce dernier péril, nous vou-
lûmes revenir sur la terre; une nouvelle chaîne,
très-étendue, de hauts-fonds et de récifs, nous
obligea de renoncer à cette entreprise. Tout le
reste du jour fut employé à tourner ces brisans
par le nord. Plusieurs d'entre eux nous parurent de-
voir rester en partie découverts à marée basse.
C'est à cette dernière circonstance qu'il faut
attribuer sans doute la multiplicité extraordi-
naire des animaux marins sur cette partie des
côtes de la Nouvelle - Hollande : d'innombrables
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EN EUROPE. 337
légions de pétrels , de mauves , de goélands , de
sternes, de fous, de cormorans, etc., planoient
dans les airs; des milliers de poissons de diverses
sortes se pressoient autour de nos navires, et de
longs reptiles marins sillonnoient rapidement la
surface des flots.
Le 28 mars fut plus particulièrement consacré
à connoître les îles Montebello : elles sont au
nombre de trois , et chacune d'elles n'a pas moins
de 10 à 12 milles de circonférence; stériles d'ail-
leurs , comme toutes celles de ces parages , elles
paroissoient être inabordables du côté de l'ouest,
à cause des redoutables récifs dont je viens de
parler»
De ces trois îles, celle du nord-ouest seule-
ment avoit été aperçue lors de notre première
campagne à la terre de Witt, et désignée par
nous sous le nom dVfe VHermite; les deux autres
furent appelées île Locvendal et ile la Trimouille*
Cette dernière est la plus orientale , et paroît de
loin comme formée de deux îles distinctes*
Pendant toute la journée du 29, nous navi-
guâmes à vue d'un nombre prodigieux d'îles et
d'îlots, que nous jugeâmes devoir ^tre l'archipel
où aborda Dampier en 1699. « Du haut de notre
» grand mât, dit ce navigateur célèbre, nous dé-
lit. 22
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338 DU PORT JACKSON
» couvrîmes une infinité d'îles à l'est et à l'ouest,
» aussi loin que notre vue pouvoit s'étendre. De
» même vers le sud on ne voyojit que des îles
» Les grandes étoient assez hautes, mais elles pa-
» roissoient arides et jaunâtres. » (Dampier, Voy.
aux Terres australes, tom. IV, pages 109 et
11a.) Ces îles nombreuses sembloient former
une triple chaîne en avant de la terre continen-
tale, que nous crûmes distinguer sur quelques
points, à une grande distance vers le sud. Les
plus considérables d'entre elles ne nous parurent
pas avoir au-delà de 4 à 5 milles d'étendue; plu-
sieurs sont défendues par des bancs de sable et de
corail, que le Casuarina reconnut de très-près, en
rangeant à moins de 5o toises Tune des princi-
pales, probablement celle où débarqua Dampier,
et qu'il désigna sous le nom d'ile du Romarin.
Le triste tableau qu'il fait de cette île et de celles
qui l'avoisinent , les précautions excessives qu'il
lui fallut prendre pour en approcher, les dan-
gers qu'il y courut durant un mouillage de vingt-
quatre heures, l'empressement de tous ses offi-
ciers à s'éloigner de ces parages, la crainte qu'il
eut lui-même de s'engager parmi ces îles, mal-
gré l'espoir qu'il avoit d'y trouver quelque sorte
de bon minéral ou de F ambre gris (Op. cit.
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EN EUROPE. 33 g
pag. na); toutes ces circonstances parurent
à notre commandant autant de motifs pour
ne pas s'y arrêter : en conséquence, il con-
tinua sa route vers l'est. A sept heures du soir
nous avions dépassé les dernières îles de ce
groupe i nous le nommâmes archipel Dam-
pier, en l'honneur du fameux navigateur à qui
l'on devoit les seules notions exactes que nous
eussions encore sur les îles qui le composent.
Le 3o, pendant toute la matinée, nous navi-
guâmés par un fond assez égal de 7 à 1 1 brasses ,
dépassant successivement plusieurs îles sauvages,
que nous désignâmes sous différens noms, et
derrière lesquelles nous crûmes , à diverses repri-
ses , apercevoir le continent : une espèce de cou-
pure que nous y découvrîmes, nous parut indi-
quer l'ouvei*ture d'un port; nous l'avons désignée
sur nos cartes sous le nom Centrée Bouguer. A
midi , nous nous estimions par la latitude de 20
28' 4°" sud , et par 11 4° 5c) 1 22" de longitude
à l'est de Paris: à trois heures, nous avions atteint
la hauteur des îles Forestier (tom> I, chap. vu).
Cette partie de la Nouvelle -Hollande présente
un caractère de désordre et de déchiremens qui
semblerait attester de grandes catastrophes phy-
siques; la présence d'une île volcanique sur ce
22.
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34o DU PORT JACKSON
point paroît en être à la fois la preuve et l'effet.
Bientôt nous nous trouvâmes aux écores des
basses du, Géographe; pendant tout le reste du
jour, nous prolongeâmes cette barrière dange-
reuse sans pouvoir en atteindre l'extrémité qu'à
la nuit. Alors l'obscurité nous contraignit à jeter
l'ancre dans un chenal que forment entre eux ,
d'une part les récifs dont je viens de parler, de
l'autre une batture que nous avions découverte
lors de notre première campagne , et qui res-
toit à moins de deux lieues de nous, vers le nord-
ouest ; position difficile , et qui auroit pu nous
être funeste, si nous y eussions éprouvé quel-
ques-unes de ces brises nocturnes carabinées
dont parle Dampier ( foc. cit.pag. 1 14), et dont
nous avions eu nous-mêmes à nous plaindre
( tom. I, pag. 280 ). Heureusement la nuit fut
très-belle ; plusieurs de nos matelots l'employè-
rent à pêcher à la ligne, ce qui nous procura
une magnifique espèce d'amphinone. Ce beau ver
marin , qui brille des plus riches reflets de l'or,
de la pourpre et de la rose, n'a quelquefois pas
moins de 7 pouces de long : avalant à chaque
instant les hameçons de nos pêcheurs, il les dé-
soloit en quelque sorte par sa voracité.
Du 3o mars au 2 avril, nous ne pûmes point
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EN EUROPE. 34i
voir la terre d'assez près pour en faire la géogra-
phie ; on aperçut cependant une fumée dans le
lointain , preuve évidente que ces contrées sau-
vages recèlent aussi quelque horde misérable de
l'espèce humaine.
Le a avril , à neuf heures du matin , nous dé-
couvrîmes desbrisans qui se projetoient en avant
d'une terre voisine. Le Casuarina reçut ordre
d'aller les reconnoître de plus près, et de s'as-
surer s'il y avoit un passage entre ce point et le
continent.
La terre dont il s'agissoit est un îlot bas et sa-
blonneux, entouré d'un banc de récifs à fleur
d'eau, qui a paru composé de corail et dç roches.
En prolongeant ces récifs à moins d'une enca-
blure , on s'aperçut que le mirage les faisoit pa-
raître beaucoup plus étendus qu'ils ne le sont
réellement ; leur longueur totale , du nord-est au
au sud-ouest, n'excède pas 3 milles. L'effet de ce
mirage étoit d'ailleurs tel, que le Géographe ,
qui naviguoit à plus d'une lieue des brisans, pa-
roissoit en être environné de toutes parts, et qu'il
n'étoit personne à bord du Casuarina qui rie le
crut dans un péril imminent. La magie de l'illu-
sion ne fut détruite que par son excès même : en
voyant ce navire affecter successivement mille po-
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342 DU PORT JACKSON
skions diverses, et paroître tantôt au-dessus, tan-
tôt au-dessous des flots, nous reconnûmes bientôt
le même phénomène qui nous avoit déjà causé
des craintes et des surprises semblables (tom. I,
pag. 1 74, et tom. lll,pag. 1 58 et 1 59). Dans le sud-
ouest de ce premier îlot, on en découvrit un autre
également environné de brisans : nous les dési-
gnâmes tous les deux sous le nom d'îlots des Tor-
tues, à cause du grand nombre d'animaux de ce
genre que nous aperçûmes dans ces parages. Au-
delà, vers le sud, on distinguoit très -bien, du
haut des mats, une longue bande de terres basses
et rougeâtres qui fa i soient évidemment partie du
continent. Notre latitude, à midi, fut observée
de 19° 5o' i3 M sud, et la longitude de n6 p a3'
48" à l'est de Paris.
Cependant nous continuions à courir vers l'est,
naviguant par un fond assez égal de 10 à 12 bras-
ses, lorsque, sur les six heures du soir, la sonde
tomba tout-à-coup de 10 à 8, puis à 7, 6 et 5
brasses. Vainement nous cherchons , par les ma-
nœuvres les plus rapides, à nous tirer du péril
qui nous menaçoit; les sondes diminuent encore;
déjà nous n'avons plus que i5 pieds d'eau, et
notre navire en tire près de 14. Pour comble
d'alarme , le plomb indique partout fond de ro-
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EN EUROPE. 343
che. Ce fut un moment bien intéressant que
celui-là : familiarisé depuis long* temps avec
tous les dangers de la navigation , l'équipage fit
preuve alors du plus honorable courage; un si*
lence profond régnoit à bord ; on eût dit que
chacun cherchoit à saisir le premier bruit du
brisement du navire. Dans cette position la nuit
vint nous surprendre, et rendit nos manœuvres
plus incertaines; en vain nous retrouvâmes du*
rant quelques instans un fond de 8 brasses , il
étoit impossible de jeter l'ancre parmi les roches
qui le tapissoient. Nous ne tardâmes pas à re-
tomber par 3 brasses ; et pendant plus de deux
heures il fallut suivre dans l'obscurité cette pé-
rilleuse navigation : heureusement le temps étoit
beau, la mer calme, et les vents foibles; sans
cette réunion de circonstances favorables, c'en
étoit fait du Géographe , dont le grand tirant*
d'eau rendoit la navigation plus embarrassante.
Enfin nous parvînmes à découvrir, par 6 brasses,
un petit espace sablonneux; nous y laissâmes
tomber l'ancre, au risque d'y rester échoués dans
le cas où la mer seroit haute alors. Malgré cette
appréhension, que la force des marées en ces
parages * rendoit assez probable , tout le monde
1 Les marées sont quelquefois de a5 pieds sur les côtes
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344 DU PORT JACKSON
se trouvoit tellement fatigué des manœuvres du
soir, que la nuit se passa dans la sécurité la plus
parfaite : tant l'habitude du péril rend l'homme
supérieur à la crainte qu'il peut inspirer !
Le jour si désiré parut enfin, et nous sentîmes
mieux alors tout le bonheur que nous avions eu
de trouver un point si favorable à notre mouil-
lage; une grande partie des hauts-fonds que nous
avions en vue étoient à sec, et paroissoient se
prolonger dans le sud jusqu'aux terres conti-
nentales. Le Casuarina mit sous voile le pre-
mier pour s'assurer du passage; le Géographe le
suivit bientôt, et nous parvînmes ainsi à dé-
border cette vaste batture, à laquelle nous avons
donné le nom de banc des Amphinomes. Notre
latitude, le 3 avril à midi, étoit de 19 4* f 3i fr
sud, et notre longitude de 117 3' 24" à l'est
de Paris. De midi à trois heures, nous eûmes un
calme plat ; mais à cette dernière heure une
petite brise s'étant élevée , nous en profitâmes
de la terre de Witt. Voyez tom. I, pag. 274; et Dam-
pier, Voyage autour du monde, tom. III, pag. 146; idem,
Voyage aux Terres australes, tom. IV, pag. lai. Nous ne
les avons jamais observées directememt nous-mêmes de plus
de i5 pieds; Foy. le texte de la partie Géographique de
notre Voyage; liv. II, chap. vm.
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EN EUROPE. 345
pour porter à l'est. Bientôt le fond diminua de
12 à 10, puis à 4 5 P u * s à 3 brasses; enfin la
sonde n'indiqua plus que 14 pieds; c'étoit, à
quelques pouces près, le tirant-d'eau du Géo-
graphe. On ne doutoit plus qu'il ne fut près
d'échouer; mais la nature du fond diminua cette
fois la terreur qu'une telle perspective devoit
inspirer; il étoit en effet d'un beau sable blanc
très-pur. La mer , autour de nous , paroissoit
tellement blanchâtre, qu'il étoit hors de doute
que nous fussions environnés de bancs de sa-
ble : nous parvînmes toutefois à nous retirer
d'une position aussi dangereuse ; et sur les huit
heures du soir, nous laissâmes tomber l'ancre
par un fond de 2 5 brasses. La terre, durant
presque tout le jour, et lors même que nous
étions engagés sur les hauts-fonds , avoit à peine
été aperçue.
Tous ces bancs, tous ces récifs qui nous dés-
espéroient en nous empêchant de nous occuper
de la géographie des côtes , étoient au contraire
bien favorables à nos recherches d'histoire na-
turelle ; et pendant ces jours d'alarmes, nous
nous enrichîmes d'une foule d'espèces d'animaux
marins qui nous étoient encore inconnues. Les
serpens de mer nous étonnèrent surtout par leur
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346 DU PORT JACKSON
nombre prodigieux i on en distinguoit de toutes
couleurs et de diverses proportions ; quelques-
uns étoient de la grosseur du bras , et n'avoient
pas moins de 5 à 6 pieds de lotig. Mais ce qui
fixa plus particulièrement nos regards /ce fut
une espèce de poussière grisâtre qui couvroit la
mer sur un espace de plus de 20 lieues de l'est
à l'ouest. Déjà oe phénomène extraordinaire
avoit été observé par Banks et Solander dans
les parages de la Nouvelle-Guinée « ; ces deux
illustres voyageurs rapportent que les matelots
anglois , comparant cette poussière à de la sciure
de bois 9 l'avoient désignée sous ce dernier nom ,
sea saw-dust. Il y a, en effet, une sorte de res-
semblance grossière entre les deux objets dont
il s'agit; mais en soumettant cette prétendue
sciure de bois au foyer d'un microscope , on re-
connoît dans chacun des atomes qui la com-
posent une conformation si régulière et si con-
stante, qu'on ne doit pas hésiter à les regarder
comme autant de petits corps organiques. Du
reste, ils étoient assez semblables à des glumes
ou balles d'avoine ; leur excessive petitesse ,
jointe à l'absence de toute espèce de mouve-
1 Collect. cTHawkesworth, tom. IV, pag, 146-149.
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EN EUROPE. 347
ment sensible, doit les faire considérer comme
de véritables œufe de quelque espèce d'animal
marin.
La multiplication prodigieuse que suppose
une telle quantité d'œufs n'est pas sans exem-
ple dans la nature ; il suffira de rappeler à cet
égard ces mers de sang dont parlent plusieurs
navigateurs célèbres, et qui doivent leur cou-
leur à une seule espèce de crustacés microsco-
piques 1.
1 Voyez, pour les différentes couleurs que la mer est sus-
ceptible d'affecter dans certains cas, et qui, pour là plupart,
doivent être attribuées à des animaux microscopiques :
Ànson, Voyage autour du monde, pag. i45.
Bougainville , Voyage autour du monde, tom. î 9 pag. i5.
Byron, Voyage autour du monde , tom. I , pag. 14.
Cook, 3 e Voyage, tom. I , pag. 66.
De Gennes , Voyage au détroit de Magellan^; pag. 88.
De Brosses, Navig. aux Terres australes, tom. î 9 pag. 35a.
Hatch ( John ) , Journ. in Purchas, tom. I , pag. 6 1 8
Kircher, Mund. subter., tom. I, pag. 295.
Le Maire, Voyage autour du monde , in Purchas, tom I,
pag. 90.
Olafsen et Polvesen , Voyage d'Islande, tom. IV, pag. 218
et 439.
Pring, 2 e Voyage, in Purchas, tom. I, pag. 63a.
Schouten ( Guill. ), Voyage autour du monde, pag. 3i.
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348 DU PORT JACKSON
Du 4 au 7 avril, nous nous trouvâmes telle-
ment contrariés par les calmes, les courans et
les hauts-fonds, qu'à peine pûmes nous, à de
rares intervalles, reconnoître quelques points
des terres. Ce dernier jour, à midi, nous étions
par i8° 5i r 3i" de latitude sud, et par 119
4' 36 ,f de longitude. De cette heure jusqu'à
quatre, nous prolongeâmes d'assez près une
partie du continent; le cap Jaubert, le cap Fré-
Sebald de Wert, Voy. in Purchas, tom. I, pag, 79.
Van-Neck, Rec. des Voy. de la Comp. , tom, \ y pag. 6$.
M. Du Tilleul, ex-commissaire de marine, a fait, durant
un voyage de France à la côte de Coromandel , des observa-
tions analogues le long des côtes de Guinée. La mer , pendant
plusieurs jours , parut comme couverte de sang , tout aussi
loin que la vue pouvoit s'étendre ; ce phénomène, qui d'abord
effraya beaucoup les matelots , paroissoit dû à une couche
assez épaisse d'animaux microscopiques.
N. B. M. Péron se proposoit de revenir un jour, dans un ou-
vrage particulier, sur ce phénomène remarquable de l'histoire de
l'océan; il espéroit prouver alors que tous ces prodiges de mer
jaune , de mer de lait, et surtout de mer de sang, dont parlent
tant d'auteurs célèbres de l'antiquité, ne sont pas aussi absurdes
qu'on s'est plu de nos jours à le répéter, et qu'ils doivent rentrer
dans la classe des faits physiques, tout aussi bien que les pluies de
pierres , etc. : je n'ai trouvé aucune trace de ce travail dans ses ma-
uuscrits. L. F.
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EN EUROPE. 34 9
zier, le cap Duhamel et le cap Bossut en étoient
les points les plus remarquables. De nouveaux
récifs, que le Casuarina reçut ordre d'aller re-
connoître, obligèrent le Géographe à teny le
large , et à manœuvrer tout le reste du jour pour
les doubler au nord. A sept heures du soir, le
commandant laissa tomber l'ancre par i5 bras-
ses d'eau , fond de sable.
Tandis que le Géographe arrivoit ainsi au
mouillage, le Casuarina continuoit, au milieu
des périls, la reconnoissance dont il avoit été
chargé. Naviguant à une très-petite distance de
terre, par une profondeur de 4 à 5 brasses, il
aperçut une traînée de récifs , qui du cap Bossut
se projetoit à plus d'une lieue au large; dans
ce moment les sondes tombèrent à 3 brasses,
fond de roches. Le Casuarina revira de bord ; %
mais les vents étoient contraires à sa route, et
les courans le drossoient avec une telle force ,
qu'il sentit bientôt l'impossibilité de s'éloigner
des brisans dont il étoit entouré. Dans une po-
sition aussi critique, l'incertitude de ses manœu-
vres pouvoit lui devenir plus funeste qu'une
décision franche et hardie. Il se détermina
en conséquence à chercher un passage entre
les récifs, et il choisit le point où le courant
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35o DU PORT JACKSON
étoit le plus violent, persuadé que la profon-
deur de l'eau devoit aussi y être plus considé-
rable qu'ailleurs; le bâtiment fut mis sous petite
voile, et, la sonde à la main, on l'abandonna à
sa bonne fortune. Il franchit de la sorte, avec ra-
pidité, un espace de plusieurs milles au milieu
d'une mer remplie d'écumes blanchâtres, et de
récifs qui faisoient un bruit horrible à entendre.
Les sondes suivirent une progression régu-
lière i et passèrent successivement de 4 à 3 et 2
brasses; ensuite de 2 à 4 et 6 brasses, tantôt
fond de sable pur , et tantôt fond de roche.
Les 8, 9 et 10 avril, nous fumes assez heu-
reux pour pouvoir prolonger d'assez près une
partie de terres médiocrement élevées et d'un
aspect moins triste que celles que nous avions
vues jusqu'alors. En quelques endroits , la ver-
dure étoit d'une douce fraîcheur; circonstance
d'autant plus agréable pour nous, que cette vé-
gétation contrastait plus fortement avec la stéri-
lité générale de cette partie des côtes de la Nou-
velle-Hollande : nous en dési gnâmes les points prin-
cipaux sous les noms de cap Latouche-Tréville,
ftileGantheaume, de cap Boileau, de cap Ber-
tholet, d'île Carnot. etc.
De petits orages que, depuis quelques temps,
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EN EUROPE. 35 1
nous éprouvions chaque soir, et qui , partis des
régions de Test, prolongeoient d'abord la terre
pour se répandre ensuite sur ces rivages en une
pluie abondante, paroissoient être le principe
de ce caractère de fertilité particulier à la por-
tion de côte qui étoit en face de nous. Ces orages,
accompagnés de beaucoup d'éclairs et de forts
coups de tonnerre, neduroient pas plus d'une
heure et demie ou deux heures.
Nous aperçûmes, par 17 26' de latitude,
deux naturels qui se promenoient sur la plage :
ils étoient noirs , et avoient les cheveux courts ;
la vue de nos vaisseaux ne parut pas faire sur
eux la, moindre impression.
Le soir du 10 avril, le Casuarina, poussé par
les courans , fut porté dans un ras de marée , et
successivement près des récifs qui sont au nord
de la plus septentrionale des îles Lacépède. Dans
cette position dangereuse, il laissa tomber l'ancre
pour attendre le jour. La vitesse du courant me-
surée à son maximum , pendant la nuit alloit à
près de a milles par heure.
Le 1 1 avril , nous traversâmes de nouveau ce
groupe de bancs et de récifs qui, lors de notre
première campagne, avoit été nommé par nous
bancs des Baleines.
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352 DU PORT JACKSON
D'innombrables légions d'oiseaux que nous
vîmes s'élancer, dès le matin , du continent vers
la pleine mer, et revenir à la nuit sur la grande
terre, nous firent soupçonner qu'indépendant
ment des hauts -fonds littoraux parmi lesquels
nous nous trouvions, il en existait encore de plus
au large, susceptibles d'assécher, et sur lesquels
ces animaux alloient, durant le jour, chercher une
nourriture plus abondante et plus facile.
Le 12 avril, nous reçûmes un orage violent de
la partie du sud qui nous fit chasser sur nos an-
cres durant la nuit.
Le i3, à la pointe du jour, nous eûmes con-
noissance de plusieurs petites îles auxquelles
nous donnâmes le nom d'iles Emèriau. Nous dis-
tinguâmes aussi, à diverses reprises, quelques
parties d'une terre que nous présumions appar-
tenir au continent. Ce fut dans ces parages que
vint aborder, en 1688, le célèbre Dampier : il ne
mit cependant pas à terre sur ce point ; mais il
alla jeter l'ancre dans une baie que nous n'avons
pas visitée, et qui gît à peu de distance dans Test
du cap VEvêque.
Pendant la nuit, nous eûmes beaucoup d'é-
clairs très -vifs, et une atmosphère extrêmement
humide et nébuleuse; circonstance fort rare dans
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Google"
EN EUROPE. 353
<*es parages , ainsi que nous avons eu déjà l'occa-
sion de le faire observer lors de notre première
exploration de cette côte.
Le i4 avril, dans la matinée, nous eû-
mes encore la terre en vue, mail
grande distance pour pouvoir d
détails de la côte* Nous passâmes
mouillage. Un orage violent fit ch
graphe, ce qui fatigua tellement
que le lendemain il rompit à l'appai
cre fut perdue^
Le i5, peu de temps après que nous fûmes
sous voiles, on aperçut la terre; nous la recon-
nûmes pour une île de deux lieues de longueur :
elle fut nommée île CaffareUL À neuf heures du
matin , nous nous rapprochâmes d'un banc assez
étendu, dont la partie septentrionale, qui est
rocailleuse et à fleur d'eau -, étoit alors entière-
ment à sec; la sonde, jetée à petite distance,
ne trouva point de fond à 25 brasses. Un banc
de sable sous l'eau tient à ce récif, et se pro-
longe à grande distance; nous ne croyons pas
cependant qu'il aille se joindre à l'île Caffarelli ,
vers laquelle toutefois il se dirige. Nous avons
désigné ce danger sous le nom de récif Brué,
du chef de timonnerie du Casuarina, jeune
III. 23
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354 DU PORT JACKSON
homme rempli de dispositions et de zèle pour
la géographie.
Sur les trois heures , la terre fut de nouveau
découverte de l'avant à nous, et bientôt nous
la reconnûmes pour un groupe d'îles, dont l'une,
Vile Adèle, lors de notre campagne précédente,
nous avoit paru tenir au continent. Une brume
épaisse qui régnoit à l'horizon, à cette époque,
fut cause de cette erreur singulière, qui n'a
pu être réellement démontrée pour nous qu'a-
près la discussion de nos relèvemens et la cons-
truction de nos cartes.
Après nous être éloignés de la côte pendant
deux jours, nous nous en rapprochâmes le soir du
18 avril, à la hauteur des îles Çhampagny. Nous
relevâmes de nouveau ce groupe d'îles et la partie
du continent qui en est voisine; nous reprîmes
ensuite la bordée du large. Durant la nuit, nous
eûmes un violent orage, accompagné de fortes
rafales, qui soufflèrent successivement de tous
les points de l'horizon, et nous obligèrent de
mettre à la cape.
Le 20 avril, de grand matin, nous aperçûmes
la terre, que Ton reconnut pour appartenir à ces
groupes d'îles et d'îlots que nous avions désignés,
en août 1801, sous les noms d'îles d'Àrcole et
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EN EUROPE. 355
d'îles Maret; nous découvrîmes encore plusieurs
autres îles qui n'avoient point été aperçues : elles
furent nommées île Fontanes, île Tournefort,
île Augereau, île Championnet, etc. Le com-
mandant ne voulant pas s'engager au milieu de
cet archipel, et ne jugeant pas à propos d'y
envoyer le Casuarina, se contenta d'en pro-^
longer une seconde fois extérieurement le con-
tour. Nous retrouvâmes ici ces formes bizarres
de tombeaux antiques, de plateaux uniformes ,
de pyramides régulières, de cônes élevés, qui
dans notre première exploration avoient si par-
ticulièr-ement fixé tous les regards.
Dans la soirée, nous doublâmes, à petite dis-
tance, un grand récif hérissé de roches à fleur
d'eau , qui gît au nord-ouest des îles Maret. La
sonde, à un mille de ce banc, ne trouva pas le
fond à 3o brasses. Nous mouillâmes la nuit au
nord de cette batture par les 3o et [\o brasses
d'eau, fond de marne.
Le 21 avril fut employé à continuer la recon-
noissance de l'archipel que nous avions en vue.
Quelques points d'une terre éloignée, dont le
plus saillant fut désigné sous le nom de cap
Château Rendult, nous parurent appartenir au
continent ; plusieurs fumées que l'on distinguo! t
23.
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356 DU PORT JACKSON
ça et là étoient une induction favorable à cette
opinion. Nous passâmes la nuit à l'ancre dans
le nord -ouest et fort au large des îles Mon*
talivet.
Les 22 et 23 avril nous fumes tellement con-
trariés par les calmes et les courans, que nos
opérations géographiques furent presque entiè-
rement nulles. Ce dernier jour, dans la matinée,
nous doublâmes un banc à fleur d'eau, qui fut
contourné dans Test par le Casuarina. À midi ,
nous étions par i3° 59' 2" de latitude sud , ia3°
8' o rf de longitude orientale, et en vue des îles
de l'Institut {pi. i3).
Le it\ au matin, le calme continuant tou-
jours, notre commandant se décida à* mettre un
canot à la mer, pour envoyer reconnoître l'île
Cassini , qui étoit alors par notre travers. Il eût
été à désirer que cette portion intéressante de la
côte , qui jusqu'à ce jour n'avoit été examinée
par aucun Européen, pût être explorée sous les
rapports de la géographie et de l'histoire natu-
relle; on doit donc regretter que le comman-
dement de cette embarcation ait été confié à un
simple matelot. Le soir, étant sur un fond propre
au mouillage, nous laissâmes tomber l'ancre dans
le nord- ouest de Pile Cassini, pour attendre
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EN EUROPE. 35 7
notre embarcation , dont le retour avoit été fixé
pour Je lendemain matin.
Le 2 5 avril, au lever du soleil, nous décou-
vrîmes notre bateau qui manœuvrait pour re-
joindre le bâtiment; à sept heures, nous Te vîmes
changer de route tout-à-coup, s'enfoncer dans
une grande ouverture comprise entre deux îles
voisines , et bientôt on le perdit de vue. Cette
conduite étonna d'autant plus tout le monde à
bord, que cette embarcation s'éloignoit ainsi
beaucoup de nous , et agissoit en opposition aux
ordres directs qui lui avoient été donnés.
A midi , nous la vîmes reparoître et sortir de
l'enfoncement dans lequel elle étoit entrée le
matin; à deux heures elle fut de retour à bord.
Nous apprîmes alors que les manœuvres dont
nous n'avions pu deviner la cause avoient eu
pour but de se rapprocher d'une flottille àepros
malais, aperçue par nos gens derrière ces îles.
Sur cette même île Cassini, où notre canot
avoit abordé, et dans une anse de sable voisine
de celle où il avoit passé la nuit, se trouvoient
au mouillage deux grands pros malais qui n'a-
voient pas été vus dans la soirée; mais à la
pointe du jour, ces bâtimens ayant mis sous
vçiles pour se rapprocher de Vile Condillac , nptrç
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358 DU PORT JACKSON
canot se mit à leur poursuite. A peine a voit-il
doublé la pointe derrière laquelle s'étoient tenus
les deux pros, qu'pn en aperçut deux autres qui
mettaient sous voiles avec précipitation. Notre
embarcation ne put joindre que l'un de ces der-
niers , les autres s'étant enfuis à force de rames.
Quelle fut la surprise de nos gens de voir que
l'équipage de ce navire étoit entièrement com-
posé de Malais! malheureusement il n'y avoit
personne à bord du canot qui fut par son ins-
truction en état de profiter d'une rencontre
si singulière; aussi nos matelots, après avoir
échangé quelques œufs de tortue pour du bis-
cuit, se hâtèrent de revenir à bord pour apporter
la nouvelle de ce qui venoit de leur arriver.
Il étoit important d'acquérir des renseigne-
mens exacts sur l'objet de la présence des Malais
sur cette côte ; il fut en conséquence décidé que
notre canot seroit réexpédié dès le même jour
pour aller faire les recherches nécessaires. Cette
embarcation fut mise sous le commandement
du chef de timonnerie du Géographe, et le Ca-
suarina ne reçut ordre de la suivre que pour la
protéger en cas d'attaque. Le calme le plus ab-
solu régnoit alors à la surface des flots, et ne
j^ermettoit pas au Casuarina de faire usage de
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EN EUROPE, ' 35 9
ses voiles : obligé de s'avancer à l'aviron, le canot
eut sur lui les plus grands avantages; aussi, ce
dernier parvint-il seul à établir quelques rap-
ports avec les Malais. A l'égard du Casuarina,
la rigueur de ses ordres l'obligea de revenir au
mouillage où étoit le Géographe, avant même 4
d'avoir pu atteindre la flottille indienne.
Quelque peu favorisée qu'ait été la navigation
du Casuarina derrière les îles auprès desquelles
nous étions mouillés, elle a cependant enrichi
la géographie de cette partie des côtes de la
Nouvelle-Hollande de la connoissance de vingt
îles nouvelles. Ces îles composent la plus grande
partie du groupe que nous avons désigné sous
le nom d'îles de l'Institut, en l'honneur de cette
société célèbre dont s'enorgueillit notre patrie.
Les principales furent nommées lie Bougairu>ille 9
île Borda 9 île Corneille % ile Laplace , lie Lavoi-
sier, etc. ( Voyez le plan particulier de ces îles,
pi i3.)
A la faveur de ses avirons, notre canot, ainsi
que je viens de le dire , avoit pu joindre les
navires malais, et voici ce que nous recueillîmes , .
tant des matelots , que de la personne chargée
de diriger cette mission importante.
\A flottille que l'on étoit allé reconnoître,
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36o DU PORT JACKSON
beaucoup plus considérable que nous ne l'avions
cru d'abord, consistoit en vingt-quatre ou vingt-
six grands pros, expédiés de Macassar pour faire
sur cette côte la pêche des holothuries, espèce
de zoophyte connu des Malais sous le nom de
tripan. Chaque année, plusieurs flottilles de ce
genre viennent sur ces rivages à la faveur de la
mousson du nord-ouest, et s'en retournent, au
commencement de celle du sud-est, chargées du
produit de leur pêche. Le commandant de ces
pros étoit un vieux raja malais, et le seul de sa
flotte qui eût une boussole; cet instrument, de
deux pouces de diamètre seulement, et d'une
construction fort imparfaite , lui suffisoit cepen-
dant pour diriger, la route commune de tous
les navires sous ses ordres.
Nos gens apprirent que toute cette côté étoit
garnie de grands bancs de sable qui asséchoient
en partie de basse mer; qu'ils étoient alors cou-
verts d'une énorme quantité d'animaux divers ,
particulièrement de ces holothuries dont les car-
gaisons des Malais se composoient ; que les tor-
tues franches, et même le caret, se trouvoient
en nombre très-considérable sur l'accore de ces
bancs , et fournissoient aux pêcheurs une nour-
riture abondante et salubre; que tous ces ri-
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EN EUROPE. 36i
vàges étaient excessivement poissonneux; que
le continent était à peu de distance, et qu'il se
trouvoit de l'eau douce dans une petite rivière
qui venoit se jeter à la mer; que les habitans
de cette partie étaient extrêmement farouches,
et que chaque fois qu'on vouloit faire de l'eau
sur le continent, on était obligé d'y descendre
en grand nombre et armé ; qu'il était rare que
ces expéditions se terminassent sans effusion de
sang de part ou d'autre; que tout récemment
un Malais avoit été tué à la suite d'une attaque
de ce genre, et que plusieurs d'entre eux y
avoient été blessés.
Tels furent les renseignemens que nous pro-
cura la rencontre la plus inattendue et la plus
intéressante qu'il fut possible de faire sur ces
bords.
Ainsi que nous l'avons fait observer dans
le vm e chapitre de cette relation (tom. I), les
Malais paroissent avoir connu le commerce et la
navigation à une époque don t les fastes de l'histoire
ne sauroient assigner la date précise , ou même
vraisemblable ; on peut donc présumer qu'ils
découvrirent la Nouvelle-Hollande bien des siè-
cles peut-être avant que les Européens connussent
eux-mêmes l'existence du grand archipel d'Asie.
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36i DU PORT JACKSON
Cette connoissance des rivages de la Nouvelle-
Hollande ne dut pas être pour les Malais un
motif de s'y fixer. En effet, ces plages arides et
sablonneuses, ces rivages noyés , privés presque
partout d'eau douce, étoient peu susceptibles de
séduire des peuples établis au milieu des régions
les plus fécondes et les plus riches par leur sol.
On peut donc croire que les Malais, après avoir
examiné les côtes de la Nouvelle-Hollande , s'abs^
tinrent long- temps de les fréquenter. A une
époque plus moderne, leurs rapports multipliés
avec les Européens et les Chinois ayant étendu
leur commerce, les peuples malais ont dû natu-
rellement tacher de se procurer plus abondam-
ment ceux des objets que les Chinois recher-
chent avec tant d'empressement et d'ardeur.
Parmi ces objets ,* la classe des aphrodisiaques
mérite une attention particulière de la part de
l'observateur.
Quelques éloges que l'enthousiasme ou l'esprit
de parti se plaise à donner à la nation chinoise
et à son gouvernement, toujours est-il vrai que
nul peuple au monde ne porte plus loin le raffi-
nement de la corruption et de la débauche.
Il n'est aucun voyageur qui n'ait pu juger, par
ses rapports avec les Chinois, combien à cet
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EN EUROPE. 363
égard leur imagination est fertile et féconde ,
dans les simulacre*«de quelques-uns de leurs
dieux , dans la forme de leurs vases , dans leurs
statues mécaniques , dans leurs peintures , et
jusque dans leurs feux d'artifice , il n'est sorte
de combinaisons dégoûtantes, d'attitudes ob-
scènes qu'ils n'aient su reproduire.
Mais à la Chine, comme en Europe, cet excès
de libertinage ne demeure pas impuni ; l'épuise-
ment le suit de près. Il a donc fallu chercher, dans
la nature et dans l'art, les moyens d'exciter des
forces affoiblies ou même presque entièrement
éteintes. De là l'usage immodéré de tant de sub-
stances excitantes, et cette foule de pratiques
infâmes qu'il seroit indiscret de développer ici ;
de là encore ces philtres des courtisanes chinoi-
ses dont les Chinois que nous avons pu voir à
Timor ne parloient qu'avec une sorte d'ivresse :
secours perfides, qui ne rendent aux organes une
vigueur momentanée que pour précipiter leur
ruine , et amener bientôt tous les maux qu'elle
traîne après elle !
Il y a d'autres aphrodisiaques, beaucoup
moins déraisonnables sans doute, mais qui me
paroissent cependant emprunter des préjugés
une grande partie de leur célébrité : ce sont
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364 DU PORT JACKSON
ces nids d'hirondelles gélatineux, si renommés
dans tout l'Orient, et qyijprment une branche
de commerce importante ; ce sont aussi les pieds
de cerfs, les ailerons de requins ou de squales;
certaines espèces de coquillages qu'on sale légè-
rement et qu'on mange à moitié corrompus; ce
sont enfin ces tripans ou ces holothuries dont
la pêche occupe annuellement un si grand nom-
bre de navires dans les mers équatoriales de
l'Asie.
Plusieurs espèces d'holothuries existent dans
nos mers d'Europe ; mais c'est entre les tropiques
surtout qu'elles se montrent plus variées et plus
nombreuses. Ces animaux, que les naturalistes
rangent dans la classe des zoophytes mous> sont
d'une forme cylindroïde ; leurs proportions va-
rient suivant les espèces : il en est qui n'ont pas
moins de a 5 à 3o pouces de longueur; l'Ile-de-
France en nourrit sur ses rivages qui quelque-
fois ne sont guère au-dessous de ces dimensions.
Dans la plupart des contrées du monde on fait
rarement usage de ces holothuries; mais les Chi-
nois s'en servent comme d'un puissant aphrodi-
siaque, et répandues dans tout l'empire, elles
s'y vendent à très-haut prik.
Les bancs nombreux qui existent entre les îles
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EN EUROPE. 365
du grand archipel d'Asie étant très - riches en
zoophytes de ce genre, les Malais se trouvent de-
puis long-temps, à ce qu'il paroît, en possession
d'en faire le commerce principal ; et cette expor-
tation est d'autant plus avantageuse, que la ma-
nière de les préparer est plus simple et plus
prompte ; il suffit en effet, après les avoir retirés
de l'eau , de les placer sur des nattes étendues à
la surface de la terre , et de les exposer au soleil
ardent de ces régions. Ces animaux se resserrent
tellement alors* sur eux-mêmes, que leur lon-
gueur se réduit à environ cinq ou six pouces.
Quand ils ont été parfaitement desséchés , on les
embarque dans des pros destinés à cette sorte de
pêche, et de là ils sont portés à Batavia, à Ma-
cassar, et dans différens autres lieux d'où on les
expédie ensuite pour Canton ou pour Macao.
D'après les renseignemens que nous nous
sommes procurés à Timor auprès de quelques
Chinois éclairés, il paroîtroit que la forme des
tri pans, qui leur a mérité en diverses contrées
le nom de priapes marins, ainsi que leurs gran-
des dimensions, sont la source principale des
rares vertus qu'on leur prête ; mais si c'est là un
préjugé ridicule, il s'en faut de beaucoup qu'on
doive porter le même jugement du fait lui-même,
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366 DU PORT JACKSON
c'est-à-dire de la vigueur nouvelle qu'une pa-
reille nourriture est susceptible de rendre à
l'homme. En effet, toutes les parties de ce zoo-
phyte se trouvent enveloppées dans une espèce
de sac épais et membraneux que l'on peut par
une forte cuisson résoudre en une gelée très-
épaisse , très-substantielle et dès lors très-corro-
borative; il en est dé même des ailerons de re-
quins, des nids gélatineux , des pieds de cerfs, etc.
Cette classe d'aphrodisiaques est sans doute pré-
férable à la première, et, il faut convenir que si
le principe sur lequel se fonde l'usage est ab-
surde, du moins l'effet en est sûr et même très-
puissant. A la vérité , plusieurs substances indi-
gènes, les pieds de veau, par exemple, pourraient
offrir les mêmes propriétés; mais à la Chine, ainsi
qu'en Europe, les préjugés se trouvent favorables
à tout ce qui porte avec soi le double intérêt
d'une production exotique et de la rareté. Servis
exclusivement sur la table des riches et des
grands de l'empire, ces nids, ces ailerons, ces
pieds de cerf et ces tripans , s'y présentent à la
fois comme une source de vigueur nouvelle, et
comme un témoignage de la fortune et de la
puissance de l'homme qui en fait usage.
Quoi qu'il en soit, à mesure que la consom-
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EN EUROPE. 36;
mation de ces objets s'est multipliée, les pê-
cheurs de tripans ont été forcés d'étendre le
théâtre de leurs excursious. Le grand banc de
Sabul, qui se trouve au sud de Timor, occupe
tous les ans un grand nombre de barques desti-
nées à cette pêche; il en est de même des bancs
de la côte nord-ouest de la Nouvelle - Hollande.
Mais ici tout semble concourir au succès de
recherches de ce genre : d'immenses bancs de
sable, dont plusieurs se découvrent à mer basse,
et présentent au pêcheur des millions d'animaux
divers, se développent de toutes parts; ici brille
toujours un soleil ardent sur une terre sablon-
neuse, stérile et blanchâtre, qui ajoute encore à
l'ardeur de ses rayons, et rend par là plus facile
et plus prompte la dessication de ces zoophytefe.
Ceux de nos gens qui avoient été sur l'île Cas-
sini rapportèrent un assez grand nombre de co-
quillages, qui tous appartenoient, à quelques va-
riétés près de couleurs et de proportions, aux
espèces que nous avions précédemment recueil-
lies à Timor; en revanche, pas une seule des
espèces du sud de la Nouvelle - Hollande et de la
terre de Diémen : résultat curieux, également
applicable, comme nous l'avons dit ailleurs, à
toutes les branches du règne animal. Nous ap-
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368 DU PORT JACKSON
primes encore de nos matelots, que toute la por-
tion de l'île sur laquelle ils avoient abordé étoit
composée de substances madréporiques et cal-
caires, et que, sous ce rapport, la constitu-
tion de ces rivages étoit semblable à celle de
Timor.
A peine notre canot et le Casuarina furent-ils
de retour, que notre commandant s'empressa
d'appareiller pour reprendre l'exploration des
terres en vue; mais bientôt il fut contraint par
les calmes de laisser de nouveau tomber l'ancre.
Le Casuarina , qui à six heures du soir étoit
à quelques milles dans le nord- ouest du Gèo-
graphe , découvrit et vint reconnoître, à la dis-
tance d'une où deux encablures, un banc de sa-
ble et de roches à fleur d'eau, sur lequel la mer
doit briser avec force lorsqu'elle est agitée par
le vent. La sonde, à moins d'un mille de ce
banc dangereux , a rapporté 35 brasses.
Le 28 avril nous continuâmes à prolonger
cette suite immense de bancs , auxquels nous
avons donné le nom de bancs des Holothuries.
Quelques-uns étoient à découvert, et l'on aper-
cevoit de distance en distance des pointes de
rochers qui se montroient sur leur surface blan-
chie par l'écume des vagues. Une terré , aperçue
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EN EUROPE* 36p
à grande distance au-delà, nous laissa incertains
si elle appartenoit à des îles ou au continent.
Le 29 et le 3o avril, après avoir été de nouveau
contrarié par l'extrême foiblesse du vent* suite or*
dinaire du revirement de la mousson dans ces pa-
rages, notre commandant désespéra de pouvoir
continuer, à l'époque où nous nous trouvions, la
reconnoissance de la terre de Witt , et se décida ,
en conséquence, à faire une secondé relâché à
Timor. Son projet étoit , après avoir pris les ra-
fraîchissemens dont il avoit besoin , de s'élever
contre mousson jusqu'à la hauteur du cap
Walshe , à l'extrémité sud-ouest de la Nouvfelle-
Guînée , et de profiter ensuite des vents de sud-
est qui seroient alors dans toute leur force, pour
explorer le golfe de Carpentarie, et compléter
la reconnoissance de la terre de Witt. Nous ver-
rons dans le xxxm e chapitre quel fut le succès
de cette dernière partie de nos opérations aux
Terres australes. 1
Par suite de cette détermifaation, l'ordre fut
donné de faire route au nord, et le 3o, à six
heures du matin, nous mîmes sods toutes voiles
pour gagner la relâche projetée.
Ainsi se termina pour la seconde fois notre
navigation à la terre de Witt. Sur la simple
III. *4
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3 7 o DU PORT JACKSON
exposition des faits , le lecteur aura pu se con-
vaincre que cette partie de la Nouvelle-Hollande
offre un grand nombre de dangers et d'ob-
stacles, et sans doute il faudra un concours de
circonstances bien favorables , pour que la géo-
graphie en soit faite avec tous les détails qu'elle
comporte. Les récifs , les hauts-fonds , les cou-
rans, les hautes marées, les vents, les calmes,
la brièveté même des jours, tout semble ici se
réunir pour repousser le navigateur, et contra-
rier ses opérations.
À la vérité, les pros malais fréquentent habi-
tuellement ces rivages; mais d'abord, si l'on fait
attention à la petitesse de ces barques qui leur
permet de naviguer sans danger au milieu des
hauts-fonds et des bancs de sable; si Ton ob-
serve que le long séjour près des côtes, qu'exige
la pêche des Malais , leur fournit l'avantage de
pouvoir profiter de la mousson du nord-ouest
pour l'arrivée sur ces plages , et de celle du sud-
est pour leur retour dans les îles d'Asie, on
devra convenir qu'une navigation de ce genre
est absolument dégagée de tous les périls qui se
réunissoient contre nous.
Au reste, quelque peu complets que soient
nos résultats particuliers, ils n'en sont pas moins
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EN EUROPE, 3? t
précieux. En effet, la position géographique des
divers points de la terre de Witt n'ayant été
déterminée que par des navigateurs fort anciens ,.
ne l'avoit même été par eux que d'une manière
aussi défectueuse que les méthodes dont ils fai-
soient usage. On peut au contraire regarder
comme exact ce que nous avons pu faire en ce
genre ; l'excellence de nos instrumens et l'atten-
tion scrupuleuse de nos observateurs en sont
un sûr garant : d'ailleurs la plupart de nos re-
lèvemens ont été vérifiés sur les lieux à deux
époques différentes, et peu de travaux de cette
espèce ont eu à subir une pareille vérification.
On pourra donc partir aujourd'hui , pour de
nouvelles découvertes, des points, très -nom-
breux d'ailleurs, que nous avons fixés; et con-
séquemment éviter cette foule de récifs et de
hauts-fonds au milieu desquels nous avons tant
de fois couru de si grands périls.
Sans doute il sera possible, à l'avenir, de faire
mieux que nous sur ces rivages ; mais nos propres
efforts et nos découvertes n'en conserveront pas
moins l'honorable titre des premières difficultés
vaincues, et nos travaux seront toujours un des
élémens essentiels des succès qu'ils auront pré-
parés. Ainsi la perfection dans les découvertes
*4.
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3 7 * DU PORT JACKSON
nautiques, comme dans les sciences, est le fruit
tardif de l'expérience et du temps ; on ne peut
y arriver que par une suite de degrés plus ou
moins rapides, dont souvent les derniers ne sont
pas les plus difficiles à parcourir.
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EN EUROPE. 3 7 3
»M i*»»»» m»fM » »»»m > io i M »ti i t nM>um> t mmnmMM i»» >m i
CHAPITRE XXXI \
SECOND SEJOUR A TIMOR : COURSE A BABAO ET OLI-
NAMA ; CHASSE DU CROCODILE .* PRODUCTIONS VE<-
G ÉTALES ET ANIMALES.
Du 3o avril au 3 juin i8o3.
Des vents variables et légers nous conduisi-
rent heureusement des côtes de la Nouvelle-
Hollande en vue des terres de Timor, dont nous
aperçûmes les cimes les plus élevées , le 3 mai ,
au coucher du soleil. Le lendemain, nous nous
avançâmes pour traverser le détroit de Rottie;
mais, contrariés par les calmes, nous ne pûmes
exécuter cette manoeuvre que dans la journée
du 5.
* Dans la première édition de cet ouvrage, j'avois rédigé
ce chapitre, en grande partie, sur les manuscrits laissés par
Péron à sa mort ; mais j'en ai modifié ici la rédaction , et ,
après quelques retranchemens de faits, qui seront reportés
au xxxn e chapitre, j'y ai ajouté plusieurs détails sur les
productions animales et végétales du pays , également tirés
des papiers de Péron. L. F.
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3 7 4 D U PORT JACKSON
Après avoir doublé dans l'ouest l'île de Simao,
nous arrivâmes, le 6 mai, à l'entrée de la baie
de Coupang (/?/. 36); le pilote hollandois fut
reçu à bord avant la nuit, et toutefois la foi-
blesse extrême de la brise ne nous permit d'ar-
river au mouillage que fort tard : nous mîmes
enfin à l'ancre à 10 heures et demie du soir, près
de terre et dans le voisinage du fort Concordia.
7 Mai. Après le salut d'usage, et pendant
qu'on s'occupoit à bord du soin d'affourcher nos
bâtimens , les naturalistes et les officiers de l'ex-
pédition, réunis au commandant , s'empressèrent
de remplir un devoir d'étiquette. Le gouverneur
actuel de Coupang étoit M. Joanis Giesler, pré-
cédemment secrétaire de la Compagnie des Indes
hollandoise dans cette résidence : nous allâmes
tous chez lui, et revîmes avec beaucoup de
plaisir un homme honnête et bon, des pro-
cédés duquel nous avions eu fort à nous louer,
lors de notre première relâche. Il nous apprit
la mort de l'ancien gouverneur, M. Lofetett,
qu'une fièvre aiguë avoit emporté en trois jours.
M. Giesler, qui l'avoit remplacé, étoit lui-même
dangereusement malade; et nous avons su depuis
qu'il avoit succombé , malgré les soins éclairés
que lui avoit prodigués pendant notre relâche,
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EN EUROPE. 3 7 5
notre médecin M. Lharidon. Tel est le climat
de cette partie de Timor, que les Européens ne
peuvent y vivre long -temps; vérité effrayante,
mais malheureusement trop bien prouvée par
la rapide succession des gouverneurs hollandois,
et par nos propres désastres : les malheurs ar-
rivés au navire le Hanter, désarmé en entier
par les maladies, nous en fourniront bientôt
une nouvelle preuve*
Ce fut M. Giesler qui nous apprit la relâche
que le capitaine Flinders, commandant la cor-
vette angloise VImestigaior y avoit faite sur cette
rade, dans les premiers jours d'avril. Après avoir
pris les rafraîchissemens qui lui étoient néces-
saires, cet habile officier devoit se rendre au
port Jackson pour réparer les avaries de son
navire. Les derniers travaux qu'il avoit exécutés
sur les côtes de la Nouvelle -Hollande avoient
eu pour objet la reconnoissance du golfe de
Carpentarie : opération pénible , mars d'un haut
intérêt , sous le double rapport de la géographie
et de la navigation.
Le gouverneur nous promit de pourvoir à
nos divers besoins; et sur-le-champ il donna
des ordres pour que chacune des demandes
que nous lui fîmes fut exactement remplie. Il
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3 7 6 DU PORT JACKSON
accorda aussi , avec beaucoup de grâce, des lo-
gemens à notre commandant, et à ceux d'en-
tre nous que le genre de leurs travaux de-
voit retenir à terre pendant notre séjour dans
la baie.
Après cette entrevue , nous retournâmes tous
à bord : les uns , pour faire disposer ce qui in-
téressoit le service des navires ; les autres ,
pour se préparer à reprendre le lendemain, de
la manière la plus utile , le fil de leurs recher-
ches et de leurs observations.
Nous ne vîmes jamais une plus belle soirée :
le ciel étoit serein, la mer parfaitement calme;
et la lune , en éclairant de ses premiers rayons
la verdure des arbres dont l'île est couverte, ré-
pandoit sur tous les objets une teinte vaporeuse
et incertaine ; la douceur de la température in-
spirait je ne sais quelle vigueur , quel sentiment
de bien-être difficile à définir, mais qui , en ren-
dant indifférent pour toute sensation extérieure,
faisoit désirer la durée de cet état agréable
et doux , que je comparerais volontiers à la
force d'inertie d'un corps en repos. L'influence
de la température et du climat sur les habi-
tudes physiques et sur les affections morales de
l'homme de ces contrées, formerait sans doute
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EN EUROPE. 3 77
un sujet intéressant de méditations pour le phy-
siologiste et le philosophe.
Le 8 mai, dès la pointe du jour, nos banques
d'armement furent envoyées à terre pour le ser-
vice de l'aiguade; une embarcation malaise,
avec son équipage, étoit destinée à faire notre
eau et à la transporter à bord; mesure sans con-
tredît très-favorable à la santé de nos matelots
et à la célérité de l'ouvrage. Le commandant alla
s'établir dans la maison de l'ancien gouverneur
Lofstett, tandis qne nos naturalistes et nos astro-
nomes se logèrent dans les appartenons qu'on
leur avoit préparés dans le fort Conçordia.
Tous les Malais que nous avions connus lors
de notre première relâche, ceux surtout avec
lesquels nous nous étions liés plus particulière-
ment, nous témoignèrent par de vives démons-
trations d'allégresse, le plaisir qu'ils avoient
de nous revoir. Ces bons insulaires s'informoient
de la santé de chacun de nos compagnons de
voyage, et ils s'affligeoient avec nous de la mort
de ceux que nous avions perdus depuis notre
départ de Timor. Si quelquefois il arrivoit qu'ils
eussent oublié le nom de l'un d'entre nous, ils le
désignoient par les occupations auxquelles ils l'a-
voient vu se livrer le plus habituellement : c'est
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3 7 8 DU PORT JACKSON
ainsi que M. Lesueur étoit Y or an mati bou-
rou (l'homme tueur d'oiseaux); M. Bailly, ïio-
tre minéralogiste, Y or an batou (l'homme cail-
lou), etc.
À notre tour nous eûmes à partager leurs re-
grets sur la mort de quelques-uns des amis que
nous avions laissés à Coupang : le roi de Solor ,
Naba Léba (pi. 38), et le raja d'Àmassi , étoient
de ce nombre. Ce dernier n'étoit pas encore en-
terré, quoiqu'il fut mort depuis plusieurs mois.
Nous dirons dans le chapitre suivant quelles
sont les causes qui occasionent souvent des re-
tards semblables.
Du 9 au i3 mai, des embarcations s'occu-
pèrent de transporter à bord le riz et l'arack
destinés à compléter nos provisions de cam-
pagne. Ces objets nous furent fournis des maga-
sins de la Compagnie à un prix raisonnable,
ainsi que les buffles donnés en ration journa-
lière et comme rafraîchissement à nos équi-
pages. Quant à ce qui étoit personnel à chacun
de nous, nous préférâmes traiter directement
avec les rajas de notre connoissance ; les Hol-
landois toléroient ces échanges de petite valeur,
mais ils n'eussent pas souffert que nous fissions
de la sorte l'approvisionnement de nos vaisseaux,
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EN EUROPE. 3 79
voulant jouir eux-mêmes du bénéfice qui en
résultait
Le 1 4 on aperçut à l'entrée de la baie, au
nord de Simao , un navire à trois mâts , qui fai-
soit des signaux de détresse : nous nous em-
pressâmes d'envoyer le grand canot, du Géo*
graphe à son bord , pour lui porter les secours
que nous pouvions offrir. Ce bâtiment, reconnu
pour être anglo- américain, et qui se nommoit le
Hunter^ ne put arriver au mouillage que le len-
demain. Il venoit de l'établissement portugais de
Dittê*, sur la côte septentrionale de Timor; il
étoit chargé de cire et de bois de sandal. Son
équipage, attaqué par les plus affreuses épidé-
mies, la dyssenterie et la fièvre, se trouvoit alors
réduit à trois hommes en état de travailler ; les
autres étoient morts ou dangereusement ma-
lades; le capitaine surtout étoit à l'extrémité.
Nos médecins prodiguèrent à ces infortunés tous
les soins que l'humanité réclame : ils les firent
descendre à terre, les placèrent dans un local
salubre, et leur administrèrent les plus généreux
* J'écris ici BiUé > et non Diély, qui étoit dans la première
édition, afin de me conformer à la véritable orthographe de
ce mot, dont j'ai eu, depuis, occasion de in assurer.
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38o DU PORT JACKSON
secours; mais tous ces efforts vinrent échouer l
contre une maladie qui , lorsqu'elle se développe
avec une certaine intensité, est irrévocablement
mortelle. (Voy. tom. \,pag. 339.)
Du 16 au 20 mai. Nos courses fréquentes aux
environs de Coupang n'avoient pas pour but uni-
que l'achat des subsistances que nous voulions
embarquer ; nos naturalistes y trouvoient l'occa-
sion de faire de nombreuses et d'intéressantes
moissons pour augmenter les collections, déjà si
riches, qu'ils avoient rassemblées : ces courses
nous mettoîent encore à portée d'étudier d'une
manière particulière, et plus complète que nous
ne l'avions fait jusqu'à ce jour , les mœurs et les
usages domestiques des Malais; et de mieux con-
noître aussi une langue pleine d'harmonie , de
simplicité et de douceur, quoique privée souvent
de cette variété de formes qui est un des prin-
cipaux caractères du langage des peuples dont
la civilisation est plus avancée. Lie chapitre sui-
vant contiendra une partie de ces recherches;
> Nous avons appris plus tard que le navire le Hunter, en-
tièrement désarmé par les. maladies , fut abandonné dans la
baie de Coupang, où les Hollandois l'ont acbeté pour le
compte de la Compagnie.
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EN EUROPE. 38i
à Tégard de celles sur la langue malaise , elles
ne sauraient convenir qu'à un ouvrage spé-
cialement destiné à recueillir des données de
ce genre.
Les naturels des environs de Coupang nous
ont paru être fort attachés à leurs princes, quoi-
qu'ils ne leur donnent pas ces marques de res-
pect excessif dont les autres peuples de l'Inde
sont si prodigues. Souvent nous sommes allés
chez ces rajas timoriens, et toujours nous les
avons vus entourés de leurs sujets, et assis au
milieu d'eux , plutôt comme des compagnons .
que comme des maîtres.
ai Mai. Depuis notre arrivée en rade, nous
jouissions sans interruption d'un temps superbe.
Le calme régnoit pendant la nuit, et sur le matin
on éprouvoit de légères fraîcheurs de l'est au
sud-est. Dans le courant du jour, les brises va-
rioient assez souvent de l'est au nord -est, et
rarement au nord-ouest ; les brises d'est et d'eàt*
sud-est étaient quelquefois très-violentes et ac-
compagnées de pesantes rafales : c'est ce que
nous éprouvâmes principalement dans la journée
du a i mai , où le Géographe chassa sur ses an-
cres, au point d'être obligé de réaffourcher.
22 Mai. Malgré toutes les précautions dont
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38a DU PORT JACKSON
l'expérience nous avoit démontré la nécessité ',
plusieurs personnes de nos équipages ne purent
échapper à l'influence maligne du climat. Quel-
I Nous croyons utile de rapporter ici en quoi consiste
principalement ce petit nombre de préceptes d'hygiène :
i° n'user qu'avec une extrême sobriété de toute espèce
de fruits, et particulièrement de ceux qui sont le plus
aqueux, tels que melons, bananes, oranges, etc., et gé-
néralement de toutes les substances débilitantes ou laxa-
tives; 2° éviter l'usage du lait, et notamment de celui de
buffle, qui est extrêmement pernicieux; 3° ne boire ni
calou ni touac ( deux sortes de liqueurs fermentées , reti-
rées par incision du palmier ) , et modérément de l'eau de
cocos ; 4° s'interdire toute espèce d'excès , soit en boissons,
soit en travaux forcés, etc; 5? ne point s'exposer à la
pluie ; 6° ne jamais laisser sécher sur soi ses habits ; 7 ne
jamais se baigner pendant que le soleil est sur l'horizon,
mais seulement le matin et le soir; 8° ne point s'exposer
au serein et encore moins y dormir ; 9 ne jamais coucher
sur la terre ni sur un sol humide, etc., etc.
II ne faut pas craindre d'épicer, même assez fortement,
tous les mets ; le piment, le gingembre et le curcuma ou
safran de l'Inde, sont en général les épices qu'à faut préférer.
A l'égard -des boissons , on doit choisir l'eau de, fontaine
plutôt que celle de rivière; qui contient toujours des prin-
cipes terreux et putrides : le café, le thé, le vin, le punch
même, conviennent mieux que la bière et surtout que les
limonades, les orangeades, etc., qui, prises avec trop d'a-
bondance, sont ici de véritables poisons»
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EN EUROPE. 383
ques-unes furent attaquées de la dyssenterie ;
mais cette maladie n'avoit point encore le carac-
tère effrayant de malignité qui nous désola lors
de notre précédente relâche, et qu'un plus long
séjour auroit pu lui donner; c'est pourquoi nous
hâtions nos préparatifs de départ.
Le a3 mai , nos infatigables naturalistes, Péron
et Lesueur, après avoir recueilli une multitude
d'échantillons d'objets divers relatifs à la zoo-
logie, voulurent encore joindre à leurs collec-
tions le squelette d'un crocodile ; ils se détermi-
nèrent à aller en faire la chasse dans les plaines
de Babao, où, parmi les marais infects, ces ani-
maux pullulent d'une manière étonnante. Ce n'est
pas qu'il ne s'en trouve aussi à Coupang, et
même qu'on n'y en aperçoive chaque jour; mais
ici , les localités convenant moins sans doute à
leur espèce, ils viennent rarement dormir à terre :
or, c'est surtout dans cette position que le cro-
codile doit être attaqué, si l'on ne veut s'exposer
soi-même à une mort presque certaine. Le com-
mandant voulut bien permettre à nos amis de
faire cette incursion, et le gouverneur se chargea
de leur procurer, non-seulement les chevaux et
l'escorte dont ils avoient besoin , mais auss£ de
puissantes recommandations auprès du raja de
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384 DU PORT JACKSON
Babao. Ce prince, allié des Holtandois, fut invité
à faciliter l'opération dont il s'agit, et même à
la protéger de tout son pouvoir.
Le 26 mai, jour de leur départ pour Babao,
MM, Péron et Lesueur se mirent en route de
très-grand matin; cinq Malais montés et quatre
qui ne l'étoient pas, dévoient être leurs guides
et leur escorte; nos messieurs eurent aussi un
cheval pour chacun d'eux, mais ils durent se
résoudre à les monter à poil, le pamalis ou in-
terdiction de l'usage des selles, superstition dont
nous parlerons dans le chapitre suivant , ayant
lieu sur la route de Coupang à Babao.
Quelque pressantes que fussent les instances
. de nos amis, bien décidés à prendre sur eux
toute l'influence du maléfice, il ne leur fut pas
possible de vaincre l'opposition des Malais, qui
se croyoient déjà, sans doute, obliges de veiller
à la conservation des personnes confiées à leur
garde. Il fallut donc prendre son parti de bonne
grâce, et se mettre en route ainsi équipé.
Le cortège, composé en tout de onze per-
sonnes , se dirigea d'abord au travers des bois
jusqu'à Oba{pL 36), où se trouvent la belle
habitation de madame Van- Esten (voy. tom. I,
pag. 307, 3ia et suiv. ), et l'humble demeure
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EN EUROPE. 385
du respectable Néas (tom. I,pag. 3ia et suiv.),
ancien roi de cette partie de la vallée. D'Oba,
nos voyageurs, se rapprochant du bord de la
mer, suivirent le Passer - Panguian , touchè-
rent à Galopa- lima , lieu nommé ainsi des
cinq cocotiers qui s'y trouvoient autrefois plan-
tés, et arrivèrent enfin au joli village d'O-
sapa-Kitkil Là, ils s'arrêtèrent un instant sous
le toit hospitalier d'un vénérable vieillard,
qui, d'un air aisé et plein d'obligeance, vint
de lui-même leur offrir des cocos, du lait et
du riz.
A peu de distance d'Osapa-Kitkil, on décou-
vre près du rivage deux îles basses, ombragées
par de vieux palétuviers à demi plongés dans la
mer. La route présente ici les plus agréables as-
pects : sur la gauche, de nombreux palétuviers ,
dont les branches rares et pendantes suffisent à
peine pour produire une ombre légère, forment
cependant un abri où viennent se réunir, en
foule, divers oiseaux pélagiens. Quand, à l'ins-
tant du flux, les eaux se reversent sur la plage ,
on les voit se réfugier dans cette forêt marine ,
pour y attendre l'heure où le retrait de la mer
leur permettra de chercher, au milieu des ro-
ches, leur nourriture accoutumée.
III. *5
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386 DU PORT JACKSON
À droite du chemin, de magnifiques cocotiers
balancent dans les airs leurs têtes majestueuses,
qui dominent sur une multitude d'arbres de plu^
sieurs espèces, chargés de fleurs et de fruits. A
l'ombre de ces arbres remarquables par leur
taille et parleur beauté, croissent de nombreuses
lianes, qui, s'élevant jusqu'à leur sommet, for-
ment autant de colonnes de verdure. Partout
règne une douce fraîcheur, partout aussi le
plus profond silence; diverses espèces de tour-
terelles l'interrompent quelquefois par leurs
accens plaintifs et amoureux; et la douce mé-
lancolie qu'elles font éprouver dans ces lieux
enchantés, remplit l'âme d'une émotion invo-
lontaire.
La route jusqu'à OssaparBessar est tracée au
milieu des bois les plus agréables. Le village,
bâti dans la forêt, occupe une assez grande
étendue de terrain , parce que les maisons sont
fort éloignées les unes des autres ; cependant il
ne contient pas plus de trois ou quatre cents
habitans, parmi lesquels on compte quelques
Chinois.
Nos voyageurs passèrent la rivière d'Osapa-
Bessar auprès du village de ce nom, et se diri-
gèrent ensuite vers Nonsouis par des chemins
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EN EUROPE. 38 7
étroits et rocailleux qu'entrecoupait Souvent de
profonds ravins.
Péron rapporte qu'au-delà de Nonsouis* unie
troupe de chevaux gardés par des Malais lui of-
frit un assez singulier spectacle. « La liberté dont
jouissent ces animaux , dit-il, les rend impatiens,
vifs dans leurs mouvemens, impétueux dans leur
course ; viennent-ils à s'éloigner, leurs gardiens,
serrant des genoux les épaules du cheval qui les
porte, se dirigent aussitôt sur leurs traces, pas-
sent entre les arbres avec la rapidité de la fou-
dre, et manœuvrent ces rapides coursiers avec
une telle adresse, qu'ils évitent les arbres placés
sur leur passage, et courent, ou volent pour
mieux dire, comme en rase campagne. C'est
ainsi qu'ils rallient les chevaux écartés du trou-
peau, avec une légèreté et une souplesse dont
rien en Europe ne peut donner l'idée; ces cava-
liers, comme les centaures de la fable, semblent
ne faire qu'un seul corps avec le cheval qu'ils
montent.»
Meniki et Tarousse^ villages de peu d'impor-
tance , furent successivement traversés par nos
voyageurs, qui passèrent ensuite la rivière de
Pannefendie, dont les bords marécageux nour-
rissent de nombreux crocodiles; puis ils se reni-
as.
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388 DU PORT JACKSON
dirent à Nobaki, hameau d'une fotble étendue,
mais riche Cependant par ses cultures de cannes
à sucre , de mais et de riz. Continuant leur route
au milieu d'une forêt épaisse et sombre, ils vi-
rent successivement les villages de Panamouui
et d'Oêbelh, et parvinrent enfin à la petite ville
de Babao, terme principal de leur voyage, après
avoir parcouru, depuis Coupang, une route
d'environ huit lieues.
Leur petite caravane présentent quelque chose
de singulier : les Malais qui servoient d'escorte,
n'ayant pour tout vêtement que des pagnes dra-
pées d'une manière gracieuse, dont le vent chan-
geoit à chaque instant les plis, rappeloient assez
bien la marche de ces patriarches voyageurs
dont parle la Bible; l'ombre religieuse des forêts
répandue sur la scène, y ajoutoit un certain ca-
ractère auguste dont il seroit difficile de rendre
l'effet.
MM.Péron et Lesueur descendirent chez le raja
auquel ils étoient recommandés, et qui les reçut
de la manière la plus obligeante. C'étoit un
homme de petite taille, maigre, très- vif, d'une
figure ouverte et riante. Sa demeure, avanta-
geusement située sur le dernier plan d'une col-
line, étoit ombragée par de grands arbres, et
x
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EN EUROPE. 38 9
entourée d'un bois de cocotiers, de palmiers et
de tamariniers, qui y entretenoit une douce fraî-
cheur. De ce point, on à la vue sur une belle
plaine, limitée au nord par l'immense rideau des
montagnes èiAnmfoa; des collines, des prairies
et des groupes d'arbres divisent cette étendue
en plusieurs compartimens qu'entrecoupent plu-
sieurs petites rivières, dont les embouchures se
perdent dans les marécages.
Nos amis ne tardèrent pas à prendre les ren-
seignemens dont ils avoient besoin pour se diri-
ger dans la chasse périlleuse qu'ils avoient à
faire » ; ils s'informèrent surtout du heu où il
falloit aller chercher les crocodiles : mais quand
* Les habitons assurent qu'il y a des crocodiles de plus
de 36 pieds de longueur ; ils attaquent également les hom-
mes, les chevaux, les sangliers et les buffles, et n'épargnent
même pas leur propre espèce , puisqu'on a vu souvent de
vieux crocodiles en dévorer de plus jeunes. Quelques-uns ont
la peau couverte de coquillages, et parfois aussi de plantes
marines, telles que des ulves et des fucus, qui, croissant
sur leur dos, cachent, en quelque sorte, ces animaux re-
doutables sous leur verdure.
Leur présence, dit-on, rend inhabitables, dans le nord
de la baie , les rivages où se trouvent les marais de Toupi,
Bénon, P6nin y Oeana; et dans l'est, ceux de Lélétaca-
nounac. ( Voy. pi. 36. )
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390 DU PORT JACKSON
Us proposèrent aux Malais de les aider dans cette
expédition, ceux-ci tressaillirent d'horreur, et se
refusèrent unanimement à ce qu'on leur deman-
doit. Vainement le raja, chargé par le gouver-
neur hollandois de seconder cette entreprise,
voulutril interposer son autorité, les préjugés
religieux et la crainte l'emportèrent toujours. La
seule chose qu'on put obtenir, à force de me-
naces d'une part, de promesses et de prières de
l'autre, ce fut que deux d'entre eux iroient indi-
quer la retraite habituelle de ces monstres.
Le lendemain, dès la pointe du jour, on se
mit en marche; et d'abord ce ne Ait pas sans
peine que nos messieurs parvinrent à traverser
plusieurs rivières profondes, sur des ponts for-
més d'un seul tronc de palmier de i5 à 20 pieds
de longueur; les Malais, au contraire, y mar-
çhoient -aussi librement que s'ils eussent foulé
du pied le sol le plus uni.
Arrivés au milieu d'une vaste rivière qui venoit
d'être inondée tout récemment, la route offrit
des difficultés encore plus grandes; comme on
ne pouvoit marcher que sur là crête d'un talus
en dos d'âne et fort étroit, la jambe, au moindre
faux pas, s'enfonçoit jusqu'au genou dans le sol
devenu fangeux par le séjour des eaux.
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EN EUROPE. 3pi
« Seuls avec nos guides au milieu de ces ma-
rais, dit M. I«esueur, et cherchant parmi les la-
gunes à découvrir des crocodiles, nous fumes
souvent menacés d'être abandonnés par nos con-
ducteurs; nous les décidâmes cependant à péné-
trer dans un bois de lataniérs coupé en plusieurs
sens par une petite rivière. En avançant vers un
point où cette rivière forme un coude assez brus-
que, nous découvrîmes enfin à vingt- cinq pas
de distance un crocodile couché en partie dans
l'eau, où il paroissoit endormi; je l'ajustai sur-le-
champ, pour le frapper au' dessous de l'aisselle,
et comme l'animal me présentoit le côté, je tirai
de manière à lui rompre les vertèbres dorsales,
et j'y réussis. Dès que le monstre se sentit blessé,
il voulut se jeter à l'eau; mais comme il ne put y
parvenir, on le vit se débattre et s'agiter avec fu-
reur. Son sang couloit en abondance , et au bout
de quelques minutes, il nous parut près d'expi-
rer. Bien sûrs alors qu'il ne pourroit nous échap-
per , nous résolûmes de renvoyer au lendemain
le soin d'enlever ses dépouilles. Les serpens et
les autres reptiles dont ces lieux humides sont
remplis, effrayés de l'explosion d'une arme à
feu, s'enfuirent rapidement ça et là parmi les
herbes et jusque entre nos jambes; spectacle
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3 9 2 DU PORT JACKSON
aussi nouveau qu'effrayant et dangereux pour
nous. Quant à nos guides, qui setenoient tou-
jours prudemment à une grande distance, ils pa-
rurent fort surpris de voir que les crocodiles n'é-
toient point à l'épreuve de la balle : cette décou-
verte ranima Un peu leur courage , et leur donna
en nos moyens une confiance qu'ils n'avoient pas
encore eue; toutefois leur étonnement fit place
à la satisfaction , lorsque nous reprîmes avec eux
le chemin de Babao. »
De retour chez le raja, les deux Malais, fiers
du courage dont ils venoient de donner la
preuve, racontèrent avec enthousiasme les dé-
tails de l'expédition; ils eurent soin de ne pas
s'oublier dans le récit, en se louant outre me-
sure, circonstance qui offre un contraste assez
plaisant avec les craintes dont ils ay oient été réel
lement agités.
On se mit k table, ou plutôt chacun s'accrou-
pit, selon l'usage du pays, sur la natte même où
les mets étoient servis : une gaîté générale et
assez bruyante anima le repas.
Lorsqu'on eut dîné, le raja engagea ses hôtes
à aller promener avec lui vers les habitations
voisines de sa demeure, et même jusqu'à Oli-
narna, joli village des environs. « Rien de plus
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EN EUROPE. 3 9 3
agréable à voir, dit Péron, que ces cabanes spa-
cieuses, ombragées par de grands arbres. Les fa-
milles étoient généralement groupées autour de
quelques vieillards, dont la sérénité annonçoit
la vie tranquille : partout le bonheur étoit peint
sur le visage de ces bons insulaires; les uns
filaient du coton, les autres préparaient leur
chandelle de coussambi, ou s'amusoient à faire
des paniers et de petits ouvrages du même genrç.
Les enfans se livraient à différens jeux; tandis
que de tendres nourrissons, couchés sur des
espèces de berceaux suspendus aux branches des
arbres, étoient balancés mollement par leurs
mères. »
Nos voyageurs cependant ne perdoient pas de
vue l'objet principal de leur excursion. Ils avoient
à transporter à Babao les dépouilles du croco-
dile; et, comme la nature des chemins ne leur
permettoit pas de se servir de chevaux , il fallut
engager une douzaine -de Malais a venir le len-
demain dans la plaine pour aider à l'enlever,
Le succès de la première expédition avoit inspiré
plus de confiance en faveur de nos amis; la ma-
nière généreuse dont ils récompensèrent leurs
guides, autant peut-être que leurs pressans dis-
cours , acheva de les décider.
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3 9 4 DU PORT JACKSON
28 Mai. Arrivés au lieu où gisoit le crocodile,
les Malais, saisis de terreur, se mirent prompte-
ment en prières , affectant de se tenir à l'écart.
MM. Péron etLesueur commencèrent la dissec-
tion du reptile ' ; et cette opération fut d'autant
plus pénible, qu'il fallut, pour en venir à bout,
se mettre parfois dans l'eau jusqu'à la ceinture.
Quand les diverses parties du squelette et la peau
» M. Lesueur donne dans son journal la description sui-
vante de ce crocodile : « Sa longueur étoit de neuf pieds
et demi; son dos, le dessus de sa queue et de ses pattes,
d'un brun foncé, varié de légères teintes jaunâtres et rous-
sâtres plus ou moins foncées, et formant des marbrures
assez agréables ; le ventre , le dessous des pattes et de la
queue étoient d'un jaune clair qui s'éteignoit peu à peu,
en remontant jusqu'à ce qu'il se confondît avec la couleur
brune des parties supérieures.
» La queue étoit carinée , plate sur les côtés, et disposée
de manière à seconder les mouvemens du reptile ; les. pla-
ques de sa peau , assez larges sur le dos et sur les flancs ,
diminuoient d'une manière insensible à mesure qu'elles se
rapprochement davantage des parties plus susceptibles de
mouvement; aux articulations surtout, elles étoient si pe-
tites et si rapprochées , qu'on eût dit une mosaïque.
» Ses pattes étoient courtes, fortes et armées d'ongles;
mais il lui manquoit l'avant-bras du côté gauche, qui pro-
bablement avoit été mangé par les autres crocodiles. »
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EN EUROPE. 3 9 5
furent rassemblées et qu'on voulut les transpor-
ter, les Malais, qui jusqu'à cet instant avoient
été paisibles spectateurs, refusèrent unanime-
ment d'y toucher ; ils fuyoient au moindre mou-
vement que faisoient ces messieurs pour se rap-
procher d'eux, et même ils firent mine plusieurs
fois de s'en retourner sur-ler champ. Dans cette
perplexité, et pour ne pas perdre, faute d'un
secours indispensable, le fruit de tant de peines
et de dangers, nos intrépides naturalistes eurent
recours à de nouvelles promesses et à un expé-
dient qui réussit : ils se firent apporter deux
grands bambous , au milieu desquels ils attachè-
rent fortement les. dépouilles de l'animal; les
Malais ne firent plus alors aucune difficulté de
charger le fardeau sur leurs épaules ; mais ils
eurent grand soin de se tenir toujours aux ex-
trémités de cette espèce de brancard.
Tout étant ainsi disposé , on se remit en route
pour Babao ; le soleil étoit dans toute sa force ,
et l'on fut obligé de marcher pendant une heure
avant de rencontrer de l'ombre. A peine nos
voyageurs furent-ils arrivés sous les arbres,
qu'ils aperçurent de loin trois personnes qui
venoient à eux ; c'étoit la fille du raja , la jeune
et intéressante Canaga,qui, suivie d'une de ses
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3g6 DU PORT JACKSON
femmes et d'un esclave , leur faisoit apporter des
rafraîchissemens : ils remercièrent cette aimable
personne de son attention obligeante, et firent
halte sous un beau massif de palmiers pour re-
prendre haleine et se restaurer.
A quatre heures après midi, ils arrivèrent à
Babao. « Le roi nous attendoit, dit Péron ; et du
plus loin qu'il nous vit , il envoya un de ses
officiers pour nous faire déposer sous un arbre,
assez loin de son habitation , le fardeau sacrilège
que nous escortions.
y> Nous fumes surpris de voir tous les curieux
dont nous avions été entourés les deux jours
précédens , s'éloigner aujourd'hui de nous avec
précipitation : le raja lui-même, quoiqu'il nous
accueillît avec sa bonté ordinaire, ne voulut pas
nous approcher, que préalablement nous ne
nous fussions purifiés; il nous le fit entendre,
en nous montrant du doigt une auge creusée
dans un tronc d'arbre , où nous devions entrer
pour recevoir les ablutions d'usage. Cette céré-
monie ne nous plaisoit guère ; mais il n'y eut
pas moyen de l'éviter. Tous les Malais, hommes,
femmes et enfans, formoient un cercle autour
de nous; et malgré les règles de la bienséance
européenne, il fallut nous déshabiller tout-à-fait.
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EN EUROPE. 3 97
L'auge ne pouvant contenir qu'une seule per-
sonne , nous y passâmes, M. Lesueur et moi , suc-
cessivement ; deux esclaves apportèrent de grands
vases remplis d'eau, et nous les vidèrent sur la
tête : nous reçûmes ainsi chacun une vingtaine
d'ablutions.
» Pendant que tout cela s'e»écutoit , un Ma-
lais se servit d'un long bambou pour enlever
nos hardés, et les porter, sans y toucher autre-
ment, dans le bassin d'une fontaine voisine. Lors-
que nous fumes ainsi suffisamment purifiés, le
raja nous fit donner de' grandes pagnes du pays,
dont nous nous vêtîmes : dès ce moment tout le
monde nous approcha sans crainte ; et chacun ,
en plaisantant sur notre nouveau costume, se
faisoit un plaisir de nous appeler' oran matajro
(hommes malais). »
Rien ne retenant plus nos amis, et les ordres
du chef de l'expédition les forçant de presser
leur retour, ils remercièrent le raja de toutes les
politesses qu'ils avoient reçues de lui, et le pré-
vinrent que leur départ pour 'Coupang auroit
lieu le lendemain avant l'aurore. Ce bon raja fit,
ainsi que sa famille , les plus vives instances pour
retenir plus long-temps ses hôtes auprès de lui ;
mais lorsqu'il en vit l'impossibilité, il voulut
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3 9 8 DU PORT JACKSON
au moins leur laisser un souvenir agréable, eh
égayant les derniers momens de leur séjour à
Babao. Tout fut donc disposé pour une fêté noc-
turne , semblable à celles que nous avions vues
quelquefois à Coupang, où elles font le charme
des plus belles soirées.
Le peuple malais de ce canton se réunit sous
de grands tamariniers, dont l'épais feuillage ajou-
tait à l'agrément du site que l'on avoit choisi.
Un grand feu quiéclairoit la scène, rendoit plus
supportable la fraîcheur de la nuit, en même
temps qu'il dissipoit l'humidité toujours très*
grande de ces plaines marécageuses et couvertes
de bois; il servoit aussi à détruire les mousti-
ques, qui, attirées par l'éclat de la flamme, ve-
noient s'y précipiter par milliers.
Les vieillards , rangés autour du foyer , sem-
bloient présider à la fête. Bientôt les danses com-
mencèrent au son de quelques instrumens sim-
ples et particuliers au pays, qu'accompagnoit le
chant des danseurs; leur voix juste, et graduée
sans art, exécutait des morceaux pleins d'har-
monie, quoique d'une facture un peu sauvage.
a Nous admirions, dit Péron, avec quelle énergie
ces insulaires exprimoient le caractère de cha-
cune de leurs danses ; les femmes surtout mo-
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EN EUROPE. 3 99
difioient avec beaucoup de grâce les airs qui
indiquoient le changement des figures propres
à émouvoir les diverses passions , ou à les pein-
dre. Ce tableau piquant et animé le devint en-
core davantage dans les pantomimes guerrières,
auxquelles le costume du pays prêtoit infiniment.
L'obscurité profonde qui régnoit autour de nous,
donnoit à ce spectacle quelque chose de féroce,
surtout après un chant triste et sourd , assez com-
parable à un rugissement. Les Malais, sur deux
rangs, pressés les uns contre les autres, un peu
courbés et représentant des hommes qui vont
à la découverte de l'ennemi pour tâcher de le
surprendre, levant les pieds et les posant dou-
cement, marchoient accompagnés de ce chant
lugubre. Tout-à-coup, et comme s'ils eussent at-
teint leurs ennemis, ils s'élançoient, en poussant
des cris perçans , tellement prolongés et confus,
qu'il étoit difficile de ne pas en être effrayé.
Bientôt ils reprenoient un air calme, évoluoient
de diverses manières, et recommençoient les
manœuvres qu'ils avoient déjà faites , jusqu'à ce
que le besoin du repos se fît sentir. »
Cette fête agréable se continua fort avant dans
la nuit, et ne laissa à nos voyageurs que quel-
ques instans pour se délasser des fatigues du
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4oo DU PORT JACKSON
jour et se disposer au trajet qu'ils avoîent à faire.
Le 29 mai , de très-grand matin , nos amis
commencèrent leurs préparatifs de départ. A six
heures , ils prirent congé du raja de Babao et se
mirent en route pour Coupang, accompagnés de
l'aimable Canaga et de plusieurs personnes de sa
suite, qui voulurent les reconduire à quelque dis-
tance. Cette augmentation de compagnie ajouta
beaucoup à la gaîté du cortège. Le cheval
chargé des dépouilles du crocodile étoit conduit
par un esclave, qui le tenoit comme en lesse,
mais au bout d'une corde de 5o à 60 pieds de
longueur, tant il avoit peur de se souiller. Tous
les Malais que l'on rencontra sur la route , pré-
venus par les cris de ceux de l'escorte, s'en-
fuyoient avec précipitation dans les bois, afin
de passer à la plus grande distance possible de
ce convoi redoutable. La fille du raja s'amusoit
beaucoup de la frayeur de ces pauvres gens, et
leur fuite précipitée lui fournit matière à beau-
coup de plaisanteries.
Arrivée sur les bords de la rivière Memki,
Canaga se disposa à quitter nos amis; ceux-ci
lui firent de petits cadeaux qu'elle reçut avec
plaisir : elle ne put leur présenter comme preuve
de sa reconnoissance, que le panier à bétel dont
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EN EUROPE. 401
elle se servoit habituellement. Après leur avoir
fait ses adieux , elle partit au grand galop avec
sa suite , et disparut bientôt comme un trait.
Nos voyageurs poursuivirent leur route , re-
passant à très-peu près par les mêmes chemins
qu'ils avoient suivis d'abord, et arrivèrent à Cou-
pang au milieu du jour, excédés de fatigue et
de chaleur. •
Malgré toutes les précautions qu'ils avoient
prises, la peau du crocodile avoit subi un com-
mencement de putréfaction , qui empêcha abso-
lument de la conserver; il fallut la jeter à la
mer , ce qui causa un vif regret aux deux per-
sonnes qui en avoient fait la conquête au prix
de tant de peines et de dangers. Le squelette de
l'animal fut donc pour eux le seul fruit de l'expé-
dition qu'ils venoient de faire ; ils s'empressèrent
d'en nettoyer les diverses parties et de les en-
voyer à bord. Transporté depuis en France, il
se trouve maintenant à Paris dans le cabinet
d'anatomie du Muséum d'histoire naturelle ,
comme un témoignage du dévouement et du
zèle des" deux savans naturalistes aux soins des-
quels on le doit : il faut leur en savoir d'autant
plus de gré , que cette course audacieuse fut
faite entièrement à leurs frais. #
III. 26
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4o2 DU PORT JACKSON
L'activité de Péron n'étoit étrangère à aucune
classe d'observations; et, quoiqu'il ne rentrât pas
dans ses obligations immédiates de s'occuper de
recherches sur le règne végétal, nous lui de-
vons cependant un tableau des principales pro-
ductions du sol, que le lecteur sera sans doute
bien aise de trouver ici : nous y joindrons un
aperçu du même auteur sur les animaux utiles
ou nuisibles à l'homme qui se rencontrent sur
les mêmes lieux.
Le tableau de la végétation de Timor offre un
caractère de grandeur qui étonne : partout la
tçrre est couverte de forêts; la ville deCoupang
même est tellement voilée par les grands arbres
qui croissent dans les rues , dans les jardins et
sur le bord de sa rivière, qu'on l'aperçoit à
peine de la rade; et, lorsqu'au-delà des premiers
plans de montagnes, on vient à descendre dans
ces vallées, où le besoin força l'homme à quel-
ques défrichemens, on y trouve encore une telle
fraîcheur de verdure, une telle abondance de
produits , que le premier sentiment est celui du
regret qu'on éprouve de voir un sol aussi fé-
cond presque entièrement négligé.
Je ne me propose point d'entrer ici dans des
détails que ne sauroit comporter la nature de
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EN EUROPE. 4o3
cet ouvrage, mais je crois devoir indiquer som-
mairement quelques-uns des végétaux les plus
utiles à l'homme, et le plus communément em-
ployés à ses besoins.
La canne à sucre se trouve à Timor; mais
comme sa culture et la préparation de son suc
exigent des machines et des soins également
étrangers aux Malais, elle y est généralement né-
gligée. Les cannes qu'on cultive, en petite quan-
tité, se mangent fraîches, et les rajas pensent
ne pouvoir rien faire de plus agréable à leurs
convives , que de leur offrir un morceau de
canne à sucre à mâcher. Le peuple de Cou-
pang connoît peu l'usage du sucre proprement
dit; il le remplace par celui du miel , et par une
espèce de mélasse qu'il retire de la liqueur con-
centrée du latanier. Cette substance bien pré-
parée n'est pas désagréable , mais elle est ordi-
nairement noire et comme charbonnée.
C'est principalement aux environs de Babao ,
dans le fond de la baie de Coupang, qu'on cul-
tive le riz. Là se trouvent de vastes plaines
presque toujours inondées; on les partage en
petits carrés de 2 5 à 3o pieds, séparés par une
espèce de chaussée en terre; ces carrés sont
ouverts de manière à ce que les eaux , dirigées
26.
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4o4 DU PORT JACKSON
sur les compartimens supérieurs, puissent se
répandre dans les compartimens inférieurs la-
téraux, et les submerger. Alors de nombreux
troupeaux de buffles domestiques sont amenés
dans ces champs, et pendant plusieurs jours de
suite on les fait piétiner dans ces carrés, jusqu'à
ce que la terre soit réduite en une espèce de
bouillie liquide; quelques jours après on sème le
riz , et les buffles sont employés de nouveau à
l'enfouir dans la vase. Ce graminé est ici d'une
bonne qualité , particulièrement celui qu'on ap-
pelle riz sultan. Il fait la nourriture habituelle de
* toutes les personnes libres et des Chinois, et
forme la base de tous les repas : cuit à sec, il
remplace ordinairement sur les tables notre pain
d'Europe. Une livre de riz se vendoit à peu près
deux liards de France, lors de notre séjour.
Le maïs est très-abondant ; les esclaves en
font surtout usage, et ils le mangent préparé
en une espèce de pain , ou simplement torréfié.
C'est particulièrement sur le revers des mon-
tagnes qu'on le cultive ; il y vient d'une beauté
rare.
Une des plantes les plus communes du pays ,
le bambou, est aussi une des plus utiles. L'homme
sait, en effet, l'approprier à ses besoins : il en
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EN EUROPE. 4o5
fait des vases d'une assez grande capacité (pi. 46,
/%. i3;/>/.48,y%. 8); des étuis (pi. (q,fig. 8),
des cuillères, des peignes (pi. 47>./%.3 et 4),
des mçubles, divers instrumens de musique
(pi. l\L\,fig. 22 et a5), des vergues et même des
mâts pour les navires (pi 49). Réduit en lames
très-minces, on en forme des tissus solides ; ses
jeunes tiges fournissent des sarbacanes (pi. [\L\,
Jig. 18) , dont le Malais sait se servir avec adresse;
et jusqu'à ses pousses les plus tendres peuvent
être employées d'une manière avantageuse : cou-
pées par tranches, on les confit au vinaigre
avec des pimens et diverses épices, ce qui donne
des achars fort estimés. Au reste , cette plante
s'élève ici à une hauteur prodigieuse ; il n'est pas
rare d'en rencontrer de 5o à 60 pieds de hau-
teur , et même davantage.
C'est à Timor que les beaux arbres de la fa-
mille des palmiers se rencontrent avec tous les
caractères de vigueur et de beauté qui carac-
térisent cette famille. Là, paroissent des forêts
tout entières de cocotiers, d'aréquiers, de lata-
niers, etc.
La tige de l'aréquier s'élance, en quelque sorte ,
plutôt qu'elle ne s'élève, à une grande hauteur.
Cet arbre élégant se distingue par ses anneaux
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4o6 DU PORT JACKSON
circulaires , et par le beau panache de verdure qui
le couronne; c'est lui qui fournit à l'habitant de
ces rivages le principal ingrédient du bétel ,
préparation dont nous aurons occasion de parler
dans le chapitre xxxvin de cet ouvrage.
C'est à Timor qu'il faut voir les secours que
le cocotier peut fournir à l'habitant des tropi-
ques, réduit encore aux seules productions de
la nature. L'eau sucrée, ou plutôt l'espèce de
lait que contient son fruit, est pour eux la
boisson par excellence ; l'intérieur <Je la noix se
mange fraîche; desséchée, elle fournit une huile
qu'on extrait en la faisant bouillir assez long-
tems dans une chaudière ; cette huile est em-
ployée à la préparation des alimens et à l'éclai-
rage ; les habitans s'en servent aussi pour faire
ces frictions habituelles dont nous aurons occa-
sion de parler ailleurs; ils en oignent leurs che-
veux , pratique d'où résulte l'odeur insupporta-
ble , pour les étrangers , qu'ils exhalent partout.
Le test de la noix est employé à faire des
vases de formes et de grandeurs variées ; on en
fait aussi des cuillères assez commodes (pi. 46,
fig. 4? 6 et 9 ); on tresse des cordes avec le brou
qui revêt la noix i et la tige sert à construire des
vases assez grands et dont quelques uns sont re-
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EN EUROPE. 407
marquables par leurs formes et par les sculptu-
res dont ils sont ornés. En un mot le cocotier
est le plus beau présent que la nature ait fait
à l'homme de ces régions.
Les avantages qu'on retire du latanier ne sont
pas moins importans. C'est avec la feuille, dis-
posée d'abord sous la forme d'un immense éven-
tail, qu'on prépare assez promptement les grands
vases qui servent à puiser de l'eau {pi. 43), et
d'autres plus petits qui remplacent nos aiguières
et nos verres {pi. 48, fig. 2 ) ; c'est avec la même
feuille, coupée en lanières étroites, qu'on tresse
des chapeaux et des nattes {pi. (\hfig. 4? 8 et i3);
c'est avec elle encore qu'on forme les tissus qui
servent de voiles aux pirogues et à quelques-uns
des pros de ces contrées : l'habitant trouve égale-
ment dans le latanier la matière dont sa cabane
est couverte ; celle dont sont composés ces vases
élégans dont tous les feuillets en glissant les uns
sur les autres se déroulent et prennent l'agréable
forme d'une nautile {pi Lfi^fig. £ et 5); c'est
du latanier qu'il retire, à l'aide d'une incision
faite au sommet de l'arbre, cette liqueur rafraî-
chissante connue sous le nom de calou, dont
on peut préparer un sirop agréable, et même,
par des procédés faciles, un véritable sucre cris-
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4o8 DU PORT JACKSON
tallisé; enfin, par une fermentation de quelques
jours, une liqueur forte, enivrante, et qui tient
lieu à la fois de nos liqueurs vineuses et spiri-
tueuses.
Le fruit, lorsqu'il est jeune, contient dans trois
capsules intérieures trois masses de la grosseur
chacune d'un œuf de poule, qui sont destinées à
devenir des semences huileuses, mais qui , man-
gées avant leur maturité, sont pour les habitans
un aliment fort recherché.
L'igname est ici d'une bonne qualité, mais
les plus estimées viennent de l'île Solor, d'où
l'on en apporte des cargaisons entières. Il croît
encore à Timor un grand nombre de racines
mangeables , mais nous n'avons pu en détermi-
ner ni le genre, ni la famille.
Le safran ou curcuma y est aussi très-commun
et très-abondant; il est employé comme condi-
ment dans la plupart des mets. C'est un des in-
grédiens constitutifs des achars.
Les bananes sont aussi extrêmement abon-
dantes; il y en a plusieurs variétés, parmi les-
quelles une très -petite d'une jsaveur très fine et
très-agréable. Le bananier sauvage, au contraire,
fournit un fruit sec et rempli de semences : son
goût est mauvais; en général ce fruit est l'un des
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EN EUROPE. 409
principaux alimens dont les habitans fassent
usage; ils le préparent de diverses manières, et
le mangent cuit ou cru ; mais , grillé sous la cen-
dre, il est moins indigeste et d'un meilleur goût.
Le bananier croît dans toutes les expositions.
Entremêlé avec quelques autres végétaux , il
forme des bosquets charmans , remarquables
surtout par la fraîcheur de la verdure et le luxe
de la végétation. Les tiges de bananiers fournis-
sent un fourrage agréable aux animaux : c'est
une provision excellente pour les bestiaux qu'on
embarque à bord des navires.
Sur tous les points de l'île on trouve abon-
damment du gingembre de bonne qualité; on
l'emploie dans tous les besoins de la vie, soit
comme excitant , comme médicament, ou pour
assaisonner les mets : il entre, comme ingré-
dient indispensable; dans la préparation des
caris et des achars et dans presque toutes les
préparations alimentaires : on le voit sur toutes
les tables.
Il n'en est pas de même du cardamome , qui
est assez rare; on assure même qu'il est étran-
ger à Timor. On mâche cette graine, surtout
après les repas , seule ou mélangée avec le ca-
chou, qui, de même que le cardamome 5 n'est
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4io DU PORT JACKSON
guère qu'à l'usage des princes du pays et des
personnes très-riches.
On recueille sur l'île une espèce de muscade,
connue vulgairement sous le nom de muscade
longue : elle est employée comme aromate et
comme condiment.
Le tabac est fort abondant ; les Chinois sur-
tout le préparent avec beaucoup de soin et d'a-
dresse; il est d'un goût fin et d'une odeur
agréable. L'usage du tabac en poudre est ex-
trêmement rare, s'il n'est pas nul dans ces
régions.
Une des substances le plus généralement
employées dans la cuisine, à Timor, c'est le
piment, qu'on trouve partout avec abondance;
il entre dans toutes les préparations avec un
tel excès, qu'il est souvent impossible aux Eu-
ropéens de pouvoir toucher à aucun des mets.
C'est surtout d'une espèce de très-petit piment,
désigné par les Européens sous le nom de pi-
ment enragé > que ces peuples font usage.
Le calebassier vient sur tous les points de
l'île en grande quantité : son fruit est petit et
n'est guère employé à d'autres usages qu'à rece-
voir la chaux vive dont on se sert pour la prépa-
ration du bétel. Dans ce -cas elles sont ordinai-
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EN EUROPE. 4n
rement ciselées avec beaucoup d'adresse et de
goût. {pLfyjjfig. 9.)
On trouve 'le frangipanier également partout.
Les femmes se servent de ses fleurs odoriféran-
tes pour parfumer leurs cheveux; elles en
tressent des guirlandes, qu'elles portent sur
leur sein, ou qu'elles placent élégamment en
forme d'écharpe au-dessus de l'épaule droite.
On recueille un peu d'anis, mais la plus grande
partie de celui qu'on consomme ici est importé
de Batavia. Comme dans tous les pays équa-
toriaux , les oranges , les citrons et les pam-
plemousses sont fort abondans à Timor. Les
oranges offrent un très-grand nombre de varié-
tés et sont excessivement abondantes, de même
que les pamplemousses , qui sont fort grosses.
Les écorces de cette dernière espèce de fruit
servent de base à une confiture qu'on prépare
dans le pays , qui est d'une conservation fa-
cile , et qui , par l'amertume agréable qu'on
peut lui donner en y faisant entrer la pellicule
extérieure de l'écorce , devient un excellent to-
nique.
Il existoit à Coupang dans un jardin particu-
lier quelques pieds de vigne , originaires du cap
de Bonne-Espérance; ils étoient foibles, languis-
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4i2 DU PORT JACKSON
sans et desséchés. Quelquefois on recueille des
raisins , mais il faut pour cela que l'année soit
moins humide et moins chaude qu'elle ne l'est
habituellement. Comment ce fruit intéressant
pourroit-il être vigoureux et d'un bon rapport
sur un sol où le thermomètre , exposé au soleil
et près de ces pieds de vigne, monte rapidement
jusqu'à 45 d de Réaumur!
Non-seulement on trouve à Timor plusieurs
espèces de cotonniers proprement dits, mais
encore on y voit en grande quantité le bel
arbre qui produit la ouatte. La plupart des vê-
temens des gens du pays sont tissus de ces deux
substances, que les femmes filent avec adresse,
et dont elles font elles-mêmes diverses étoffes.
Mais l'indolence des habitans les empêche de
profiter de la fertilité du sol, pour développer
la culture de cet arbrisseau : ils se .contentent de
recueillir pour leur usage le coton et la ouatte,
qui se trouvent naturellement au milieu des
forêts.
Les attes sont communes sur les différens
points de l'île ; on en trouve deux ou même
trois espèces, dont la muricata, sans doute faute
de culture , est la moins estimée.
Le sandal , cet arbre intéressant qui parvient
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EN EUROPE. 4i3
à la hauteur de nos noyers, forme dans Tinté-
rieur de Tîle des forêts entières. C'est de là que
la Compagnie retire ces riches cargaisons qu'elle
transporte annuellement à la Chine , et que
les rois ses tributaires sont tenus , moyennant
quelques bagatelles, de lui faire apporter jus-
que dans le fort Concordia où sont les maga-
sins des Hollandois. On sait que les Chinois
font une consommation prodigieuse de ce bois,
soit pour brûler devant leurs idoles , soit pour
faire des boîtes odorantes , soit pour parfumer
l'intérieur de leurs appartemens, ou enfin pouç
en extraire une huile essentielle, qui leur sert
à se frictionner au sortir du bain.
La goïave, le jam-malac, le jambous, la gre-
nade, se trouvent, avec profusion et de bonne
qualité, sur tous les points de l'île.
Un arbre remarquable par sa grandeur, par
l'élégance de son port et de son feuillage , le ta-
marinier est extrêmement commun aux environs
de Coupang : quelques-uns sont d'une hauteur
véritablement prodigieuse. On^ fait de ses fruits
une boisson acidulé et relâchante dont l'usage
modéré peut être très-salutaire, mais dont il fau-
droit bien se garder d'abuser : on l'emploie sur-
tout comme médicament.
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4i4 DU PORT JACKSON
Le cassier est aussi très-commun ; les siliques
en sont belles et bien nourries; les naturels en
emploient, comme nous, la substance qui les
purge légèrement.
Il croît une espèce particulière de haricots et
de lentilles : les haricots sont inférieurs aux
nôtres, mais la lentille, que les habitans dési-
gnent sous le nom de cadiang, est tendre, suc-
culente et de bon goût.
Les mangues sont partout très -multipliées;
avant leur maturité on les emploie avantageuse-
ment à faire d'excellens achars. Lorsqu'elles sont
mûres, c'est un des meilleurs fruits de ces cli-
mats. On en fait aussi de fort bonnes confi-
tures.
Les pistaches ne sont pas rares, mais celles
qu'on voit à Coupang viennent en grande partie
de l'île Simao; on les mange ordinairement gril-
lées sous la cendre.
La carambole, avant d'être mûre, peut être
confite dans le vinaigre en achars; lorsqu'elle
est mûre, c'est un fruit aqueux et très-rafraîchis-
sant : on en trouve partout aux environs de
Coupang.
Il en est de même du melon d'eau et du me-
lon musqué. L'espèce de potiron qu'on désigne
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EN EUROPE. 4i5
sous le nom de girawnont est d'un excellent
goût ; il se conserve très - long - temps , et , sous
tous les rapports, c'est un des meilleurs vé-
gétaux qu'on puisse embarquer à bord des na-
vires.
La papaye, cultivée dans les jardins, est com-
mune et aussi bonne qu'un pareil fruit puisse
l'être.
Mais un des arbres les plus remarquables de
ces régions, c'est le figuier bagnian. De l'extré-
mité de chaque branche partent , comme on sait,
des prolongemens filiformes qui redescendent
vers la terre, s'y enfoncent, y poussent des raci-
nes et deviennent eux-mêmes de véritables troncs
réunis par leur extrémité supérieure à celui dont
primitivement ils se sont détachés. Nous avons
vu une pareille association d'arbres former une
espèce d'étable très -vaste, dans laquelle cou-
choient habituellement cent cinquante buffles
domestiques. On se sert des pousses de cet arbre
comme de cordes : elles sont d'une très -grande
force. Des buffles sauvages attachés par les cor-
nes avec ces cordes naturelles, ne peuvent par-
venir à les rompre.
Deux arbres très -remarquables et très -multi-
pliés sont l'arbre à pain et le jacquier. Les
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4i6 DU PORT JACKSON
habitons sont avides du fruit du jacquier,
qui est quelquefois plus gros que nos plus for-
tes citrouilles ; les semences de cet arbre , gril-
lées au feu , ont quelques rapports avec nos châ-
taignes : ces fruits offrent la singularité de croître
tout le long de la tige, et c'est une précaution
admirable de Fauteur de la nature, car il n'y
auroit aucune branche capable de supporter de
pareilles masses. Le fruit de l'arbre à pain , in-
finiment moins volumineux que celui du jac-
quier, en diffère plus particulièrement, en ce
qu'au lieu de ces grosses semences intérieures,
il fournit une espèce de pulpe farineuse assez
semblable, étant cuite, à celle de nos meilleures
pommes-de-terre. Délayée avec du lait et assai-
sonnée £vec un peu de cannelle et de muscade,
cette pulpe de l'arbre à pain offre une nourri-
ture savoureuse et délicate; mais sans cette es-
pèce de préparation elle est fade. Le fruit pousse
à l'extrémité des branches, ce qui n'a pas lieu
pour celui du jacquier, ainsi que nous l'avons dit
plus haut.
Le bétel, plante de la famille du poivre, est
cultivé partout, et joue un rôle trop important
dans l'histoire économique des peuples équato-
xiaux pour que nous ne devions pas revenir plus
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EN EUROPE. 41?
tard, avec quelques détails, sur son usage {poy.
thap. xxxviii ). La consommation qu'on fait de
sa feuille et de son fruit jeune est véritablement
prodigieuse. A l'égard du poivre proprement dit,
il est défendu de le cultiver, et celui qui se con*
somme à Goupang est fourni par la Compagnie.
La patate est très-abondante et de très-bonne
qualité à Timor; on y trouve d'ailleurs une foule
d'autres racines mangeables dont je n'ai pu me
procurer les noms, et qui vraisemblablement sont
encore inconnues de nos botanistes d'Europe.
On rencontre communément le camphre dans
l'intérieur de l'île. On le fait passer à Batavia,
d'où il est ensuite envoyé en Hollande dans son
état encore brut : il est d'une qualité fort infé-
rieure à celui de Bornéo.
Le bois de camouny est excessivement dur et
pesant; c'est avec lui que les anciens habitans
de l'île faisoient leurs massues et leurs casse-
têtes ; c'est encore avec ce bois que les hommes
de l'intérieur fabriquent les mêmes armes; il est
d'une couleur jaune, comme celle du buis, croît
très-lentement et n'acquiert jamais, m'a-t-on dit,
plus de 3 à 4 pouces de diamètre. J'ignore à
quelle famille il doit appartenir; je n'en connois
ni le fruit ni la fleur.
III, 27
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418 DU PORT JACKSON
Il est une autre espèce de bois qu'on trouve
à Coupang , et que les Malais désignent sous le
nom de cajou mèra ( bois rouge ) ; la Compagnie
s'est réservé le droit exclusif de vendre ce bois,
qui a une très -grande valeur en Chine. Nous
n'avons pu savoir pareillement à quel genre de-
voit appartenir ce bois précieux.
Je puis en dire autant d'une espèce de racine
que les Malais appellent mahé et qui est un poison
excessivement caustique. Notre botaniste, M. Les-
chenault, en fit la cruelle expérience; à peine
toucha-t-il du bout des lèvres cette perfide racine,
que presque instantanément sa figure se trouva
horriblement gonflée; il fut plusieurs jours sans
pouvoir parler et sans avaler autre chose que
des liquides : tout l'intérieur de sa bouche chan-
gea de peau ; et telle fut la violence des symp-
tômes qu'il éprouva dans cette circonstance, qu'il
paroît hors de doute que s'il avoit eu le malheur
d'en avaler la moindre parcelle, la mort s'en
seroit promptement suivie. C'est cependant avec
cette racine redoutable que les Malais engraissent
leurs cochons; mais ils la rendent propre à cet
usage en la coupant par tranches et en la faisant
macérer pendant quelques jours dans l'eau de
mer.
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EN EUROPE. 4i 9
Parmi les fleurs agréables qu'on trouve à
Coupang, il faut distinguer le magouri et le
négasari, fleurs charmantes et qui exhalent le
plus doux parfum. Tous les soirs des hommes
chargés de ces productions odorantes traversent
la ville en invitant par leurs cris les habitans à
en acheter. C'est surtout alors que la plupart des
femmes se parent de guirlandes et d'écharpes
parfumées, ainsi que nous le dirons ailleurs.
Nous venons de présenter une esquisse des
principales productions végétales de Timor; nous
avons vu cette grande île couverte de vastes
forêts et produisant sur un sol varié, mais tou-
jours fertile, des herbages précieux pour les
bestiaux * des fruits succulens et des racines
abondantes pour la nourriture de l'homme. Tant
de circonstances réunies sont trop favorables à
la multiplication des animaux de tout genre,
pour que leurs diverses tribus ne se présentent
pas à nous aussi nombreuses que belles. -
Là se trouvent d'innombrables troupes de
singes à aigrettes qui , multipliant dans les forets
leurs troupeaux indociles, dévastent quelquefois
les plantations de çiz et de maïs; leur chair est
blanche, délicate, extrêmement tendre, et les
naturels en font le plus grand cas.
a 7-
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420 DU PORT JACKSON
Ici se présentent les tristes légions de chauve*
souris , animaux nocturnes et voraces, qui se tien-
nent cachés pendant tout le jour dans les creux
d'arbres ou dans les anfractuosités des rochers :
c'est là que les habitans tâchent de les sur-
prendre. Armés d'un gros bâton, un ou plu-
sieurs hommes se placent à la sortie de leur
retraite; à mesure qu'excités par les clameurs
des hommes qui les attaquent , ils cherchent à
s'échapper par leur issue ordinaire , ils sont
assommés à coups de bâtons, et deviennent la
proie de l'intelligent Malais qui fait un très-
grand cas de leur chair. Nous en avons mangé
quelquefois avec plaisir.
Le chat, redevenu sauvage, pullule dans les
bois et les montagnes : cet animal a des formes
plus robustes, il paroît aussi plus agile que le
chat domestique; il est surtout plus méchant et
plus cruel.
Le chien est commun à Timor , mais il y est
foible ; il a le poil ras , et se rapproche beau-
coup du canis brevipîlis (Lih.). Il est employé,
comme dans presque tous les pays du monde,
à la garde dés troupeaux et à la sûreté des ha-
bitations.
Dans l'ordfe des pédimanes se trouve le phi-
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EN EUROPE. 421
landre oriental , petit animal à queue prenante ,
d'une, odeur forte et pénétrante , d'une fourrure
fine et très-épaisse : il est commun dans Tinté-
rieur des forêts. Ennemi des oiseaux, il en dé-
truit un grand nombre, soit en découvrant leurs
nids, soit en les surprenant à l'improviste. Sa chair
est d'un rouge très-foncé, d'une odeur forte et
sauvagine; elle se corrompt aisément, et devient,
dans ce cas, de la plus insupportable fétidité.
Dans les marais fangeux se vautrent habi-
tuellement une foule de sangliers féroces et
très -redoutables, tandis qu'autour de chacune
des cases malaises, pullule le cochon de la Chine
réduit à l'état domestique. Il fournit aux Ma-
lais une viande blanche et savoureuse, une
graisse délicate et susceptible d'être employée
à tous ses besoins.
Sur les revers des montagnes bondissent de
nombreuses troupes de chèvres mambrines et
de chèvres de la Chine, aux poils longs, soyeux
et touffus; tandis que les troupeaux de brebis
africaines reposent paisiblement dans les vallées.
Le bœuf d'Europe , dégénéré par la chaleur ,
se promène d'un pas timide au milieu des bois;
il semble craindre la rencontre de ces troupeaux
de buffles sauvages qui se trouvent en nombre
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4aa DU PORT JACKSON
si considérable au milieu des forêts , qu'on peut
s'en procurer autant qu'on en désire à moins
d'un franc la pièce. Le même animal, réduit à
l'état domestique , forme de grands troupeaux.
La plupart de ces animaux ont des dimensions
gigantesques , et méritent bien le titre que leur
donne Ludolf de bovis inusitatœ înagnitudinis.
Le cheval est partout aussi multiplié que le
buffle, on en trouve une immense quantité de
sauvages sur tous les points de l'île : les habitans
font grand cas de sa chair, lorsqu'il est très-jeune.
Nous venons de voir d'innombrables lé-
gions de buffles , de cerfs , de singes , de pha-
langers, de chats sauvages , de chauve-souris ,
de sangliers, de chevaux errans au milieu des
forets, ou retirés dans la profondeur des rochers,
ou se roulant dans la fange des marais ; nous
avons vu la brebis, la chèvre et le cochon se
répandre dans les vallées, gravir les coteaux et
multiplier de toutes parts leurs utiles phalanges;
il nous seroit facile maintenant de présenter pour
les oiseaux un tableau plus animé , plus riche
et plus agréable : mais les bornes de ce travail se
refusent même à une simple nomenclature de
tant d'objets.
Il me suffira de dire que plusieurs belles e$r
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EN EUROPE. 4a3
pèces de perroquets, de perruches, de cacatoès,
embellissent les forêts; qu'on y retrouve une
grande quantité de passereaux, deux espèces de
calaos; plusieurs merozes, de charmans alcyons;
beaucoup de pigeons, entre autres l'aromatique;
cinq espèces de tourterelles, presque toutes de
la plus grande beauté ; une espèce de perdrix ,
trois espèces de cailles. Autour des habitations
pullulent ensemble les poules d'Europe et de
l'Inde, dont une a la chair, la peau et même les
os absolument noirs, ce qui ne l'empêche pas d'ê-
tre d'un goût très-délicat; les mêmes poules, re-
devenues sauvages, se trouvent en grand nombre
au milieu des forêts où elles ont, dit-on, perdu
leur N voix. Dans toutes les mares , comme sur
la rivière de Coupang, on voit nager des troupes
nombreuses de canards et d'oies domestiques
qui , transportés d'Europe , de l'Inde et de Ma-
nille, ont également bien réussi. Plusieurs es-
pèces de hérons , de courlis , de pluviers , de
mauves, de fous, etc., se montrent sur les ri-
vages de la mer, sur ceux des rivières, et par-
tout en nombre prodigieux.
Les quadrupèdes ovipares présentent les mê-
mes richesses; depuis la tortue franche et le car-
ret, depuis le crocodile jusqu'au charmant lézard
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4a4 DU PORT JAGKSON
volant , tous les genres se reproduisent ici: 1|
en est de même des, reptiles; depuis le boici-
ninga qui, dans la profondeur des forets, dévore
les hommes, les chevaux et les buffles, jusqu'au
foible reptile dont le venin redoutable faillit en^
lever M. Lesueur ( tom. I, pag. 327 ) , que de
nuances dé forces, de proportions, de couleurs
et d'habitudes !
Même sujet d'admiration dans l'innombrable
famille des poissons. Quelle variété prodigieuse!
Les raies qui se complaisent dans la vase ; les.
pleuronectes qui cherchent les fonds sablon-
neux; les murènes amies des roches; les perches
qui préfèrent la grève ; les balistes qui aiment
à vivre au milieu des madrépores; les cottes qui
rampent sur les hauts-fonds; la scorpène volante
qui s'élance au-dessus des flots; en un mot, tou-
tes les espèces diverses trouvent également à se
satisfaire dans cette baie favorisée de la nature.
A l'égard des mollusques mous, la même
fécondité se fait remarquer sur les rivages de
Timor , et je ne crains pas d'exagérer en assurant
que, dans la seule baie de Coupang, il en existe
plus d'espèces qu'on n'en connoît encore en his-
toire naturelle. On en pourroit dire presque au^
tant des mollusques testacés. Rien n'est compa*
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EN EUROPE. 42 5
rable à la multitucfc prodigieuse de ces animaux,
à la variété des individus qu'on y trouve et que
nous y avons recueillis.
La plupart de ces animaux offrent à l'homme
une nourriture qu'il regarde , avec raison ,
comme délicieuse ; et rien n'est curieux comme
de voir des milliers de Malais descendre, à marée
basse, sur le rivage de la mer pour y prendre
les coquillages qui forment unie partie de sa
nourriture habituelle.
La nature fut ici également prodigue en crus-
tacés; les torrens, les rivières , les rivages de la
mer, fournissent une énorme quantité de crabes,
de langoustes, d'écrevisses, de homards qui pour-
roi ent presque seuls suffire aux besoins d'une
population nombreuse.
Les arachnéides, les insectes, les échinodermes ,
se montrent avec la même abondance et la plus
inépuisable fécondité.
Nous parlerons plus tard (chap. xxxvu) des
prodigieux travaux dûs aux zoophytes ; des ré-
cifs qu'ils projettent de toutes parts, des monta-
gnes qui paroissent être exclusivement leur ou-
vrage : monumens d'une activité inconcevable, et
çlont l'origine remonte à la plus haute antiquité.
On voit par cet aperçu des principales pro-
i^jt%.- f-"*
"*#
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4*6 DU PORT JACKSON
ductions végétales et animal^} de Timor, que nul
sol ne fut plus libéralement partagé par l'auteur
de la nature , et que pour aucun peuple il ne fit
autant que pour celui de ces rivages : sans tra-
vail, sans sueur, sans prévoyance, l'homme trouve
à toutes les époques de l'année, et pour ainsi dire
autour de sa cabane , les fruits les plus savoir
reux, les plus variés; les animaux les plus salu-
bres et les plus propres à satisfaire ses besoins.
Tant de faveurs et de prévoyance rendraient
cette île un séjour de délices, si l'insalubrité du
climat ne venoit souvent rappeler l'homme aux
misères dont il est inséparable, et compenser par
des maux réels une masse aussi grande de ri-*
chesses et de bienfaits.
Pendant que nos observateurs se livraient
aux plus utiles travaux, nous faisions en rade
toute la diligence possible pour mettre sous
voiles incessamment.
. Nos vivres étoient embarqués, nos instruroens
d'astronomie rapportés de l'observatoire , quand
la désertion de six des meilleurs matelots du
Géographe vint nous forcer, tout- à -coup, à
retarder notre départ. L'état de foiblesse de l'é-
quipage, non moins diminué par les maladies,
qu'épuisé par les fatigues inséparables du voyage,
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EN EUROPE. 427
nous faisoit attacher une grande importance à
retrouver nos déserteurs; aussi prîmes-nous,
sur-le-champ, de concert avec le gouverneur,
les mesures les plus efficaces pour découvrir le
lieu de leur retraite.
Le i er juin, deux d'entre eux revinrent à bord,
désespérant sans doute de pouvoir long-temps se
soustraire aux recherches que nous faisions de
tputes parts, et voulant éviter la punition qui
leur eût été infligée, si on les avoit ramenés de
force. Deux de leurs camarades, qui s'étoient
cachés sur Vile Bourou, au nord de la baie,
furent repris par nos détachemens. Enfin, pour
pe pas retarder indéfiniment notre départ, nous
nous décidâmes à laisser les autres à Timor, dans
le cas où ils ne seroient pas rentrés avant deux
jours.
Le a, nous prîmes congé du gouverneur, et
fîmes à bord nos derniers préparatifs d'appareil-
lage. La difficulté de relever nos ancres d'af-
fourche, profondément enfoncées dans une vase
molle et tenace, rendit ces dispositions assez
longues.
Indépendamment de nos dyssentériques , dont
j'ai déjà parlé, et de notre estimable botaniste,
M. Leschenault, que sa mauvaise santé obligea de
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4^8 DU PORT JACKSON
rester à terre, notre astronome, M. Bernier, étoit
aussi fort affoibli. Frappé de l'idée que s'il retour-
noit en mer, il ne reverroit jamais sa terre natale,
il avoit voulu débarquer. Poursuivi sans cesse
par les plus funestes pressentimens , il étoit de-
venu sombre et rêveur; il parloit de sa mère, de
sa famille, de ses amis, et s'affligeoit lui-même
du chagrin que sa mort devoit causer aux per-
sonnes qui lui étoient chères. Cependant un
excès de zèle l'emportant bientôt sur des con-
sidérations qu'il regardoit comme pusillanimes,
il ne jugea pas que cet état d'indisposition fut
de nature à l'empêcher de continuer le voyage ;
il sentit combien sa présence étoit utile dans
une expédition où les observations astronomi-
ques sont de la plus grande importance, et se
détermina à suivre les nouvelles chances de
notre navigation L'infortuné n'avoit, hélas!
que trop bien prévu quelle devoit être sa desti-
née ! Mais n'anticipons point sur les événemens.
M. Brévedent, mon second sur le Casuarina,
ayant obtenu depuis quelques jours, pour rai-
son de santé, de passer à bord du Géographe,
M. Ransonnet, officier plein de mérite et d'ins-
truction, destiné à le remplacer, voulut bien
consentir à partager mes travaux et toutes les
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EN EUROPE. 429
fatigues inséparables d'une navigation faite sur
un navire aussi petit et aussi frêle que le mien.
Le 3 juin , à neuf heures du matin, dès que la
brise se fut élevée, le commandant fit le signal
d'appareillage et mit sous voiles un instant après.
Le Casuarina se disposoit à le suivre, lorsque des
sept cochons qui y av oient été embarqués, quatre
se jetèrent à la mer et nagèrent vers la ter^e.
Cette perte de la plus grande partie de mes
rafraîchissemens me fut fort sensible; mais il
n'y avoit point de remède ; il m'étoit impossible
de m'arrêter plus long-temps : le Géographe,
qui s'éloignoit sous toutes voiles, me réitérant
l'ordre formel d'appareiller avec célérité, je ne
tardai pas à le suivre; et dès que je l'eus rallié ,
nous fîmes route de conserve, pour doubler au
nord et à l'ouest l'île de Simao. Les calmes qui
nous contrarièrent au milieu du jour, ne nous
permirent pas de dépasser pendant la nuit le
parallèle de cette île.
FIN DU XXXI e CHAPITRE ET DU TOME TROISIEME.
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TABLE
DES CHAPITRES DU TROISIÈME VOLUME.
LIVRE IV.
DU PORT JACKSON A LA TERRE d'ARNHEIM, INCLUSIVEMENT :
RETOUR EN EUROPE.
Pages.
(chapitre XXII. Ile King : îles Hunter : partie nord-
ouest de la terre de Diémen; du 18 novembre au
27 décembre 1802 3
Chap. XXIII. Histoire de l'Éléphant marin, ou pho-
que à trompe (Phoca proboscidea N. ) : pèches des
Ànglois aux Terres australes ^ . . 55
Chap. XXTV. Retour à la côte Sud-ouest de la Nou-
velle-Hollande : île des Kanguroos; du 27 décem-
bre 1802 au'i er février i8o3 116
Chap. XXV. Golfes de la côte Sud-ouest de la Nou-
velle-Hollande ; du 10 janvier au 2 février i8o3. i$5
Chap. XXVI. Suite de la côte Sud-ouest : îles Saint-
Pierre et îles Saint-François; du i er au 17 fé-
vrier i8o3 i65
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43a TABLE,
Pages.
Chap. 3ÇXVII. Opérations à la terre de Nuyts :
séjour au port du Roi -Georges; du i5 février
au 8 mars i8o3 221
Chap. XXVIII. Nouvelles opérations à la terre de
Leuwin : retour à la terre d'Edels; du 7 au 16
mars i8o3 269
Chap. XXIX. Nouveau séjour à la terre d'Endracht;
entrevue périlleuse avec les sauvages de cette con-
trée; description de leurs diverses espèces d'habi-
tation; du 16 au 26 mars i8o3 282
Chap. XXX» Deuxième campagne à la terre de Witt ;
nouvelle reconnoissance de l'archipel Bonaparte;
.mouillage aux îles de l'Institut; rencontre dune
Ûotille malaise; pêche des holothuries ou tripans;
du 27 mars au 29 avril i8o3 333
Chap* XXXI. Second séjour à Timor : course à Babao
et Olinama ; chasse du crocodile ; productions de
Coupang et de ses environs; du 3o avril au 3 juin
i8o3 3 7 3
FIN DE LA TABLE.
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